11/06/2026
Korah 5786
Raphaël Rosner
Dathan et Abiram : De l'opposition éternelle à la révolte dans le désert
Dans la parachat de Korach, la Torah nous relate la tentative de Moïse d'apaiser Dathan et Abiram, les complices de Korach dans sa rébellion, comme il est dit :
"Moïse envoya appeler Dathan et Abiram, fils d'Éliab, mais ils dirent : 'Nous ne monterons pas !'" (Nombres 16:12)
Cet échange marque le refus catégorique de tout dialogue. En répondant par cette formule laconique, Dathan et Abiram ne rejettent pas seulement l'invitation physique de Moïse à se réunir pour faire la paix, ils contestent ouvertement sa légitimité et son autorité spirituelle. Ce refus de "monter" symbolise leur rejet de l'élévation spirituelle que Moïse tente de leur offrir.
Le Midrash réagit fermement à cette insolence :
"Moïse envoya appeler Dathan et Abiram. Eux aussi persistèrent dans leur méchanceté et ne daignèrent pas lui répondre. 'Nous ne monterons pas' : leur propre bouche a fait trébucher ces impies, car une alliance est scellée avec les lèvres ; ils moururent et descendirent dans les profondeurs de l'abîme (le Sheol) après y être descendus vivants." (Midrash Rabbah, Korach 18:10)
Le Midrash met en lumière le concept spirituel de la "force de la parole" (Brit kroutah la-sfatayim). En prononçant les mots "nous ne monterons pas", Dathan et Abiram ont scellé leur propre destin par une prophétie autoréalisatrice. Puisqu'ils ont refusé de s'élever, la justice divine les a fait s'enfoncer. Leur châtiment — être engloutis vivants par la terre — est la conséquence directe de leur incapacité verbale à s'élever vers la paix, les condamnant à la descente ultime vers le Sheol.
Moïse tenait pourtant profondément à apaiser la colère de Dathan et Abiram, bien qu'ils fussent des figures majeures de la fronde de Korach, ainsi que le présente le texte :
"Et Korach, fils de Jitsehar, fils de Kehath, fils de Lévi, prit [l'initiative], avec Dathan et Abiram, fils d'Éliab, et On, fils de Peleth, descendants de Ruben." (Nombres 16:1)
Ce verset dresse la liste des conspirateurs en associant des membres de tribus différentes. Si Korach est issu de la prestigieuse tribu de Lévi, Dathan, Abiram et On appartiennent à la tribu de Ruben. Le texte montre que la révolte n'est pas homogène : elle unit des revendications spirituelles (celles des Lévites) à des revendications politiques et territoriales (celles des Rubenites).
Pourtant, comme le souligne le Midrash en écrivant qu'"ils persistèrent dans leur méchanceté", ils refusèrent tout compromis. Dathan et Abiram n'étaient pas des dissidents de seconde zone, mais bien des personnalités influentes au sein du peuple d'Israël, comme en témoigne ce verset :
"Dathan et Abiram, les convoqués de l'assemblée..." (Nombres 26:9)
L'expression Krei Ha'Edah (les convoqués ou les notables de l'assemblée) prouve que Dathan et Abiram jouissaient d'un statut social et politique très élevé. Ils faisaient partie de l'élite dirigeante, ce qui conférait à leur rébellion un poids politique immense. Leur révolte n'était pas un simple mécontentement populaire, mais un véritable coup d'État orchestré par des leaders respectés.
Dans son commentaire sur le livre des Nombres, Rabbi Abraham Ibn Ezra explique le mobile profond de leur discorde : ils ne convoitaient pas le statut sacerdotal de Korach au sein de la tribu de Lévi. En réalité, comme le droit d'aînesse avait été retiré à leur ancêtre Ruben pour être attribué à Joseph, ils soupçonnaient Moïse de favoritisme et de népotisme pour avoir élevé Josué, issu de la tribu d'Ephraïm (descendant de Joseph).
Dathan et Abiram sont des personnages clés du récit biblique de l'Exode et de la traversée du désert. Dans la tradition juive, ils incarnent "l'opposition" systématique et éternelle à Moïse. Bien que le livre des Nombres les présente comme les fils d'Éliab de la tribu de Ruben, les Sages d'Israël (Haza"l) affirment qu'ils ont harcelé Moïse dès ses premiers pas en tant qu'hébreu en Égypte :
"'Il sortit le second jour, et voici, deux hommes hébreux se querellaient (nitsim)' (Exode 2:13) ; ce sont Dathan et Abiram. Il les appela 'querelleurs' en référence à leur fin, car ce sont eux-mêmes qui prononcèrent ces paroles." (Midrash Rabbah, Nombres 1:29)
Le Midrash identifie de manière rétroactive les deux Hébreux qui se disputaient à l'époque où Moïse était encore prince en Égypte. Le terme Nitsim (querelleurs) n'est pas un simple adjectif temporel : c'est une indication sur leur essence même. Dès le départ, avant même la sortie d'Égypte, ils incarnaient la discorde interne et l'opposition à toute forme de sauvetage ou de leadership moral.
Plus loin, le Midrash poursuit cette identification historique :
"'Va, retourne en Égypte...' Quand Moïse revint de Madian et Aaron d'Égypte, les officiers d'Israël les rencontrèrent à leur sortie de chez Pharaon... Que signifie 'debout' (nitsavim) ? Nos Sages, de mémoire bénie, ont dit : Dathan et Abiram étaient avec eux, car il est écrit à leur sujet : 'Dathan et Abiram sortirent, debout...' (Nombres 16:27). Ils se mirent à outrager et insulter Moïse et Aaron." (Midrash Rabbah, Exode 5:20)
Le Midrash tisse un lien linguistique subtil entre le mot Nitsavim (debout/postés) utilisé lors de la révolte de Korach et celui utilisé en Égypte. Cette connexion textuelle montre la constance de leur attitude insolente. À chaque moment de transition crucial, ils se tenaient "debout", non pas pour soutenir le peuple, mais pour s'opposer fièrement à Moïse et Aaron, les accusant d'aggraver les souffrances du peuple face à Pharaon.
Le Midrash va jusqu'à faire d'eux les dénonciateurs qui ont forcé Moïse à fuir l'Égypte :
"'Pharaon apprit la chose' (Exode 2:15) : ce sont Dathan et Abiram qui se levèrent et le dénoncèrent. Et Pharaon chercha à faire mourir Moïse." (Exode Rabbah 5:31)
Cette citation désigne explicitement Dathan et Abiram comme des traîtres à leur propre peuple. En dénonçant Moïse à Pharaon après qu'il eut défendu un esclave hébreu en tuant un contremaître égyptien, ils se sont faits les complices du pouvoir oppresseur, privilégiant leur rancœur personnelle au détriment de la survie de leur futur libérateur.
Selon la tradition rabbinique, ils furent également à l'origine des plaintes lors de la sortie d'Égypte, désobéirent aux consignes de Moïse concernant la manne et participèrent activement à la faute des Explorateurs. Le Midrash résume la vision globale des Sages sur ces deux personnages dans le traité Tanna Debei Eliyahu (une œuvre rédigée à l'époque talmudique ou post-talmudique, vers le IXe ou Xe siècle) :
"Tu dis concernant les impies, comme les méchants Dathan et Abiram, que chacun d'eux avait l'intention de semer la discorde avec ses compagnons, abritant cent pensées de rapine, cent pensées d'impureté et cent pensées de sang, comme il est dit : 'Celui qui se sépare ne cherche que son désir...' (Proverbes 18:1). Car ils colportent la médisance (Lashon Hara) sur terre, et celle-ci monte jusqu'au Trône de Gloire, comme il est dit : 'Ils dirigent leur bouche vers le ciel, et leur langue se promène sur la terre' (Psaumes 73:9). Pourquoi ? Parce qu'ils s'en souviennent et la transgressent." (Tanna Debei Eliyahu Rabba 18)
Ce texte banni toute idée d'une révolte purement politique ou idéologique. Dathan et Abiram y sont dépeints comme des archétypes de la corruption morale globale. Leurs transgressions (vol, débauche, violence) découlent d'un défaut intérieur profond : le désir égoïste de division. Leur médisance constante (Lashon Hara) ne détruit pas seulement les relations humaines sur terre, elle constitue une rébellion cosmique qui offense directement la Présence Divine ("le Trône de Gloire").
Le Midrash conclut de manière drastique à leur sujet :
"Les 'hommes' mentionnés ici sont Dathan et Abiram. De là, nos Sages ont dit : • Attribue aux impies tout le mal dont tu les crois capables. "
•
'" (Tanna Debei Eliyahu)
Cette directive montre que pour les Sages, Dathan et Abiram sont devenus les symboles absolus de la malveillance. Chaque fois que le texte biblique mentionne des fauteurs de troubles anonymes dans le désert, la tradition invite à y lire la présence de Dathan et Abiram. Ils concentrent en eux toutes les facettes de l'opposition destructrice.
Pourtant, il est fascinant de constater que certains commentateurs ont cherché à nuancer ce portrait et à leur trouver des circonstances atténuantes. Le Roch (Rabbi Asher ben Jehiel) leur accorde ainsi un mérite insoupçonné :
"On peut se demander : quelle différence y a-t-il pour que tous les méchants soient morts durant les trois jours d'obscurité [en Égypte], alors que Dathan et Abiram, qui étaient totalement impies, n'en soient pas morts ? Il faut répondre : bien qu'impies, ils n'avaient pas désespéré de la délivrance." (Le Roch sur la Torah, Exode 10:10)
Le Roch soulève une question théologique majeure : sachant que la majorité des Hébreux incrédules sont morts durant la plaie des ténèbres en Égypte, comment Dathan et Abiram ont-ils survécu ? L'explication réside dans leur foi inébranlable en la rédemption future. Malgré leurs innombrables défauts et leur haine envers Moïse, ils croyaient fermement que Dieu libérerait Son peuple, ce qui leur a valu de rester en vie pour participer à l'Exode.
Dans d'autres écrits du Roch, ainsi que dans le Shaarei Teshuvah de Rabbeinu Yonah, une autre perspective est offerte sur la sévérité de leur châtiment :
"Le fait que nous trouvions Dathan, Abiram et leur assemblée engloutis vivants par la terre, bien qu’ils fussent des grands de leur génération et des princes de l'assemblée, nous enseigne que le Saint, béni soit-Il, ne fait acception de personne... C'est précisément en raison de leur grandeur qu’ils ont été punis de manière aussi spectaculaire, car plus un homme est grand, plus son penchant [au mal] est grand ; s’il trébuche, il est jugé plus sévèrement, selon ce qui est dit : 'Dans leur assemblée, que ma gloire ne s'unisse point.'" (Préface du Rosh au traité Sanhédrin)
Cette analyse renverse la perspective habituelle : leur châtiment terrible n'est pas la preuve de leur bassesse originelle, mais paradoxalement le reflet de leur immense stature spirituelle et sociale. Dieu applique une justice d'une précision absolue (Middat HaDin). Plus un individu est doté de responsabilités et de talents, plus ses erreurs ont des conséquences dévastatrices, et plus le tribunal céleste exige de lui une rigueur morale sans faille.
En d'autres termes, leur noblesse d'origine et leur grandeur d'âme initiales sont précisément ce qui a rendu leur chute si vertigineuse et leur punition si exemplaire.
Rabbi Itzhak Meir Alter, le fondateur de la dynastie hassidique de Gour et auteur du Chiddushei HaRim, pousse cette réflexion encore plus loin dans son ouvrage Ramatai Tzofim :
"Ce n'est pas sans raison qu'on les appelle 'hommes de renom' ; cela s'applique à Dathan et Abiram qui comptaient parmi les plus grands d'Israël... Nous voyons qu’ils possédaient des traits de caractère et une force d'âme prodigieuse. Si cette force de tenir tête à Moïse avait été investie par un homme intègre, elle aurait constitué un moteur extraordinaire pour le service divin. Mais elle est tombée sous l'emprise du mauvais penchant qui les a conduits à leur perte. Il s'avère qu'en fin de compte, ils possédaient une énergie spirituelle colossale ; s’ils avaient réussi à l'orienter vers le bien, ils auraient figuré parmi les plus illustres figures spirituelles." (Chiddushei HaRim, Ramatai Tzofim sur Korach)
Le Chiddushei HaRim développe une vision psychologique et spirituelle profonde de la rébellion. La force d'opposition dont Dathan et Abiram ont fait preuve face à Moïse n'était pas de la simple mesquinerie, mais le reflet d'une puissance psychologique extraordinaire. Cette audace, si elle avait été canalisée pour le bien et mise au service de Dieu, aurait fait d'eux des géants de la foi. Le drame de leur existence réside dans le gaspillage et le détournement de ce potentiel exceptionnel par leur ego (Yetzer Hara).
Le Chiddushei HaRim ajoute à ce sujet :
"Bien que nos Sages aient affirmé que Dathan et Abiram, à Dieu ne plaise de penser qu'ils étaient simplement des méchants sans scrupules, n'étaient-ils pas présents lors du don de la Torah, et n'ont-ils pas proclamé d'une seule voix 'Nous ferons et nous écouterons' ? Certes, ils firent preuve d'une insolence extrême envers Moïse notre maître, que la paix soit sur lui, mais ce n'est pas qu'ils voulaient rejeter sa gouvernance par pure méchanceté ; ils la percevaient simplement d'une manière différente." (Chiddushei HaRim)
Cette perspective hassidique tente de réhabiliter l'intention originelle des rebelles. Ayant eux aussi vécu la révélation du Sinaï et accepté l'alliance divine (Na'assé VeNishma), ils ne cherchaient pas à détruire la Torah. Leur conflit avec Moïse relevait d'une divergence de vision idéologique et de gouvernance. Ils estimaient, à tort, que le leadership de Moïse menait le peuple à sa perte et proposaient une voie alternative, bien que leur méthode ait été entachée d'orgueil et d'insolence.
Le Rabbi de Loubavitch abonde dans ce sens en soulignant leurs qualités positives, notamment leur dévouement envers le peuple d'Israël. En Égypte, ils n'avaient pas hésité à se disputer avec Pharaon pour exiger un allègement des travaux forcés. Même dans leur querelle avec Moïse, ils agissaient — selon leur propre logique — par souci du sort de la nation, craignant que le peuple ne meure inutilement dans le désert.
Certains courants de la pensée hassidique suggèrent que le simple fait que leurs noms soient préservés à jamais dans la Torah, combiné à l'idée qu'ils aient pu avoir une pensée de repentir (Hirhour Teshuvah) une fraction de seconde avant d'être engloutis, leur confère une place significative dans la réflexion sur la capacité de tout Juif à revenir vers Dieu, même dans les situations les plus désespérées.
Néanmoins, la position finale et majoritaire des Sages reste d'une fermeté absolue :
"Dathan et Abiram : ils demeurèrent dans leur impiété du début jusqu'à la fin." (Traité Megillah 11a)
Cette sentence talmudique scelle le verdict historique. Malgré les analyses subtiles et les tentatives de défense spirituelle, Dathan et Abiram sont restés imperméables au changement. Du début de leur vie en Égypte jusqu'à leur disparition tragique dans le désert, ils ont refusé d'amorcer une véritable introspection, s'enfermant définitivement dans leur posture de contestation stérile.
La psychologie moderne nous enseigne que l'esprit humain tend à simplifier la réalité en opposant de manière binaire les "bons" et les "méchants" pour mieux appréhender le monde. Dans la littérature rabbinique et la pensée juive, Dathan et Abiram dépassent le statut de simples personnages historiques pour devenir l'archétype même de la discorde (Machloket) et de l'opposition systématique au leadership constructif. Ils ne sont pas des figures plates, mais le symbole de processus psychologiques et sociaux destructeurs.
Pour déstabiliser le peuple, Dathan et Abiram utilisent une rhétorique ironique et manipulatrice d'une redoutable efficacité, qualifiant l'Égypte de terre promise :
"Est-ce trop peu que tu nous aies fait monter d'un pays découlant de lait et de miel pour nous faire mourir dans le désert, que tu veuilles encore t'ériger en dominateur sur nous ?" (Nombres 16:13)
Cette accusation constitue un sommet de cynisme et de désinformation. En qualifiant l'Égypte — la terre de leur esclavage, de l'infanticide et de la souffrance — de "pays où coule le lait et le miel", Dathan et Abiram falsifient la réalité historique pour discréditer Moïse. Ils inversent les valeurs, présentant la libération spirituelle initiée par Moïse comme un complot d'asservissement personnel.
Ils poursuivent leur réquisitoire populiste :
"Et de plus, ce n'est pas dans un pays où coule le lait et le miel que tu nous as conduit, et tu ne nous as pas donné en partage des champs et des vignes ! Crèveras-tu les yeux de ces gens ? Nous ne monterons pas !" (Nombres 16:14)
Ici, les rebelles exploitent la déception matérielle et immédiate du peuple face aux rigueurs du désert. En reprochant à Moïse l'absence de champs et de vignes, ils ramènent un projet de liberté nationale et spirituelle à des considérations purement économiques et consuméristes. L'expression "crèveras-tu les yeux de ces gens" accuse Moïse d'aveugler délibérément le peuple par de fausses promesses mystiques pour mieux asseoir sa tyrannie.
Dathan et Abiram souffrent d'une profonde aliénation vis-à-vis du peuple d'Israël. Ils analysent tous les miracles de l'Exode à travers un prisme déformant et expriment une nostalgie morbide pour la servitude égyptienne.
Toute l'histoire juive est jalonnée de telles figures de l'auto-détestation, un phénomène qualifié en psychologie sociale de "haine de soi des minorités" (Self-hatred of a minority). On peut citer des personnages historiques tels que : Nicolas Donin (XIIIe siècle), un Juif français converti au christianisme qui mena une campagne virulente contre le Talmud, aboutissant au brûlement des manuscrits talmudiques à Paris en 1242. Johannes Pfefferkorn (XVe-XVIe siècle), un Juif allemand converti en 1504 qui lança une véritable croisade littéraire et politique pour faire interdire et détruire la littérature rabbinique, jusqu'à des figures contemporaines de la scène intellectuelle et académique comme Norman Finkelstein ou Noam Chomsky, dont les positions ultra-critiques envers le peuple juif et l'État d'Israël s'inscrivent dans cette même lignée psychologique.
S'il demeure difficile de comprendre les ressorts intimes d'une telle hostilité envers sa propre communauté, la persistance de cette posture à travers les âges — depuis le sable du Sinaï avec Dathan et Abiram jusqu'à nos jours — montre qu'il s'agit d'un défi permanent auquel le peuple d'Israël doit faire face avec force et discernement.
Shabbat Shalom
11/06/2026
04/06/2026