26/09/2022
🤔 L'éternel duel interne 🤔
- L’Art d’échapper à l’emprise de son égo -
Zaki est un érudit dresseur de chevaux avec des dizaines d’années d’expérience à son compte. Il est par ailleurs connu pour son perfectionnisme et amour des défis et du surpassement de soi ; qu’il considère ses moteurs de réussites. Il demeure cependant artiste jusqu’au fond de son âme ; aspirant au plaisir dans tout ce qu’il entreprend.
Passion est le nom de son cheval préféré ; un fin pur-sang Arabe qu’il a hérité du patrimoine familial. Passion n’a jamais participé aux grandes courses hippiques, il reste cependant agile et en excellente forme malgré ses dix ans. Il est reconnu surtout pour ses grandes capacités d’endurance.
Pour cet l’été, Zaki s'est discrètement fixé un défi sportif ; parcourir cent kilomètres sans arrêt en moins de cinq heures à dos de son vieux Passion !
Emballé par l’atteinte de son objectif et motivé par son amour à relever son nouveau défi, il se régala durant les mois du printemps de ses sorties matinales, emmenant progressivement son cheval à courir des distances de plus en plus longues. La beauté des paysages qu’ils traversent ensemble et l’accueil chaleureux des villageois à leurs passages devenus réguliers tempéraient sa fatigue physique et rajoutaient de la chaleur humaine à ses sorties.
Vers le milieu de l'été, Zaki a franchi la distance de cinquante kilomètres en un peu moins de deux heures et demi ! Sous l’effet de l’euphorie de son accomplissement, il partagea la nouvelle sur les réseaux sociaux et éprouva du plaisir à lire les centaines de commentaires, d'éloges et d'encouragements sincères et d’autres de complaisance, partagés par ses amis.
Vers le début de l'automne, alors qu’il était assis au café du village, concentré sur ses pensées au sujet des prochaines sorties d’entrainement, entra un ami intime, Hani, qui s'empressa pour le féliciter pour sa dernière performance dont les échos avaient fait le buzz. Soudain Zaki se replia sur lui-même, prît un temps de réflexion et resta quelques secondes à regarder le sol devant lui, ce qui étonna son ami Hani. Puis il prit une profonde inspiration et regarda son ami avec un regard fuyant et dit "écoute moi, toi tu es très proche de moi et je pense que tu es venu au bon moment. Allez, je vais te dire ce qu'il en est au juste : Ça n’a rien d’une performance ni d’un grand accomplissement sportif. Pour moi, c’était beaucoup plus une fuite en avant pour oublier les soucis de mon quotidien, une sorte de dopage bénéfique.
- Ah bon ! s’exclama Hani
- Ecoute cher ami, ne t’emballe pas par les publications de bonheur que partagent les gens sur leur vies privée et même intime. Plus ça fait du bruit à l’extérieur, plus c’est vide à l’intérieur. Bref, as-tu jamais vu un selfy d’un archi milliardaire dans son siège de première classe ? Je connais par ailleurs un couple qui s’engueulent presque quotidiennement, mais n’empêche que Madame partage sur son profil une photo dans les bras de son mari datant de leur voyage de noces. C’est humain, je dirais même que c’est légitime que les gens s’affichent dans la meilleure image qui répond à leurs profonds désirs ou qui comble leurs profonds déprivations, et personne n’échappe à la tentation. Mieux vaut alors en être conscient afin d’éviter les excès.
A peine Zaki s’arrêta de parler, Hani lui lança
- Et toi en cas est-ce que ça te concerne ?
- Tu sais très bien que l’économie du pays est en état lamentable, notre secteur en particulier est très touché depuis deux ans déjà, et le moral n’est pas au top. Alors, c’est comme si je me dopais pour oublier momentanément la morosité de la situation.
Hani se sentit dérouté, presque déçu, par la réplique de son ami, puis il enchaina
- Bon, franchement j’ai cru que tu cherchais à accomplir une grande performance sportive, d’où le buzz qui a suit ta publication.
- Alors l’un et l’autre sont recherchés, répondit Zaki.
Il marqua un moment de silence avant de reprendre la parole à voix basse, comme s’il parlait à lui-même,
- Ecoute cher ami, quand tu es en manque de liquidité pour te divertir, t'amuser et t'éclater comme tu le faisais au bon vieux temps. Quand tu es en manque de visibilité sur le futur d'un pays qui piétine depuis plus d'une décennie. Quand même ta confiance en toi en est, par conséquent, gravement secouée… Alors tu as intérêt à dévouer du temps et de l’énergie à une activité sportive qui entretiendrait au moins ta santé physique et mentale. Tu serais de cette façon un homme « presque » heureux.
- Et pourquoi « presque » ? demanda Hani
- Parce que tu seras en excellente santé, mais tes poches seront presque vides.
Et les deux s’éclatèrent dans un rire d’adolescents, avant que Zaki repris la parole.
- Cette fois, je me suis consciemment fixé cet objectif démesuré, et je me suis engagé entre moi et moi-même à l’atteindre. Ça m'a aidé à meubler et organiser mon temps, à me divertir durant mes sorties d’entraînement, et surtout à donner du certain sens à ma vie. Au moins je me réveille chaque matin en bonne humeur.
Mais Hani l’interrompit
- A propos de ton dernier exploit, mais c’est un truc de jeunes sportifs !
- C’est vrai que ça ressemble beaucoup à un exploit sportif, surtout pour mon âge. En fait, seulement 20% de cet effort fourni aurait amplement contribué à mon entretien physique. Au-delà, c’est juste de la fatigue en plus. Puis, 20% du buzz provoqué aurait suffi pour inspirer positivement des personnes qui apprécient et suivent mes activités et publications.
- Ah bon ! je pensais que tu t’entrainais principalement pour ta santé !
- Attends, en fait le plus gros, 45% contribuerait à une sorte de personal branding. Sachant que la majorité de mon réseau professionnel, y compris mes clients, sont d'âge proche du mien, on ne peut échapper à s'identifier, à se comparer et à s’apprécier mutuellement. Alors là il faut quand même être très subtile, afin d'impressionner mais sans intimider ton entourage.
- Il reste 15% ! C'est pour la charité ? répliqua Hani
- Ah oui, ces derniers 15% sont pour moi, c'est pour servir mon côté narcissique.
- Tout est donc planifié on dirait !
- Disons que c’est l’aboutissement naturel et naturel d’un travail continu depuis des années dans la poursuite d’un équilibre de vie global. Il suffit de marquer de temps à autre des arrêts sur tes activités quotidiennes et te poser des questions sur les motivations profondes de tout ce que tu fais au quotidien ; des plus importantes décisions aux petites réactions impulsives.
- Oh j’ai essayé plusieurs fois de me poser ce genre de questions, mais souvent je me retrouve très vite au point de départ ! Un peu comme le tigre du cirque qu’on fait marcher à l’intérieur d’un cerceau. Il a l’impression de marcher, la roue tourne, mais il fait du sur place.
- C’est vrai que cet exercice nécessite un apprentissage et un accompagnement au début. Tu sais quoi, très souvent on ne sait pas pourquoi on fait ce qu'on fait ! Parfois on rejoint une association, un club de chant, ou un groupe de sportifs amateurs pour pratiquer une activité sportive, avec la conviction et l'intention de se procurer du plaisir et entretenir sa santé. Graduellement la pratique de l'activité prend une allure et une fréquence différentes, jusqu’à devenir un enjeu au point ne plus procurer le plaisir recherché au début. Il y a des cas où l’activité devient une source de tensions entre les participants, voire de blessures physique et psychologique. Parmi les raisons de ces divergences en cours de parcours est que très souvent les gens ne sont pas conscients des vrais besoins qui étaient à l’origine de leur engagement d’origine.
Ce schéma est valable aussi quand on est engagé en solitaire, tel était mon cas cet été. Alors dans ce genre de situation, la majorité ne se plus de questions dès qu’ils sont engagés et se laissent entrainer par leur propres convictions et caprices, au risque même de dévier de l’objectif de départ. Ceux qui font de temps en temps des arrêts intermédiaires pour évaluer et réajuster l’évolution de leur parcours jouissent d’une chance de garder le cap sur leurs objectifs d’origine.
- Plus concrètement, comment peut-on mettre en œuvre cette stratégie de rester en dehors du tourbillon ?
- Par un continuel rappel de soi à l'ordre. Prenons encore une fois notre exemple actuel. Voilà ce qui s’est passé pour moi après avoir franchi la barre des 50km.
Zaki invita Hani à s’assoir sur une chaise très proche de lui, puis pris une profonde inspiration comme s’il s’apprêtait à plonger sous l’eau et lui chuchota :
- J'ai continué les entraînements et franchi les 70 km. Aussi bien moi-même que Passion étions physiquement prêts pour la grande épreuve. Mais j’avais remarqué à ce stade que mes séances d'entraînement étaient devenues des obligations dépourvues de la sensation de plaisir des premières semaines du printemps. Les pluies précoces de l'automne ont rendu les sentiers boueux et parfois glissants. Certains segments du parcours sont devenus très caillouteux, érodés par les récentes pluies torrentielles, et risquant de cause beaucoup de mal aux sabots de Passion. Pareillement pour mon pauvre Passion ; j'avais l'impression qu'il perdait sa fraîcheur et agilité avec la monotonie des sorties de plus en plus longues et éprouvantes. On dirait qu'il a senti ma lassitude et que j’avais besoin d’une nouvelle réflexion sur l’utilité de l’objectif d’origine. J’ai passé de longs moments de réflexion à évaluer ma progression et l’utilité du projet lui-même.
Alors la première pratique à appliquer pour ne pas être entrainé dans le tourbillon est d’apprendre à valoriser tes échecs et tes moments de faiblesses. Tu les reconnais par ta pensée en première étape, puis tu les accueilles avec ton cœur comme des faits. En faisant ainsi, tu prends conscience des causes qui les ont provoqués. Bref, tu profites de l’abattement momentané du monstre, ton égo, en ce moment de faiblesse pour remettre en ordre certaines choses. D’ailleurs c’est souvent suite aux grandes adversités de la vie que les gens changent, jamais suite à un moment de gloire ou de grande réussite.
Hani peinait à suivre le discours de son ami. Il s’exclama brusquement avec émotion, comme s’il en avait marre de cette discussion autour de sorties à dos de cheval qui venait de tourner au discours académique.
- Valoriser ses échecs et ses faiblesses ! As-tu jamais vu quelqu’un s’afficher au café du village annonçant aux présents qu’il venait d’être arnaqué par quelqu’un ou que sa femme venait de le quitter pour quelqu’un d’autre ?
- Calme-toi mon ami. Mettons ce que je viens de dire de côté. J’espère que tu es au moins d’accord qu’on change plus souvent suite à nos échecs qu’à nos moments de gloire ?
- Là je suis tout à fait d’accord. Restons entre soi et soi-même, à ton avis comment échapper au « cerceau tournant du tigre » ?
A cet instant Zaki se réjoui que Hani semblait soudain accrocher à sa thèse. Profitant de l’ouverture de son ami, il enchaina
- Voilà comment je procède chaque fois que je me retrouve au creux de la vague ; déçu par un évènement inattendu, secoué par la réaction disproportionnée ou irrespectueuse d’un proche, ou même suite à une séance d’entrainement qui s’est mal passée. Je laisse passer les premières vagues d’émotions, souvent les plus fortes et les plus toxiques, j’accepte les faits avec neutralité et je me dis « les facteurs externes étant ce qu’ils sont, quel est mon degré de responsabilité par rapport à la situation actuelle ? ». Autrement dit, je me focalise sur MA part du problème, je m’en fous des autres. En faisant ainsi, tu es déjà « hors du cerceau » du cirque, c.à.d. tu peux te regarder de l’extérieur, revivre la situation ou l’expérience en observateur externe. Quand il s’agit de situations complexes, j’utilise des mind-mapping pour visualiser les connections et les rapports entre les différentes éléments ou enjeux, et c’est très efficace. Cette méthode n’est pas toujours garante d’un aboutissement à une solution satisfaisante, mais te garantit une prise de décision moins subjective.
Un éclair de satisfaction jailli soudain des yeux de Hani qui sembla plus rassuré. Il releva légèrement son buste de la table du café et demanda
- Finissons maintenant avec ton épreuve de grande endurance. Où est-ce que tu en es arrivé ?
- Finalement, j’ai fixé une date pour la grande épreuve. Je me suis assuré la veille que Passion avait bien mangé et qu’il était bien hydraté. Je me suis réveillé avant l’aube pour évaluer la qualité des sentiers qui étaient légèrement arrosés par une fine pluie de la veille, la température était agréable, ce qui représente des conditions idéales pour en finir avec un défi sportif qui s'est graduellement transformé en obligation. En ce début d’automne, les pâturages verdâtres ont laissé la place à des étendus de terre jaunes. Les villageois qui animaient mes parcours étaient investis dans les préparatifs de la nouvelle saison de semence.
Le moment où j’ai sellé mon cheval et étions prêts pour le départ, je fus surpris par une voix interne rassurée et rassurante m’invita à reconsidérer l’utilité de mon engagement de l’instant et décider s’il était toujours utile d’accomplir ce défi. Immédiatement après, j’ai reconnu une autre voix, directe et arrogante cette fois, qui émana de l’intérieur aussi et me réclama d’exécuter mon projet comme prévu à l’origine ; cent kilomètres à dos de cheval et en moins de cinq heures ! Je suis resté figé pendant quelques minutes, incapable de faire le moindre geste.
La première voix revint à la charge et me demanda calmement de réévaluer la situation pour savoir s’il y avait toujours le même plaisir des premiers mois, ce que j’aspirais gagner de cet accomplissement démesuré malgré tout, les éventuels risques de parcours de tous genres, et à quel degré mes objectifs d’origine ; à savoir l’entretien de ma santé, l’inspiration de mon entourage, et l’entretien de mon personal branding seraient accomplis. A peine la première voix s’est tue, la seconde me relata au détail près le nombre d’heures consacrées à dos de cheval depuis le début des préparatifs, le total des coûts investis en équipements, en alimentation et compléments nutritifs pour Passion. Bref, pas question de reculer, il faut les rentabiliser en créant encore une fois le buzz. A cet instant, une boule de lumière jaune est survenue de derrière, prenant de plus en plus d’envergure jusqu’à m’avoir complètement envouté avec mon cheval. Presque simultanément c’était comme si une troisième voix douce et apaisante s’adressa à moi dans ma perplexité : « Tu es tiraillé entre ton égo et ton narcissisme, les deux en besoin de reconnaissance et de considération, et entre ton sens du jugement qui essaie de les raisonner. A moins que tu puisses trancher avec une décision finale, tu risques de subir les réactions de l’un et de l’autre. »
A cet instant, c’était comme si je me réveillai d’un rêve ! Calmement je reconduis Passion à l’étable, le décharge de tous ses accessoires et remets le même projet à l’été prochain.
Très content d’avoir échappé à son monstre interne, son égo, Zaki se sentit comblé par une sensation de béatitude et de paix interne.
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