26/11/2025
Le garçon au ballon – et le penalty de l’arbitraire
On dit que l’enfance ne nous quitte jamais vraiment. Et il y a, dans mon enfance, une scène qui refuse de s’effacer. Une scène qui sent la poussière, le soleil et le thé à la menthe. Une scène que tout Marocain connaît. Une scène qui s’impose à moi chaque fois que je pense à telc, au pouvoir, aux règles et au silence.
Elle surgit sans que je l’appelle, pose sa main sur mon épaule et murmure : « Regarde. Tu connais ça. »
Je revois la rue poussiéreuse et non goudronnée, les murs jaunes, les maisons basses, les cris des enfants, le soleil éclatant qui dore tout. Et au milieu de tout cela, il y avait lui : le garçon gâté aux joues rougeâtres et au ventre si grand et si rond qu’il ressemblait presque à une caricature de lui-même.
Le garçon dont le père avait de l’argent et qui, pour cette seule raison, possédait le seul ballon du quartier. Pas parce qu’il était bon. Pas parce qu’il était juste. Pas parce qu’il savait jouer.
Bien au contraire : il avait deux pieds gauches – il faut le dire. Quand le ballon lui arrivait, ses mouvements étaient si maladroits que même la gravité semblait suspendre son souffle, ne sachant plus quoi faire de ce pied hésitant. Les vieux, assis sur les marches de la mosquée, qui comptaient le temps comme des grains de chapelet, disaient que ses pieds étaient un malentendu divin.
Mais cela n’avait aucune importance. Car le talent n’était pas la monnaie du quartier. C’était la possession – la possession qui dictait l’ordre social comme une petite principauté mal lunée.
Celui qui possédait le ballon possédait le pouvoir. Et le pouvoir apporte rarement l’humilité. Le pouvoir apporte le plus souvent la mauvaise humeur – et des décisions encore pires.
Et puisqu’il avait le ballon, il croyait avoir inventé les règles. Dans le microcosme d’une rue marocaine, posséder le ballon équivaut à peu près à être ministre de l’Intérieur.
Il décidait :
• qui pouvait jouer,
• qui restait dehors,
• qui recevait le ballon,
• qui n’avait pas le droit de dribbler,
• et qui était puni s’il lui déplaisait.
Celui qui protestait, celui qui jouait trop bien, celui qui renvoyait le ballon trop fort, était banni, comme s’il avait violé un serment sacré.
Quand on possède le ballon, on n’a pas besoin de caractère. Quand on possède le ballon, on n’a pas besoin de règles. On n’a besoin que du courage de lever le bras et de prononcer la phrase que tous redoutaient : « Lui, il ne joue plus. »
Cette scène atteignit son apogée d’absurdité le jour où ce garçon saisit soudain son ballon, le serra contre lui comme un symbole de souveraineté, se posta sur le point de penalty et déclara qu’il devait tirer un penalty – parce que quelqu’un l’avait « touché ». Et les autres? désemparés, intimidés, jouèrent le jeu. On voulait l’apaiser. On ne voulait pas être le prochain à être banni.
Cette logique, ce petit jeu de pouvoir enfantin, m’est aujourd’hui terriblement familier. Et c’est exactement ce que je vois maintenant chez TELC.
Je n’ai rien fait d’autre que poser des questions. Que pointer des dysfonctionnements. Que refuser ces « petits services » que certains considèrent comme allant de soi. Je n’ai demandé que la transparence. Que la justice. Que la rigueur scientifique. Je n’ai jamais voulu prendre le ballon. Je voulais seulement jouer équitablement.
Mais pour quelqu’un qui croit que seul LUI décide, chaque question devient une menace. Chaque vérité devient une attaque. Chaque demande d’équité devient une offense.
Et ainsi, on me traite exactement comme le garçon gâté d’autrefois :
« Si tu contredis – tu ne joues plus. »
« Si tu montres les erreurs – tu ne joues plus. »
« Si tu dis la vérité – tu ne joues plus. »
« Si tu en sais trop – tu ne joues plus. »
L’histoire se répète, mais la scène est devenue plus vaste. Le garçon gâté d’hier ne s’appelle plus AHMED. Aujourd’hui, il s’appelle TELC. Et qui sait — peut-être que ce garçon est même devenu manager chez TELC. Rien n’est impossible.
Au lieu d’un terrain sablonneux, c’est désormais une institution allemande qui se tient derrière lui. Mais la mécanique est la même : La même susceptibilité! La même peur de perdre le contrôle! La même punition enfantine!
Mais une chose, je l’ai apprise depuis l’enfance : Le garçon au ballon est fort tant que tous se taisent. Tant que tous croient au pouvoir du ballon. Tant que tous pensent qu’il est indispensable.
Mais au fond, ce n’est qu’un petit garçon avec un ballon trop gonflé et une peur
plus grande que son pouvoir. Et moi ? Je ne suis plus l’enfant qui quitte le terrain en silence. Je suis l’adulte qui dit : « Tu peux me chasser du terrain. Mais tu ne me feras pas taire. » Car un jeu sans équité n’est pas un jeu. Et un système sans vérité est un château de cartes. Et parfois, il suffit d’une seule personne qui refuse de se taire pour faire trembler ce château.