30/07/2026
La haie plessée:
de la haute couture au bocage
Les haies, d’apparence si naturelles, sont essentiellement d’origine humaine, car la nature n’obéit pas à de semblables tracés. Citons deux exemples de « haies naturelles » : premièrement la ripisylve qui suit naturellement le tracé des méandres des cours d’eau, deuxièmement la lisière qui, quant à elle, est semblable aux haies, mais prend sa place spontanément sous la strate forestière et entre les terres agricoles.
Cet écotone, lieu de passage entre deux milieux, partage certains aspects de la haie vive et pourrait également se voir plessé.
La haie représente une grande diversité d’usages, d’essences, de modèles. L’une d’elles, la haie plessée, est modelée par l’humain comme aucune autre.
Le plessage est semblable à l’en-laçage et tressage des haies, mais ici l’intervention est plus technique et le résultat plus étonnant encore. L’étymologie du mot plesse ou plessage vient du latin plectere ou plectare : tresser, entrelacer des végétaux. Sortons les serpes, scies et sécateurs…
La diversité des noms donnés, aux haies plessées et à ses techniques, traduit la relation étroite qui a existé entre l’humain et le végétal. On parle de plessage, pliage, plissage, laçage, tressage, piéssage, piessie, ... La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie et le Danemark ont également des mots pour cette pratique.
En France, et principalement dans les régions de la Normandie, de la Bretagne et du Perche, ont été recensés environ 6000 noms de lieux faisant référence aux haies plessées. Ces toponymes sont quelques fois devenus le nom de personne : Plessis, Plessier, Duplessier…
L’histoire de la haie plessée sous des formes plus ou moins sophistiquées remonte à loin. Dans la Guerre des Gaules (57 av. JC) Jules César nous parle de ces haies qui faisaient obstacle à la cavalerie et de ces populations qui, dans le but de créer des remparts, entaillaient et courbaient des jeunes arbres qui s’élargissaient, des épineux croissant dans les intervalles. L’empereur précise que ces haies étaient semblables à des murs, offrant une protection que même le regard ne pouvait violer. « Notre armée était embarrassée dans sa marche par ces obstacles ! » On peut se fier à son expertise.
En Belgique, c’est du pays de Herve jusqu’à la frontière grand-ducale que l’on trouve des bocages anciens ayant été plessés. Ici et là on peut apercevoir ces reliquats, des troncs et branches soudés aux formes curieuses. Ces anastomoses, le terme précis de ces soudures ou greffage naturel, créent des murailles végétales en dentelles. J’ai pu admirer d’énormes troncs de hêtres quasi à l’horizontale sur plusieurs mètres, avec de gros rejets à la verticale. L’arbre cherchera toujours à retrouver sa verticalité, c’est pourquoi il est possible voir souhaitable de replesser ces haies après quelques années.
Les avantages de ces plantations linaires
La haie vive ordinaire recèle déjà de nombreux atouts : brise-vent, ombrage, protection pour la pluie, microclimat. Elle draine les eaux de pluies vers les nappes phréatiques et, ce faisant, elle diminue le risque d’inondation, luttant ainsi contre l’érosion des terres arables et créant un maillage de circulation indispensable pour la faune, lui offrant la table et le logis, tout en nous fournissant du bois d’ouvrage et du bois énergie,…
Une haie plessée présente ces mêmes intérêts mais, en plus, elle devient infranchissable tout en augmentant sa qualité fourragère. La haie plessée peut contenir des végétaux non-plessés comme des trognes, des arbres de bois nobles et des arbres fruitiers.
Le premier potager de l’humanité était protégé par des branchages et des buissons formant un enclos, ces installations de fortunes sont devenues des haies et finalement le bocage. Cette simple délimitation du potager s’est transformée en une véritable ressourcerie vivante ! Cela était vrai jusqu’à l’avènement du « progrès ».
Le déclin du bocage et des haies plessées
Les bocages européens ont vécu des moments de croissances et de régressions à travers l’histoire.
L’Angleterre du 12ème au 17ème siècle a connu des bouleversements sociétaux néfastes avec le mouvement des enclosures, mettant à mal une agriculture traditionnelle tournée vers la coopération et la gestion commune des terres. Désormais les parcelles sont privatisées, clôturées par des murs et des haies. Cette époque difficile verra le bocage s’épanouir sur l’île.
Le 20ème siècle lui a été largement fatale. L’invention du fil barbelé, suivi du remembrement et des aventures politico-agricoles vers des machines de plus en plus puissantes a durablement changé nos paysages. Un article, du mensuel agricole le Sillon belge (novembre 2023), favorable à l’Agroforesterie concluait avec le conseil suivant : prévoyez des alignements d’arbres avec des interlignes plus larges car les machines agricoles vont encore grandir… Ce mensuel ne veut pas brusquer ses lecteurs ; faisons mieux, mais ni trop, ni trop vite ! Juillet 2021 et ses 39 victimes des inondations en Belgique semblent oubliés…
Réinventer les haies du XXIème siècle.
Les haies agricoles dans leur ensemble sont d’un grand intérêt, d’abord pour l’agriculteur et ses productions, mais également pour l’ensemble de la société. C’est pourquoi la situation actuelle, où l’entretien de presque 50 % du territoire est laissé aux soins quasiment exclusif de l’agriculteur/éleveur, est loin d’être satisfaisante.
Ainsi nous devons nous intéresser aux haies champêtres comme sujet sociétal. Une des vocations de l’association Liber cherche à proposer de nouveaux modèles de « gestion » des haies en réunissant les différents acteurs du monde agricole, de la protection de l’environnement, des autorités publiques, d’entreprises à même de valoriser les différentes productions de la haie et des citoyens et citoyennes.
Dès que des alternatives à la situation actuelle auront été validées, ces simples limites entre deux parcelles deviendront des lieux du plus grand intérêt... La plantation de haies, leurs valorisations et les pratiques comme le plessage pourront redevenir des pratiques populaires.
A Boxmeer, aux Pays-Bas, s’organise depuis des années, chaque deuxième dimanche du mois de mars, un concours de plessage qui réunit des équipes de plesseurs venues de toutes les régions d’Europe où cette pratique est tradition. Un événement festif qui accueille plus d’un millier de spectateurs défilant devant ces haies de la haute couture. De telles initiatives grand public font avancer la cause des haies !
Comme nous l’avons vu, la haie constitue un élément majeur du paysage et, en Wallonie, le potentiel actuel se compte en dizaines de milliers de kilomètres. Commençons par planter, puis plesser des haies autour des parcelles pâturées, les avantages y sont nombreux, ainsi ces paysages robustes deviendront le symbole de la transition en faveur d’une agriculture tournée vers l’agroécologie. Les oiseaux et leur chant sont favorables aux cultures et les haies les hébergent…
Luc Koedinger
membre de Nature & Progrès, coordinateur de l’association Liber
Bibliographie :
Christian HONGROIS, Bocage vendéen, des haies et des hommes, Ed. La Geste, La Crèche, 2024
Dominique MANSION, Le guide pratique du plessage, Éditions Ouest-France, Rennes, 2023
Rendez-vous au numéro de 181 de la r***e Valériane, pour découvrir en détail les techniques de tailles et de mise en place de trognes et de haies plessées.
Illustration: L'armée de l'Empire romain face à une haie plessée!
Collage: LK