25/09/2021
" KAR KAR MADISON"
Nous sommes en Afrique de l’ouest, dans les années 60. Le Mali et le Sénégal viennent de divorcer. Dans la foulée de l’éclatement de la fédération, le président Modibo Keïta annonce l’indépendance du Mali. C’est une nouvelle aire qui s’ouvre pour le pays.
A la radio, une voix mélodieuse invitait les maliens à revenir au pays. L’objectif de son auteur était noble: « Dans cette chanson, j’ai appelé tous mes compatriotes vivant à l’étranger à venir contribuer à l’édification de notre pays. » Et le message est passé. Une vague de maliens regagnent la nouvelle république. Une grande masse accompagnera le président à bord du train lors de son retour de Dakar.
Cette belle chanson fera longtemps valser les maliens de l’époque. « Mali Twist », c’est le titre du morceau. Son style était assez original. Elle avait d’une part un côté James Brown et d’autre part des notes de guitare qui rappellent les griots du Mandé. Aujourd’hui, on désigne ce genre musical sous le terme « Blues mandingue ». Pendant des années, cette musique passera en boucle à la radio. Elle deviendra le réveil matinal des travailleurs et le moteur des soirées dansantes. Le légendaire photographe Malick Sidibé immortalisera ces instants grâce à des clichés uniques.
L’auteur de ce tube est un natif de Kayes. Né en 1942, Boubacar Traoré se faisait affectueusement appelé « Kar Kar ». On dit qu’il était doué au foot et qu’il « cassait-cassait » tous les défenseurs sur son passage. C'est de là que lui vient son surnom. Il a apprit la musique au côté de son grand-frère. Ce dernier a étudié à Cuba au côté de grands noms de la musique malienne comme Boncana Maïga avant de devenir professeur de musique.
À cette période, il fallait être un griot pour vivre de la musique. Kar Kar pratiquait cet art par simple passion. Il ne recevra d’ailleurs aucun droit d’auteur pour ses trois morceaux phares diffusés à l’époque par la radio nationale : Mali Twist, Kayes-ba et Mariama.
En 1968, survint le coup d’état militaire. Ses chansons ne sont plus diffusées à la radio. Kar Kar disparaît et tombe dans l'oublie. Beaucoup le croyait mort. Il s’était entre temps marié et vivait de petits métiers pour subvenir aux besoins de sa famille. En 1987, contre toute attente, il est invité par la télévision nationale. Surgissent alors dans la tête des maliens les bons souvenirs des années 60. Hélas, cette euphorie ne durera pas. Par malheur, deux ans plus t**d, Kar Kar perd sa femme, sa bien-aimée Badiallo Pierette. Elle laisse derrière elle six enfants dont il doit prendre en charge. Commence alors pour l’artiste une période sombre et pénible.
Face à cette situation, il émigre en France, oubliant ses années de gloire en musique. Là-bas, il travaille dans les chantiers de construction pour gagner sa vie et subvenir aux besoins de ses enfants. Toujours avec sa guitare, il chante les soirs dans les foyers. Au même moment, un producteur britannique découvre à Bamako les chansons de Kar Kar et part à sa recherche. Les deux se rencontreront en France. Voilà comment notre héro débute sa carrière musicale à l’étranger.
En 1990, paraît Mariama, son premier album. Il sera suivi par Kar Kar en 1992. Ensuite, Boubacar Traoré s’associe pour son troisième album avec des grands noms de la musique malienne. Il en résulte en 1995 la sortie de Les enfants de Pierette, fruit d’une association avec Ali Farka Touré et Toumani Diabaté. Devenu populaire, Kar Kar effectuera des tournées à travers le monde et collaborera avec d’autres artistes. Ceci aboutira en 2005, à la parution de Kongô Magni, fruit d’une alliance avec le joueur d’harmonica Vincent Bucher.
Plusieurs marques de reconnaissance lui seront faites. C’est d’abord en 2001 avec la parution du film documentaire de Jacques Sarasin, Je chanterai pour toi, retraçant son parcours. Puis vint en 2005 le livre de Lieve Joris, Mali Blues.
Au Mali, il reçoit dès 1996 la médaille de Grand Chancelier de l’Ordre National du Mali puis en 1998, celle de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Il sera enfin reconnu pour sa contribution à la promotion de la culture malienne lors de la biennale artistique et culturelle du Mali à Kayes (sa région natale) le 30 Décembre 2008.
Malgré ces décorations, Kar Kar ne dispose que d’une faible attention dans son pays. Il s’attristait de cette situation lors d’une interview accordée au journal Le Challenger. « Dans cette chanson, j’ai appelé tous mes compatriotes vivant à l’étranger à venir contribuer à l’édification de notre pays et aujourd’hui aux yeux de cette même nation je suis un moins que rien. (…) J’ai mal quand je vois qu’ailleurs on me fait honneur, notamment aux USA, en Europe, au Canada, etc. Et voir que dans mon propre pays, je suis traité de la sorte. Cela me fait mal. » Disait-il avec amertume. Il ne reste plus de lui que les bons souvenirs des années 60 que se partagent quelques vieux de l’époque.
En novembre 2017, Boubacar Traoré sort son dernier album « Dounia tabolo ». Pour ce dixième numéro, il s’allie avec des artistes américains, ajoutant une couche de modernité à son style légendaire. On y retrouve les thèmes qui lui ont toujours suivis: amour, famille, entre-aide, solidarité, tolérance et culture de la paix.
Cet article est un hommage à l’héro et l’ambassadeur de la paix qu’est Boubacar Traoré (toujours en vie). Puisse-t-il servir de reconnaissance à cet homme qui a passé sa vie à chanter le Mali et à le promouvoir dans le monde. Dans un de ces titres (Sagolo), il disait que même après sa mort, son nom restera éternel: Kar Kar Madison.
Maharafa Ibrahima COULIBALY