30/07/2026
En français, on parle rarement de « dialecte » pour désigner les parlers locaux ; on utilise plutôt le
terme « patois », qui renvoie péjorativement à des parlers ruraux, en usage auprès de populations
jugées d'un niveau culturel inférieur. Si l'on interroge des « Français moyens » sur le sens du mot
dialecte, on obtiendra vraisemblablement des réponses de ce genre : c'est une forme dévoyée du bon
français, une variante populaire du français correct. Du reste, la définition du Grand Robert, bien
qu'elle ne ravale pas le « dialecte » au niveau du patois et lui reconnaisse une certaine dignité
linguistique, l'inscrit tout de même dans un rapport de dépendance et de subordination par rapport à
la « langue » :
Dialecte: variété régionale d’une langue possédant assez de caractères spécifiques pour être considérée comme
un système linguistique en soi. [je souligne]
Pour s'extraire du statut de patois, le dialecte doit en outre posséder « assez de caractères
spécifiques », sans qu'on sache qui décide de ce que doivent être ces caractères et s'ils sont en
nombre suffisant. Certainement, on est censé en juger à partir de la « langue » évoquée dans la
définition. Le dialecte, en tout cas, n'est pas tout à fait l'égal de la langue. Dans un dictionnaire
italien, la subordination du dialecte est nettement moins flagrante. Ainsi, dans le Zingarelli :
Dialetto: sistema linguistico particolare usato in zone geograficamente limitate.
Comme on voit, la restriction est cette fois factuelle, géographique, quantitative. Consultons enfin le
Gaffiot :
Dialectos: langage particulier d’un pays, modification de la langue générale.
Ici, l’alternative est clairement posée : un dialecte est-il une « variété régionale d’une langue »
(Grand Robert) ou « un système linguistique » en soi (Zingarelli), donc une langue à part entière?
Les deux, selon le Gaffiot. L’alternative en latin tient à une question éminemment politique : pour la
Grèce de l’Antiquité, qui est constituée de plusieurs républiques indépendantes politiquement, les
variantes d’une république à l’autre, les divers diálektoi, sont autant de langues particulières des
différents « pays ». Par contre, pour les Romains de l’Antiquité, en tout cas à partir de l’époque de
l’expansion militaire de la République puis de l’Empire romains, c’est le latin qui est la langue
officielle, les autres langues étant considérées comme des parlers barbares ou, au mieux, comme des
« modifications de la langue générale » (le gallo-romain, par exemple).
On peut penser, avec de nombreux linguistes, que les distinctions entre « langue » et « dialecte » ne
résistent pas à l’examen linguistique. D'une part, il serait absurde de dire que le vénitien ou le
napolitain, par exemple, sont des « variantes » de l'italien, qui, comme on sait, est lui-même
majoritairement issu d'un dialecte, le toscan. D'autre part, il semble impossible de distinguer une
« langue » d’un « dialecte » en se fondant uniquement sur des considérations concernant la nature
intrinsèque ou la « dignité » de ceci et de cela. C’est comme si on voulait distinguer clairement
entre « secte » et « religion ». Une secte, c’est une religion minoritaire. Une religion, c’est une secte
qui a réussi. « A shprakh iz a dialekt mit an armey un flot », une langue est un dialecte avec une
armée et une marine, selon la formule attribuée au linguiste, spécialiste du yiddish (ce n'est
certainement pas un hasard), Max Weinreich (1894-1969). Et inversement : un dialecte, c’est une
langue opprimée et/ou marginalisée politiquement, en tout cas confinée dans un usage minoritaire
au sein d’une population donnée, à laquelle on a imposé politiquement (militairement,
économiquement, institutionnellement, médiatiquement) une autre langue officielle.