02/01/2021
Magnifique témoignage sur l'inquiétude de parents quant au développement du langage de leur enfant
**ET SI TU NE PARLAIS JAMAIS...**
Tu es là, assis devant moi, à manger tes céréales préférées comme si c’était la 8e merveille du monde. Tu es souriant, coquin, heureux. Tu « jases » dans ton jargon que presque toi seul comprends...
Je m’amuse à appeler ça « la langue de stromgol » ou encore « du code morse vocal »... C’est de la musique à mes oreilles, mais avec quelques notes un peu tristes...
Non, tu ne parles pas, ou du moins presque pas. Maman, papa, encore, auto. Voilà les seuls mots que tu dis parfaitement. Pourtant, il y en a une bonne quinzaine que tu essaies de dire, que nous seuls comprenons. Ils sont suivis de chaleureux « Bravos! » de notre part; toi-même tu sembles fier de pouvoir les dire. Mais pour un étranger, tu ne parles pas...
Le langage prend une place si important dans notre société. Pour s’exprimer, pour communiquer, pour expliquer, pour informer. Quand on est parent, on a DONC HÂTE que notre enfant parle enfin. Bien sûr pour pouvoir mieux communiquer, mais aussi par sécurité, pour que celui-ci puisse nous expliquer ses malaises ou nous dire si quelqu’un n’est pas gentil avec lui. On associe aussi le langage à l’intelligence, à la capacité d’apprendre, de retenir, de lire, de compter, d’aller à l’école...
« Mais si tu ne parlais jamais? »
Peut-être vous êtes-vous posé cette question par rapport à votre enfant? Parfois, comme parent, on s’inquiète trop tôt, et on voit finalement que tout se replace en ordre avec le temps. Heureusement, les écarts peuvent se résorber avec du soutien spécialisé.
Mais quand le temps passe, la question revient...
« Mais si tu ne parlais jamais? »...
Je me la pose souvent cette question, mais j’essaie de rester optimiste et simplement te laisser nous surprendre. Mais ce que j’ai réalisé dernièrement, c’est toute la richesse de notre communication, qu’on a JUSTEMENT tissée ensemble, toi et moi, parce que tu ne parles pas.
J’aimerais vous en partager un peu, parce que vous allez constater qu’on peut communiquer de tellement de façons!
D’abord les mains. Tu as une façon de nous toucher, si douce, et ça depuis que tu es né! Je me rappelle encore, âgé d’un mois seulement, tu as flatté mon épaule avec ta petite main comme aucun bébé ne peut le faire à cet âge. Tu touches notre visage, nos cheveux, tu aimes jouer avec nos coudes (et oui!) ou encore le bout de nos doigts. Tu prends notre main lorsque tu as besoin de quelque chose, et si on ne vient pas, tu nous pousses de notre chaise! Et surtout, les câlins! Tu ne m’as jamais dit « je t’aime, maman», mais la façon dont tu t’abandonnes sur mon épaule dit toute la confiance et tout l’amour qu’un fils peut avoir pour sa mère...
Je pleure en écrivant ces lignes. Inquiétude, fierté et amour s’entremêlent...
Ensuite les yeux. Et quels yeux! Il y a toute la joie du monde dans tes yeux! Si pétillants, rieurs, même charmeurs, oui, oui! On se regarde depuis si longtemps. Contrairement à certains enfants qui ne supportent pas de regarder les autres dans les yeux, toi, tu as toujours plongé avec bonheur dans notre regard. On se regarde, on se sourit, on rit, on rigole! Là aussi, on se dit « je t’aime » d’une autre façon.
Et les sons! Tu adores la musique. Même que tes chansons préférées t’aident à développer ton langage. Tu essaies d’y participer à ta façon. J’ai parlé au début de ta « langue de stromgol » et de ton « code morse vocal ». Je dois dire que j’ai dû l’apprendre, cette nouvelle langue, pour pouvoir entrer dans ton monde. Une chance que j’ai toujours eu une bonne oreille musicale et un don pour les langues! Alors, moi aussi, je l’ai apprise ta langue imaginaire. Elle est très musicale, ta langue, d’ailleurs et j’aime bien que l’on discute en harmonie! Si quelqu’un entendait nos conversations, ouf! Ils se croiraient vraiment sur une autre planète!
Mais je pense que c’est là une autre clé de notre si belle complicité...je ne te demande pas uniquement de me rejoindre dans mon monde, je t’accompagne dans le tien! Et que d’heureuses découvertes j’y ai faites! Grâce à toi, j’apprends à apprivoiser les gens autrement, à être mieux à l’écoute, à observer davantage. J’apprends à avoir de la patience, à emprunter des chemins différents, même à penser autrement. J’apprends que chacun a sa place et qu’il n’y a pas qu’un modèle à suivre...
Tu es Louis-Émile, tu es un garçon, tu es autiste, tu es fort, tu es habile, tu es affectueux, tu es doux, tu es intelligent, tu es farceur, tu es drôle, tu es téméraire...
Mais si tu ne parlais jamais?... Alors on verra rendu là!
Tu es mon fils, et je t’aime. Et ça, je sais que tu le comprends! Et je sais que tu m’aimes aussi.
Maman # # #
(et oui, je pleure...)
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Émilie Bélanger,
fondatrice du Jardin musical
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Petite mise à jour : J’ai écrit ce texte il y a quelques mois, et déjà, Louis-Émile semble vouloir me faire mentir. Il a fait des progrès fulgurants dernièrement. Non, un étranger ne pourrait toujours pas le comprendre, mais moi je sais qu’il essaie d’imiter tout ce que l’on dit. Il manque des consonnes, des syllabes, mais il fait de son mieux pour parler et communiquer. On travaille beaucoup avec lui, mais toujours en respectant son chemin et son rythme. Et oui, on se dit toujours je t’aime de mille et une façons, parce qu’au fond, l’amour est le plus fort des langages!
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