17/02/2025
La faillite du système éducatif nigérien : Tous responsables ?
« Les enfants n’ont plus de niveau ». Qui n’a jamais entendu cette phrase ? L’unanimité sur le constat contraste avec la méconnaissance et ou la banalisation de ses causes profondes. Le problème de niveau n’est que la conséquence de compromissions politiques et administratives, étalées sur des décennies et confortées par des usages sociaux qui normalisent les dysfonctionnements de l’appareil éducatif. Une étude du LASDEL (Laboratoire d’études sur les dynamiques sociales et le développement local) datant de 2018, qui aura pour une grande partie inspiré cet article, explore en détail ces défaillances institutionnelles. L’éducation, notamment primaire et secondaire dont nous traiterons ici, comme bien d’autres secteurs, se trouve d’abord confrontée aux problèmes inhérents à la culture bureaucratique du pays, à ses répertoires habituels d’action, à ses interactions avec le système sociopolitique. Elle souffre ensuite des incohérences des choix de politiques publiques en matière éducative.
Education, culture politique & culture Administrative : Un problème systémique
L’efficacité de l’action publique, dans notre pays en difficile construction institutionnelle, bute sur une gestion informelle et personnelle des institutions étatiques. Cela se matérialise, pour l’éducation ou pour tout autre secteur, par l’interventionnisme incessant dans les nominations et les affectations. L’Administration devient une extension du champ politique, une caserne d’obligés plutôt qu’un corps compétents de fonctionnaires. Ce non-respect des procédures de fonctionnement s’accompagne d’une complaisance vis-à-vis de l’absentéisme croissant et multiforme. Qu’il soit social, économique, religieux, ou pour convenance personnelle, l’absentéisme des enseignants devient presque la norme surtout en milieu rural où le contrôle est rendu plus difficile. La corruption « inscrite dans les habitudes » est perçue comme un service à rendre plutôt qu’une loi à enfreindre. L’impunité, par le biais de l’interventionnisme, rend difficile la sanction.
Donner de l’argent à un inspecteur de l’éducation, par exemple, pour obtenir une évaluation satisfaisante, solliciter une intervention afin d’éviter ou d’obtenir une affectation, privilégier ses relations et occupations sociales à ses obligations professionnelles, refuser de punir tout écart pour éviter les problèmes font partie de ces normes informelles, ambivalentes et tolérées. Elles se perpétuent sans être combattues. Leurs conséquences sont considérables sur l’efficacité et le fonctionnement correct des différents services de l’éducation. L’éducation ne séduit plus, c’est désormais une bouée de sauvetage, une profession par défaut.
Aucune politique publique éducative – si tant est il qu’il en existe véritablement une- ne peut se mettre en place avec une telle gestion complaisante des ressources humaines, qui ne se fixe pas d’objectifs à atteindre dans le sens de l’amélioration du service éducatif. C’est pourquoi toute réforme doit prendre en compte un management nouveau, affranchi de toute intervention et dont la rigueur portera la difficile ambition de transformation.
L’absence d’un projet national d’éducation : Incohérences ou démission ?
Au Niger, les politiques éducatives, en plus de l’handicap institutionnel rapidement esquissé, ne sont pas pensées sur le long terme. C’est une gestion au quotidien, improvisée, sans vision globale. Lorsqu’elles existent, ces politiques sont pour la plupart inspirées d’organismes internationaux qui privilégient les objectifs chiffrés (OMD par exemple). Cette course quantitative a une conséquence directe sur l’encadrement qualitatif. L’effort certain en termes d’infrastructures n’a malheureusement pas d’équivalent en termes de recherche de qualité. De plus, ces réformes en rafales inspirées des organisations internationales sont souvent décalées des réalités nationales.
Par ailleurs, la répartition spatiale des enseignants crée une inégalité de traitement aux dépens du plus grand nombre. L’étude du LASDEL ci-haut mentionnée note que les centres urbains sont en sureffectif (2 enseignants pour une classe) tandis que les milieux ruraux se vident de leurs enseignants tantôt par leur manque de conscience professionnelle, tantôt par leur absentéisme. L’affection, sans moyens parfois, ne peut donner des résultats.
Autre aspect, le processus même de recrutement : il existe un véritable problème de formation des enseignants au sein des écoles normales. Mal formés, un grand nombre étaient auparavant en échec scolaire. A cela vont s’ajouter les combines, tricheries et arrangements dans le recrutement, l’embauche d’enseignants fictifs et le recours croissant à la contractualisation. Cette opacité rend inutile toute tentative de supervision et d’évaluation. La conséquence sur le niveau des élèves est catastrophique.
Dernier aspect et non des moindres, le poids considérable des syndicats de l’éducation, véritables institutions parallèles, dotés d’un pouvoir aussi important que celui de l’administration. Il n’est pas rare que la consigne d’un responsable syndical supplante une décision administrative issue des services de l’éducation au point de devenir un levier important d’interventionnisme. Leur influence et leur menace de grèves permanentes bloquent toute initiative de réformes pourtant nécessaires.
Quelles solutions pour un système en crise profonde ?
Comme nous l’avons vu, les facteurs exposés ramènent tous à une problématique commune : la bonne gouvernance et l’abandon de la gestion sociale et politique des services de l’éducation. La solution parait évidente, presque intuitive mais elle ne se fera qu’avec une volonté politique qui va se placer au dessus des logiques partisanes et bouleverser le mode de fonctionnement des administrations.
La solution passe aussi par une revalorisation du métier d’enseignant. Elle passera également par l’arrêt du rôle ambigu des syndicats, de leur politisation et leur cohorte de grèves. Il faudra aussi mettre l’accent sur la responsabilisation des usagers, élèves et parents, , souvent prêts à tout pour réussir leur examen. La 3e clarification à effectuer est celle de la mise en convergence des politiques publiques éducatives nationales et des modèles importés voire imposés. Jouer le jeu des organisations internationales ne peut que creuser le déficit de niveau déjà existant.
Il faudra donc reformer d’en haut, préciser le contenu et la vision, assainir, mieux former sanctionner, encourager les enseignants par des mesures incitatives, inclure les acteurs locaux compétents en matière d’éducation primaire.
03/12/2019
29/11/2019