14/08/2026
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Choftim 5786
Raphaël Rosner
Entre la volonté du ciel et la volonté du peuple : les vicissitudes du régime monarchique
La paracha Choftim traite de la nomination du roi d'Israël et de ses devoirs :
(Deutéronome 17, 14-15) "Lorsque tu seras entré dans le pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne, que tu l'auras possédé et y seras habité, et que tu diras : 'Je mettrai sur moi un roi, comme toutes les nations qui m'entourent.'" "Tu établiras sur toi un roi que choisira l'Éternel, ton Dieu ; c'est du milieu de tes frères que tu établiras sur toi un roi ; tu ne pourras pas placer sur toi un homme étranger qui ne soit pas ton frère."
Le Midrash rapporte un verset du livre de Job et le relie à la problématique du roi en Israël :
(Job 34, 30)
"ne voulant pas du règne des hommes pervers, de ceux qui sont un piège pour les peuples.."
Le Metsoudat Tsion commente :
(Metsoudat Tsion sur Job, chapitre 34, verset 30)
" 'hommes pervers' - un méchant qui flatte son penchant et exécute ses pulsions."
C'est-à-dire que le 'hanef' (l'hypocrite - 'hommes pervers') est un homme méchant qui cède à son mauvais penchant et se laisse aller à ses pulsions ; un tel homme en tant que roi est un piège, un obstacle pour le peuple.
Le Midrash dit au nom de Reish Lakish et de Rabbi Yoḥanan :
(Midrash Rabbah, Choftim 5, 9)
"C'est ce qu'a dit l'Écriture (Job 34, 30) : ne voulant pas du règne des hommes pervers, de ceux qui sont un piège pour les peuples'. Rabbi Yoḥanan et Reish Lakish: Rabbi Yoḥanan a dit : 'Si tu vois un homme impie et méchant diriger la génération, il vaut mieux pour la génération de 'voler dans les airs' que de l'utiliser.' "
C'est-à-dire que si tu vois un homme hypocrite et méchant diriger la génération, il vaut mieux pour la génération de voler dans les airs que de l'utiliser (de vivre sous son règne). Il est préférable pour le public de ne pas recourir à lui ni d'accepter son autorité, car s'en remettre à lui entraîne un grave désastre. Plus loin, le Midrash explique que "voler dans les airs" désigne la fuite ou la rupture totale avec la réalité politique problématique, afin de ne pas tomber dans les filets ("les pièges") qu'il tend au peuple. À la suite de cet enseignement, nos Sages déclarent :
(Midrash Rabbah, Choftim 5, 9)
"Les Rabbanim (les Sages) disent : 'Dès que des rois se sont levés sur Israël et ont commencé à les asservir, le Saint béni soit-Il a dit : 'N'est-ce pas vous qui m'avez abandonné et qui avez demandé pour vous des rois ? De là le verset : 'Je mettrai sur moi un roi'. "
Le terme "rabbanim" est utilisé comme une désignation courante pour l'ensemble des Sages ou pour un groupe de Sages en désaccord ou en accord sur une loi ou une question particulière. Selon l'avis de nos Sages, dès l'instant où le peuple d'Israël a demandé et désigné pour lui-même des rois de chair et de sang au lieu de s'en remettre exclusivement à la direction divine, ces rois ont commencé à asservir et à alourdir le peuple.
Malgré cela, Maïmonide a statué que la nomination du roi est une obligation (mitsva) pour Israël :
(Mishne Thora, Lois des rois et des guerres 1, 1)
"Trois commandements ont été ordonnés à Israël au moment de leur entrée dans le pays : nommer pour eux un roi, ainsi qu'il est dit (Deutéronome 17, 15) : 'Tu établiras un roi sur toi.'"
Aujourd'hui encore, certains de nos frères rêvent de restaurer la monarchie comme autrefois. Dans le traité Sanhédrin (20b), les Sages discutent des commandements concernant le roi. Selon Rabbi Yehouda, la nomination d'un roi est un commandement positif absolu. Rabbi Yehouda compte la nomination du roi comme l'une des trois mitzvot prescrites à Israël lors de son entrée dans le pays (établir un roi, extirper la semence d'Amalek et construire le Temple). Selon Rabbi Nehorai, la nomination d'un roi n'est pas un commandement ; selon lui, la Torah n'a pas ordonné au peuple de nommer un roi, mais la paracha du roi dans le livre de Deutéronome a été énoncée pour l'avenir – c'est-à-dire en réponse à la future revendication du peuple "je mettrai sur moi un roi" (comme les nations), et elle vise à limiter son pouvoir s'ils décident de nommer unroi.
La plupart des décisionnaires de la Halakha (tels que Maïmonide et le Sefer HaHinukh) ont compté la "nomination d'un roi" comme un commandement positif obligatoire de la Torah (sur la base du verset "Tu établiras un roi sur toi").
Le Ramban soutient que s'il n'y a pas de roi en Israël, le peuple doit exiger sa nomination.
Pourtant, certains des plus grands sages d'Israël ont estimé que le commandement du roi est une permission et non une obligation. Commençons par Abraham ibn Ezra :
(Ibn Ezra sur Deutéronome, chapitre 17, verset 15)
" 'Tu établiras' – une permission [de choisir] celui qui sera désigné selon un prophète ou le jugement de l'Ourim, et le sens n'est pas : celui que tu choisiras toi-même."
Selon Abraham ibn Ezra, les mots "som tassim" ('Tu établiras') viennent enseigner qu'il s'agit d'une permission accordée au peuple d'établir un roi sur eux, tandis que l'expression "celui qu'il choisira" clarifie que le choix n'est pas laissé à la discrétion du peuple mais s'effectue uniquement selon un prophète ou le jugement de l'Ourim et Thoumim (éléments du pectoral porté par le Grand prêtre d'Israël), et la raison centrale à cela est d'écarter le choix indépendant du peuple afin que le roi soit choisi selon la volonté du ciel et non la volonté du peuple.
Don Rabbi Isaac Abarbanel s'est opposé à l'institution monarchique :
(Abarbanel sur Deutéronome - chapitre 17, verset 14)
"Il n'y a là aucun commandement du tout, car le Tout-Puissant n'a pas ordonné qu'ils disent cela et qu'ils demandent un roi, mais c'est l'annonce de l'avenir, il dit : 'Après que vous serez dans le pays choisi, après les conquêtes et toutes les guerres, et après le partage', et c'est ce qu'il dit : 'et tu y auras habité', je savais que vous seriez ingrats lorsque vous diriez de vous-mêmes : 'Je mettrai sur moi un roi', non par nécessité de guerroyer contre les peuples et de conquérir le pays, puisqu'il est déjà conquis devant vous, mais pour vous égaler aux nations qui établissent des rois sur elles... Et il a rappelé que lorsque cela se produira, ils n'établiront pas ce roi selon leur volonté, mais celui que l'Éternel choisira du milieu de leurs frères, et c'est là l'essence véritable du commandement, à savoir : 'Tu établiras sur toi un roi du milieu de tes frères', non pas qu'il leur ordonne de le demander, mais que lorsqu'ils le demanderont de leur plein gré, qu'ils ne le choisissent pas d'eux-mêmes, mais qu'ils prennent celui que l'Éternel choisira du milieu de leurs frères ; et selon cela, la question du roi est un commandement positif subordonné à une condition permissive, comme pour dire : 'Quand tu voudras faire cela, bien qu'il ne soit pas digne en soi, ne le fais que de cette manière'."
C'est-à-dire que Don Isaac Abarbanel dit que "Tu établiras sur toi un roi... du milieu de tes frères" – non pas parce que la Torah leur ordonne de demander un roi, mais que lorsqu'ils le demanderont de leur plein gré, qu'ils ne le choisissent pas eux-mêmes, mais qu'ils choisissent celui que le Créateur choisira du milieu de leurs frères. Par conséquent, la question du roi est un commandement positif subordonné à une permission, c'est-à-dire : lorsque tu voudras le faire, bien que ce ne soit pas digne en soi, ne le fais que de cette manière. Abarbanel fut l'un des plus farouches opposants à l'institution monarchique. Il soutient avec force que la nomination d'un roi n'est pas du tout un commandement obligatoire, mais une permission ou un acte négatif dont l'origine réside dans la dégénérescence du peuple. Selon lui, la Torah a dit "Et tu diras : 'Je mettrai sur moi un roi'" par prescience que le peuple agirait ainsi en raison de sa faiblesse, tout comme la Torah a permis "la captive aux beaux traits" en raison du mauvais penchant.
De même, le Ralbag (Rabbi Levi ben Gershom) considère la nomination d'un roi comme une chose relativement négative :
(Ralbag sur Samuel I, chapitre 8, verset 4)
"Et voici que tous les anciens d'Israël se rassemblèrent et vinrent vers Samuel à Ramah, et lui dirent d'établir pour eux un roi pour les juger comme toutes les nations. Et ils se sont trompés en cela, car Israël n'est pas dans une situation où le roi leur dicte les lois selon son bon plaisir, comme c'est le cas chez les rois des nations idolâtres qui fondent pour leur peuple des coutumes selon ce qui leur monte à l'esprit. C'est pourquoi la Torah a dit que si Israël disait qu'ils établiraient sur eux un roi comme toutes les nations qui les entourent, ils ne pourraient en établir un que parmi leurs frères, qui sont liés à l'observation de la Torah, et c'est d'après la Torah qu'ils les dirigeront, et non selon d'autres coutumes. Pour cette raison, la Torah a ordonné que le roi écrive pour lui un second rouleau de la Torah, autre que celui qu'il possédait lorsqu'il était simple particulier, qu'il l'ait constamment avec lui et le lise tous les jours de sa vie afin que sa direction du peuple soit conforme à la Torah. Et pour cette raison, la chose fut mauvaise aux yeux de Samuel lorsque Israël fit cette demande, et il leur fit savoir à la fin que le peuple d'Israël n'a d'autre roi que le Tout-Puissant. Et le Tout-Puissant dit également à Samuel que leur demande était de s'écarter des voies de la Torah, c'est pourquoi il dit qu'ils l'ont rejeté pour qu'il ne règne pas sur eux. Et finalement, leurs rois furent la cause d'égarer Israël et de les éloigner de l'Éternel, jusqu'à les amener en exil hors de leur terre, comme cela a été expliqué à propos de Jéroboam ben Nevat et de ses compagnons. C'est pourquoi le Tout-Puissant a voulu les éloigner de cela en raison de la mauvaise fin qui allait en découler, et Il a ordonné pour cela à Samuel d'annoncer à Israël le droit du roi, afin qu'ils s'en détournent en raison de la difficulté qu'aurait le peuple à supporter toutes ces choses mentionnées – à savoir que le roi dominerait sur eux au point de les réduire en esclavage. 'Et il dit : tel sera le droit' – Samuel a donc fait connaître à Israël le droit du roi, c'est-à-dire qu'il prélèvera la dîme sur eux. Je pense que le roi n'avait pas le droit de faire ces choses mentionnées, mais Samuel a voulu les effrayer et les terrifier, en leur annonçant ce que ferait le roi une fois affermi sur son trône, lorsque ces exigences pèseraient lourd sur eux, s'avérant impossibles à accomplir selon les lois de la Torah."
Rabbi Levi ben Gershom, à propos de la demande du roi par les anciens d'Israël, explique quelle est l'erreur commise par leur demande ainsi que la signification halakhique et idéologique de la monarchie en Israël. Lorsque les anciens d'Israël se rassemblèrent auprès de Samuel et exigèrent un roi pour les juger comme toutes les nations, ils se trompèrent fondamentalement, car contrairement aux rois des nations du monde qui fondent pour leur peuple des lois et des coutumes selon leur bon plaisir, le roi d'Israël n'est point autorisé à se comporter selon son seul gré. La Torah a établi à l'avance qu'on ne peut placer un roi que s'l est issu du peuple juif, un homme lié à l'accomplissement de la Torah et guidé par elle seule, et à cette fin, elle a même ordonné au roi d'écrire pour lui-même un second rouleau de la Torah et de le lire tous les jours de sa vie afin de garantir que sa direction reste subordonnée à celle-ci. Pour cette raison, la chose fut mauvaise aux yeux de Samuel, et le Saint béni soit-Il renforça même ses propos en précisant que leur demande dissimulait le désir de s'écarter des voies de la Torah et de rejeter le règne divin, ainsi que l'a prouvé la suite de l'histoire lorsque des rois tels que Jéroboam ben Nevat et ses compagnons ont détourné le cœur du peuple et l'ont conduit jusqu'à l'exil. Afin d'éloigner Israël de cet abîme et de les dissuader de cette requête néfaste, D.ieu ordonna à Samuel de leur présenter le décret du roi, dur et tyrannique, incluant la perception de la dîme et la réduction du peuple en esclavage – non pas qu'il soit permis au roi de se comporter ainsi selon les véritables lois de la Torah, mais afin de les effrayer et de les terrifier face au joug lourd et insupportable qui accompagnerait un pouvoir humain absolu.
Plus près de notre époque, le rabbin Naphtali Zvi Yehuda Berlin, le Netsiv de Volozhin, déclare à propos de la paracha du roi :
(Le Netsiv, Ha'amek Davar, Deutéronome 17, 14)
"En vérité, d'après cette formulation, on pourrait entendre qu'il ne s'agit pas d'un commandement absolu de nommer un roi, mais d'une permission, tout comme 'Et tu diras : je mangerai de la viande'. Or, il est connu par les paroles de nos Sages qu'il est un commandement de nommer un roi ! Si c'est le cas, pourquoi est-il écrit 'Et tu diras' ? Il semble que cela tienne au fait que la direction de l'État change d'allure selon qu'elle obéit au bon vouloir d'un monarque ou qu'elle se règle sur l'avis du peuple et de ses mandataires. . Il est des pays incapables de supporter la monarchie, tandis que d'autres, sans roi, sont comme un navire sans capitaine. Or, une telle chose ne peut être imposée par un commandement positif, car une affaire touchant à la direction générale de l'etat peut impliquer un danger de mort qui repousse les commandements positifs. C'est pourquoi il n'est pas possible d'ordonner de manière absolue de nommer un roi tant qu'il n'y a pas le consentement du peuple à supporter le joug roual, en observant par exemple les pays environnants qui se comportent correctement sous le joug du roi. C'est seulement alors qu'il y commandement positif pour le Sanhédrin de nommer un roi, et c'est pourquoi il est écrit 'Et tu diras', pour que le peuple en fasse la demande, et alors seulement : 'Tu établiras'."
En effet selon le Netsiv, bien que l'analyse grammaticale du verset "Et tu diras : 'Je mettrai sur moi un roi'" semble conférer une simple permission et non un commandement absolu, à l'instar de la permission de manger de la viande, et qu'il est pourtant connu par les paroles de nos Sages que la nomination d'un roi est néanmoins un commandement obligatoire, la question se pose de savoir pourquoi cette formulation permissive a été précisément choisie. La réponse est que la conduite de l'État n'est pas uniforme mais varie selon la nature du public, car il est des pays incapables de supporter un régime monarchique et d'autres qui s'effondrent sans lui telle un navire sans capitaine. Puisqu'il s'agit d'une question publique touchant au danger de mort qui repousse les commandements positifs, il n'était pas possible d'ordonner de manière absolue la nomination d'un roi tant que le peuple lui-même n'a pas consenti à supporter le joug d'un roi – un consentement qui peut émerger lorsque le public constate que les pays voisins se gèrent correctement – et c'est pourquoi il est écrit sous la forme "Et tu diras", pour indiquer que le processus doit commencer par l'initiative et la demande du peuple qui le désire, et ce n'est qu'alors que s'applique l'ordre "Tu établiras sur toi un roi". La nomination d'un roi n'est pas une obligation absolue ou automatique, mais une démarche subordonnée entièrement à la volonté du peuple et à son consentement ; le choix du régime dépend de la réalité et de la société. La question de la nomination d'un roi en Israël soulève une tension fondamentale entre l'idéal spirituel d'une direction divine et la réalité politique et sociale changeante.
D'un côté, des décisionnaires centraux tels que Maïmonide et Rabbi Yehouda y ont vu un commandement positif obligatoire dès l'entrée du peuple dans le pays. D'un autre côté, une série de commentateurs et de penseurs ont souligné que la Torah n'est pas venue ordonner la monarchie d'emblée, mais réglementer et limiter une réalité née de la volonté du peuple et de son besoin d'un cadre étatique. Il ressort clairement de leurs propos que toute forme de direction – qu'elle soit monarchique ou publique-représentative – est évaluée à l'aune de sa capacité à préserver la fidélité aux valeurs de la Torah, à la paix du peuple et à sa liberté.
Shabbat Shalom ve hodesh tov
14/08/2026
07/08/2026