14/02/2025
Réconcilier fin du mois et fin du monde…
…ou comment aborder les questions de transition écologique avec les publics fragilisés, et plus généralement, dans le travail social ?
La transition écologique est souvent présentée comme une course d’étapes, une sorte de migration à opérer d’un modèle vers un autre, avec un impératif de temps (tic tac), un chronomètre figuré par l’urgence d’agir laissant penser qu’il faut procéder au pas de charge.
C’est un sujet brûlant qui porte en lui des remises en question difficiles à évoquer, tant elles suscitent des résistances, soulignent des divergences d’interprétation, ravivent des oppositions de classes.
Les protagonistes de ces changements attendus sont généralement identifiés et classés en fonction de leur nature :
- Il y a d’abord les États, qui doivent prendre des mesures (légiférer) à la hauteur des enjeux,
- Ensuite viennent les entreprises, qui sont enjointes à prendre leurs responsabilités en réduisant leur empreinte carbone,
- Puis, enfin, vient le tour des citoyens, qui, à leur niveau, sont encouragés à mettre en place des actions (qui concernent le logement, le transport, les loisirs, l’alimentation…) dont la plupart bousculent des habitudes, bougent des repères ancrés depuis des décennies.
Au niveau des États, les divergences de point de vue sur le changement climatique peuvent trouver leurs origines dans des considérations économiques (motivées par une vision courtermiste) et géostratégiques qui semblent, pour nous, pauvres béotiens, assez éloignées du bon sens paysan.
Concernant les entreprises, on assiste à une course à la vertu écologique où communication et action ne sont pas toujours à l’unisson, et où il semble que « verdir » son discours commercial soit plus rentable (à court terme toujours !) que de décarboner ses pratiques de production et de distribution.
Quand il s’agit, enfin, de s’adresser à l’habitant-citoyen-consommateur, il n’est pas simple de prétendre savoir ce qu’il faut dire, comment suggérer à une personne / famille quoi faire et comment faire, quels changements opérer pour être écoresponsable.
Rien que le mot « écoresponsable » porte en lui les germes d’une sentence qui pourrait sous-entendre que son exact négatif serait « carbo-irresponsable ».
Qui aimerait être taxé de carbo-irresponsable !
Si l’on n’y prend pas garde, les conseils prodigués peuvent sonner comme des injonctions de faire (comment je dois me déplacer, tous les combien je dois laver mes vêtements, comment et avec quels produits entretenir mon logement, ce que je dois manger…), et, tout en partant d’une intention louable, ils sont susceptibles d’arriver au destinataire, par le biais de sa perception, sous la forme d’un « bon gros jugement ».
Le « bon gros jugement » (même involontaire), le voilà le scélérat, ce mesquin qui se cache insidieusement dans moult bons sentiments, derrière de nombreux desseins estimables.
C’est lui qui suscite le rejet, les réactions vis-à-vis des messages assénés, mais aussi le réflexe de désigner l’autre, les autres, ceux qui appartiennent à d’autres classes sociales, et qui devraient montrer l’exemple les premiers, faire leur part d’abord.
De fait, on peut entendre qu’une personne bénéficiaire des minimas sociaux se dise que le conducteur de SUV, qui prend l’avion pour partir en vacances, devrait peut-être revoir ses stratégies de mobilité avant que l’on vienne la questionner, elle, sur sa façon de consommer, de fonctionner dans son quotidien.
Néanmoins, la mutation de notre écosystème peut également se percevoir comme l’opportunité de souligner/valoriser le sentiment d’appartenance.
Les enjeux (d’autres diront l’urgence) nécessitent l’effort de tous. Tout le monde connait la fable du colibri, contée par Pierre Rabhi, qui prend de l’eau dans son bec pour éteindre un incendie de forêt. En faisant sa part, de sa place et avec ses capacités, il œuvre au bien commun.
Mais la notion de bien commun peut aussi être un problème en soi.
Le bien commun, l’intérêt général, la communauté… des concepts qui peuvent paraitre bien lointains quand le réfrigérateur est vide, qu’il fait 12 degrés en hiver et 45 degrés en été dans son logement, lorsque l’on est surendetté et que l’on ne peut plus faire plaisir à ceux qu’on aime, ou quand, tout bonnement, on se sent exclu du « système ».
C’est pour cela qu’un message n’est jamais aussi « porteur » que quand il permet de rejoindre l’intérêt général en passant par l’intérêt particulier.
Personne ne fait rien pour rien, et un individu n’est jamais aussi motivé que quand il perçoit un bénéfice (qu’il désire) dans une action qu’on lui préconise.
La transition écologique est présentée comme un défi collectif, mais elle gagnerait surement en audience si elle était pensée comme un outil permettant de rapprocher les individus de leurs objectifs personnels tout en contribuant à un but commun.
Alors, comment concilier fin du mois et fin du monde (disons plutôt fin d’un monde) ?
1°) Valoriser les fonctionnements adaptatifs
Nous savons que les ménages les plus modestes ont un bilan carbone bien plus performant que celui des familles plus aisées. Pour reprendre les termes de Pierre Rabhi (encore lui) qui parlait de sobriété heureuse, bon nombre de personnes bénéficiaires des minimas sociaux sont déjà dans une forme de sobriété (subie, elle), qui mérite surement d’être valorisée. En le faisant, on souligne un fonctionnement adaptatif comme étant une capacité (une ressource personnelle) et avant-gardiste, une sorte de modèle vers lequel nous devrions tous tendre à terme (oui, c’est gonflé, je sais…).
2°) Développer l’auto-réhabilitation accompagnée
Si le mal-logement est une vraie catastrophe, tant sur le plan de la dignité humaine que sur celui de la précarité énergétique, ce fléau nécessite de s’interroger sur la façon dont le travail social aborde la thématique du logement avec ses publics. Les moyens mis au service de la transition écologique ne vont pas faire pousser des dizaines de milliers d’habitats aux normes HQE accessibles à tous avant longtemps. C’est pourquoi il est nécessaire de proposer aux usagers des services sociaux des ateliers d’auto-réhabilitation (qui existent déjà mais qui doivent être améliorés et généralisés) qui leur permettront d’aménager au mieux, et à moindres frais, leur lieu de vie, pour s’accommoder (le verbe est dur, mais que dire d’autre ?), du moins temporairement, de leur logement du moment.
3°) Prévenir la surconsommation numérique
Le numérique, dans toutes ses dimensions, est un aggravateur de difficultés dans bien des cas. Le sujet est trop souvent sous-estimé lorsqu’il s’agit de travailler des difficultés sociales, car les questions autour de la fracture numérique et la nécessité de l’outil pour les démarches administratives et pour communiquer avec les usagers priment sur le reste. Et le reste, c’est une boulimie de services de streaming (vidéo et musical), un écart de plus en plus systématique entre les forfaits souscrits (téléphone et box) et les factures réelles, un accès simplifié à l’individu pour les arnaques, les abus de faiblesse, ou tout simplement pour les offres de crédits (explosions des paiements étalés sur internet). Le numérique est un bon exemple de sujet qui fait la synthèse entre fin du mois et fin du monde, car, outre les datacenters et leur consommation d’énergie indécente, le numérique est la partie immergée de l’iceberg nommé surconsommation (la partie immergée d’un iceberg représente en moyenne 90 % de son volume total). L’évolution du chiffre d’affaires des sites de ventes en ligne, l’explosion du nombre de bases logistiques et l’augmentation significative du transport de marchandises en agglomération sont autant de signaux qui désignent le numérique comme un sujet central quand il s’agit d’aborder les difficultés économiques comme les questions de transition écologique : les combats se rejoignent.
4°) Construire un discours équilibré sur l’alimentation
L’alimentation est un sujet à la fois éminemment économique et écologique lui aussi. C’est également un sujet extrêmement explosif, car très exposé aux jugements de valeur. Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. La hausse des produits alimentaires impacte directement les ménages aux revenus les plus faibles, et instinctivement, on pourrait penser que les arbitrages sont naturellement faits au moment de passer à la caisse. Mais la réalité est tout autre, car les industriels de l’agroalimentaire, et les distributeurs qui proposent leurs propres produits, ont construit des stratégies de conception, de production, de présentation et de communication spécifiquement pensées pour les publics ayant des revenus limités.
Nous connaissons tous le principe du prix psychologique, et de l’impact qu’il peut avoir sur le consommateur au moment de l’achat. Mais la dimension psychologique se retrouve aussi dans la conception du produit. L’approche polysensorielle, au moment de la création d’un soda, d’une barre chocolatée, d’un plat cuisiné, de chips, de gâteaux…est un élément fondamental. Ce que les yeux voient, ce que la main touche, ce que la langue goute, ce que le cerveau perçoit, tout doit converger vers le réconfort. Et le réconfort, même fugace, qui en a le plus besoin si ce n’est ceux qui souffrent le plus. Si vous ajoutez à cela une bonne dose de sucre qui génère un pic glycémique toutes les deux heures, et donc une envie de manger à nouveau, vous obtenez un résultat connu : des personnes qui n’auront pas les moyens de faire trois repas par jour mais qui, sans s’en rendre compte, multiplieront les micro-prises d’aliments ultra transformés et ultra marketés, avec les impacts que l’on connait sur la santé.
Ces produits, outre le fait qu’ils consomment beaucoup d’énergie au moment de leur fabrication, sont présentés dans des emballages très travaillés au niveau du visuel, de la couleur, et de la portabilité (afin qu’ils soient transportables partout). Ce sont ces emballages, pour la plupart non-biodégradables, que nous retrouvons dans nos forêts, nos rivières et nos rues. Sur le plan économique, ces produits sont sous-estimés dans le budget des ménages, car la fréquence de consommation est mal évaluée.
Mais stigmatiser ces produits est contre-productif. Beaucoup d’intervenants croient bien faire en prônant le fait maison comme étant le seul chemin à suivre sans mesurer à quel point les publics peuvent se sentir jugés, et sans forcément évaluer la quantité d’énergie qu’il faut à un individu pour passer d’un fonctionnement alimentaire à un autre.
Pour les publics en difficultés, manger mieux ne doit pas être envisagé comme un but, mais comme un moyen (qui s’ajoute aux actions préconisées pour les autres sujets de la vie quotidienne). Le moyen de se rapprocher d’un objectif (un projet de vie), qui reste propre à chacun, mais qui aurait comme effets collatéraux de se sentir mieux, de maitriser son budget, de contribuer à promouvoir un mode de vie plus sain et plus respectueux de l’environnement, tout en s’octroyant des petites entorses jouissives ici et là.
Tel le colibri…
Aborder la transition écologique avec des publics en situation de fragilité a du sens. Que l’on souffre ou pas, nous sommes tous des citoyens. De plus, les publics les plus précaires sont les plus exposés au changement climatique. Et puis, valoriser la capacité à faire et souligner l’importance de ce que certains font déjà, c’est montrer que, tel le colibri, chacun à son rôle à jouer, à la fois pour lui-même et pour les autres.
Mais il est important, nécessaire, primordiale, si l’on ne veut pas braquer les personnes que l’on souhaite sensibiliser, de ne pas verser dans l’exercice de conversion idéologique, car le temps des missionnaires est révolu.
Il serait malvenu pour un « sachant » de croire que sa mission (divine ?) est de convaincre, de convertir ses interlocuteurs à son propre modèle de fonctionnement. Car le mode opératoire de monsieur Durant doit être construit en fonction de ses objectifs (et de ses moyens), qui ne sont peut-être pas les mêmes que ceux de madame Dupont. En revanche, il est hautement probable que les objectifs de monsieur Durant et de madame Dupont nécessitent des moyens économiques (la fin du mois) qui pourront possiblement être mobilisés grâce à des actions œuvrant vers la transition écologique (la fin d’un monde, et le début d’un autre😉).
Christophe Marchand
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