10/03/2026
Formation professionnelle en Tunisie : quand l’expertise nationale reste ignorée
Depuis plusieurs années, le débat sur la réforme de la formation professionnelle en Tunisie est dominé par des discours méthodologiques complexes, souvent portés par des intervenants se réclamant d’une expertise théorique. Ces discours s’appuient sur une taxonomie difficilement compréhensible par les praticiens de terrain et finissent par éloigner les formateurs, les entreprises et les apprenants des véritables enjeux du système. À l’inverse, certaines expériences internationales, notamment en Allemagne, ont démontré qu’une formation professionnelle efficace repose avant tout sur un langage simple, clair et directement opérationnel.
En Tunisie, les modes et types de formation professionnelle ont été, durant des décennies, fortement conditionnés par les programmes de coopération étrangère. Chaque partenaire international a introduit ses propres modèles : la formation résidentielle et l’apprentissage inspirés des expériences française, belge et suisse ; l’Approche Par Compétences (APC) implantée sous l’impulsion canadienne ; puis des déclinaisons de l’APC adaptées à la formation par alternance. Cette accumulation de modèles importés, souvent appliqués de manière expérimentale, a produit un système hybride, sans réelle cohérence globale ni appropriation nationale durable.
L’une des dérives les plus préjudiciables réside dans la comparaison répétée entre la formation professionnelle et l’enseignement supérieur dispensé dans les ISET, les écoles d’ingénieurs ou les facultés. Ces systèmes répondent à des logiques différentes, poursuivent des finalités distinctes et ne peuvent être évalués selon les mêmes critères. Entretenir cet amalgame affaiblit la formation professionnelle, en la plaçant dans une logique de concurrence inadaptée plutôt que dans une complémentarité assumée.
Pourtant, la Tunisie n’en est pas à ses débuts. La formation par alternance y est pratiquée depuis plus de trente ans, et bien avant cela, la formation résidentielle et diverses formes d’apprentissage étaient déjà solidement ancrées. Cette longue expérience aurait dû permettre l’émergence d’un modèle tunisien de formation professionnelle, fondé sur l’analyse des réussites, des échecs et des spécificités nationales. La question est donc légitime : pourquoi persister dans un empilement de choix méthodologiques importés, sans capitaliser sérieusement sur notre propre vécu institutionnel ?
Après plusieurs décennies d’expérimentation, la Tunisie dispose pourtant d’un capital humain considérable. Des experts nationaux ont consacré plus de trente ans à la formation, à la coordination, à l’évaluation et à la direction des dispositifs de formation professionnelle. Méthodologues, technologues de la formation et praticiens expérimentés existent bel et bien. Beaucoup d’entre eux ont malheureusement trouvé reconnaissance et valorisation à l’étranger, tandis que leurs compétences restent sous-exploitées au niveau national.
Le problème n’est donc pas l’absence d’expertise, mais plutôt le manque de volonté politique et institutionnelle d’écouter les experts locaux et d’intégrer leurs recommandations dans une démarche structurée de réforme. Les réunions, ateliers et groupes de travail se sont multipliés, générant des propositions concrètes, réalistes et adaptées au contexte tunisien. Pourtant, une grande partie de ces contributions est restée lettre morte ou a été mise en œuvre de manière fragmentée, sans vision d’ensemble.
Au fond, la crise de la formation professionnelle en Tunisie est avant tout une crise de gouvernance. Elle se manifeste par une absence de continuité, un déficit d’amélioration continue et une mise en œuvre désordonnée des réformes. Tant que l’expertise nationale ne sera pas placée au cœur des décisions stratégiques, le système restera prisonnier d’expérimentations successives sans ancrage durable.
Il est temps d’assumer un choix clair : construire une véritable philosophie tunisienne de la formation professionnelle, fondée sur l’expérience locale, adaptée aux réalités économiques et sociales du pays, et capable, à terme, d’être partagée et exportée vers d’autres pays, notamment en Afrique. La Tunisie en a les compétences, l’expérience et la légitimité. Ce qui manque encore, c’est la décision d’y croire et de l’appliquer.