04/02/2026
Le supermarché des vies...
Ils ont ouvert un grand supermarché où on vend des vies toutes faites...
Un supermarché moderne, climatisé, avec de la musique douce pour qu'on ne pense pas trop.
À l'entrée, on vous donne un caddie et une liste de courses :
« Voilà ce dont vous avez besoin pour être heureux. »
Personne ne se demande qui a écrit la liste... on la suit, c'est tout.
Rayon « Éducation » : les études sont en promotion.
« Achetez un diplôme, devenez quelqu'un ! »
Les enfants remplissent leur caddie de matières qu'ils oublieront...
On leur explique que plus le caddie est lourd, plus ils réussiront leur vie.
Alors ils accumulent : mathématiques, langues, sciences... ils plient sous le poids.
Mais curieusement, dans ce rayon, on ne vend pas de pensée critique... « Rupture de stock, désolé. »
Rayon « Travail » : des carrières emballées sous vide.
« Choisissez votre prison dorée ! »
Il y a le modèle « cadre dynamique » : 60 heures par semaine, portable H24, ulcère garanti.
Il y a le modèle « passion exploitée » : vous aimez ce que vous faites, donc on vous paie moins.
Et puis il y a le modèle « bu****it job » : vous ne savez pas à quoi vous servez, mais au moins vous avez un badge.
Les gens hésitent, comparent les étiquettes... puis prennent celui qui paie le mieux, même s'il les tue à petit feu.
Rayon « Logement » : des boîtes à vivre empilées.
« Studio fonctionnel, proche des transports ! »
Traduction : une cage à poules où vous entendez le voisin éternuer.
Mais c'est pas grave, vous n'y serez que pour dormir... enfin, essayer de dormir entre deux angoisses.
Prix : 30 ans de remboursement. Votre vie entière hypothéquée pour quatre murs.
Rayon « Relations » : l'amour en kit.
« Trouvez votre moitié parfaite ! »
Swipez à droite, swipez à gauche... l'amour, c'est comme choisir une pizza sur une application.
Si ça ne convient pas, on jette, on en commande un autre.
On a transformé les humains en produits consommables... avec avis clients et système de notation.
Rayon « Loisirs » : du bonheur en conserve.
« Achetez du temps libre ! »
Des voyages organisés minute par minute : « 10h-10h15 : contemplez le coucher de soleil. 10h15-10h30 : photo souvenir. »
Des abonnements Netflix pour oublier qu'on ne vit pas vraiment.
Des salles de sport pour réparer le corps que le travail a cassé.
Rayon « Santé » : des pilules pour tout.
Une pilule pour dormir parce qu'on est stressé.
Une pilule pour se réveiller parce qu'on est fatigué.
Une pilule pour être heureux parce qu'on est triste.
On ne soigne plus les causes... on vend des pansements qu'il faut racheter chaque mois.
Et puis il y a la caisse, tout au bout...
Une longue file d'attente où tout le monde patiente sagement.
Le caissier scanne votre vie : bip, bip, bip...
« Ça fera toute votre existence, s'il vous plaît. »
Vous payez avec votre temps, votre énergie, vos rêves... tout y passe.
En sortant, on vous remet un ticket de caisse :
« Merci de votre achat. Pensez à revenir, il faudra bientôt tout remplacer. »
Parce que dans ce supermarché, rien n'est fait pour durer... tout est conçu pour s'user, se casser, devenir obsolète.
Comme ça, vous reviendrez. Encore et encore.
De temps en temps, quelqu'un pose son caddie et dit : « Mais attendez... j'ai pas besoin de tout ça ! »
Les agents de sécurité arrivent vite : « Monsieur, vous perturbez les autres clients. »
Les autres baissent les yeux, serrent fort leur caddie... « Nous, on achète ce qu'on nous dit d'acheter. »
Et tout là-haut, dans les bureaux climatisés au-dessus du supermarché...
Les actionnaires regardent les écrans qui clignotent : chiffre d'affaires, profits, marges...
Ils ne voient pas des humains... ils voient des consommateurs.
Des clients à fidéliser, des besoins à créer, des désirs à manipuler.
Mais imaginez qu'un matin, tout le monde arrive avec ses caddies vides...
Qu'on traverse le supermarché sans rien acheter...
Qu'on sorte dans la rue et qu'on se demande : « Et si on inventait notre propre vie, sans liste de courses toute faite ? »
Ils ont peur de ça, les vendeurs de vies...
Ils ont peur qu'on découvre qu'on n'a besoin ni de leur diplôme, ni de leur carrière, ni de leur bonheur en kit...
Qu'on peut vivre autrement, plus simplement, plus librement...
Mais chut, ne le dites pas trop fort... il y a des promotions cette semaine, et les gens adorent les promotions.
© Yves Demoulin, 02.II.26