11/10/2026
ET SI NOS LIMITES NE DEFINISSAIENT PAS TOUT CE QU'IL NOUS RESTE A VIVRE ❓
De l'invalidité au chemin de Compostelle : quatorze années de questionnements, de découvertes et de choix.
En 2012, à la suite d'une intervention chirurgicale, ma vie a été profondément bouleversée. Du jour au lendemain, ou presque, les mouvements les plus ordinaires sont devenus douloureux.
Marcher,
Se lever,
Sortir pour un rendez-vous, demandaient des efforts considérables. Il m'arrivait de devoir rester au lit plusieurs jours pour récupérer d'un simple déplacement.
Moi qui avais aimé marcher, randonner, bouger librement, je découvrais un corps qui ne répondait plus comme auparavant.
Et avec lui, une multitude de questions.
Pourquoi moi ?
Pourquoi autant de souffrance ?
Qu'allait devenir ma vie ?
Devais-je désormais la regarder se dérouler depuis mon lit ?
Je me souviens de ces journées où dormir permettait aussi de laisser passer le temps.
Sortir devenait difficile, physiquement, mais également face au regard des autres.
Puis, un jour, un rayon de soleil a attiré mon attention à travers la fenêtre, au pied de mon lit.
La vie continuait dehors.
Et moi, qu'allais-je faire de la mienne ?
Je ne savais pas encore comment.
Je n'avais pas de solution miraculeuse.
Mais cette question allait m'accompagner pendant des années.
Aujourd'hui, lorsque je regarde une photographie prise en 2017, je ressens une immense gratitude pour la femme que j'étais. Si mon oreiller pouvait parler, il raconterait les longues heures passées à pleurer et à prier pour trouver la force de continuer. Je mesure aujourd'hui le courage qu'il lui fallait pour traverser chaque journée.
APPRENDRE A VIVRE AVEC CE QUI EST
J'ai cherché à comprendre ce qui se passait dans mon corps, mais aussi dans ma manière de réagir à ce qui m'arrivait.
En 2021, le diagnostic du syndrome d'Ehlers-Danlos a apporté un éclairage supplémentaire sur certaines de mes difficultés.
Comprendre n'effaçait pas les douleurs.
Cela m'invitait cependant à regarder autrement mes limites, à être plus attentive à mes sensations et à découvrir ce qui pouvait encore être possible.
Au fil du temps, mes interrogations ont évolué.
Au lieu de me demander uniquement pourquoi cela m'était arrivé, j'ai commencé à me demander :
Qu'est-ce que je sais réellement de ma situation ?
Qu'est-ce que je suppose impossible sans l'avoir exploré ?
Quelles limites dois-je respecter ?
Et quels choix m'appartiennent encore aujourd'hui ?
Il ne s'agissait pas de nier les difficultés, ni de penser que la volonté suffirait à les faire disparaître. Il s'agissait de ne pas laisser les épreuves ou un diagnostic raconter, à eux seuls, toute mon histoire.
UN REVE QUI ATTENDAIT SON HEURE
Depuis longtemps, je rêvais de parcourir le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Un jour, au cours d'une conversation, un pèlerin m'a parlé de son projet de prendre la route.
Je l'ai spontanément encouragé.
Et puis, presque comme une enfant, je me suis entendue lui dire :
« Oh, si j'avais le temps, je l'aurais fait avec vous ! »
Aussitôt, les questions sont arrivées.
Étais-je suffisamment préparée ?
Combien de kilomètres pourrai-je marcher ?
Comment organiser le retour ?
Nous avons échangé sur les possibilités de nous retrouver pour parcourir quelques étapes ensemble.
Et intérieurement, je sentais une joie immense.
Ce rêve que je portais depuis tant d'années prenait soudain une forme concrète.
Je ne savais pas si je réussirais.
Mais je pouvais au moins envisager de tenter l'expérience.
Avant de partir, j'ai effectué seule le trajet en voiture de Tarbes (65) jusqu'à Bercianos del Real Camino (en Espagne).
J'avais volontairement choisi de rouler sans musique. Ce silence m'a offert un espace d'observation. J'y ai pris conscience d'une responsabilité que je portais depuis longtemps sans avoir véritablement réalisé qu'elle ne m'appartenait pas. J'ai pu regarder cela autrement, cesser de me le reprocher et ressentir une profonde gratitude pour cette prise de conscience. Mon chemin avait commencé avant même que je chausse mes chaussures de marche.
VINGT KILOMETRES, PUIS SIX
Nous avions imaginé un itinéraire qui nous aurait peut-être permis d'aller jusqu'à León. Mais entre un itinéraire imaginé et un chemin réellement parcouru, il y a la vie.
Les premiers kilomètres se sont déroulés agréablement. Je retrouvais des sensations familières, le plaisir de marcher, de regarder le paysage, d'avancer. Puis la fatigue et les douleurs sont apparues. La longue ligne droite vers Reliegos semblait ne jamais finir. Et le dernier kilomètre, entre l'entrée du village et l'auberge, a été particulièrement éprouvant.
J'avais envie de continuer. Pourtant, mon corps me faisait comprendre qu'il était temps de m'arrêter.
Nous avons donc passé la nuit à Reliegos. Après une nuit peu reposante, j'ai repris la route le lendemain matin pour parcourir les six kilomètres restants jusqu'à Mansilla de las Mulas.
Vingt kilomètres un jour, six le lendemain. Vingt-six kilomètres au total.
Pour un randonneur entraîné, cette distance peut sembler ordinaire. Pour moi, après les années que je venais de traverser, elle représentait beaucoup.
Mais ce que je retiens aujourd'hui ne se résume pas à un chiffre.
J'avais osé partir.
J'avais reconnu mes limites.
J'avais accepté de modifier le programme.
Et j'avais poursuivi mon chemin.
Je n'avais pas besoin de me battre contre mon corps pour retrouver la joie de marcher.
J'avais besoin de l'écouter.
DEUX PELERINS, DEUX RYTHMES, UN MEME CHEMIN
Ce que je n'avais pas prévu non plus, c'était la richesse de cette rencontre. Je marchais avec un pèlerin dont l'expérience, le rythme et les possibilités étaient différents des miens.
Au début, je m'excusais de devoir m'arrêter régulièrement. Puis, progressivement, j'ai simplement appris à dire : « Là, j'ai besoin de faire une pause. » Et nous nous arrêtions. Nous buvions, mangions quelque chose, échangions quelques mots, puis reprenions la route.
Il n'y avait plus de raison de m'excuser d'avoir un rythme différent.
J'ai découvert combien il pouvait être agréable de cheminer avec quelqu'un sans devoir chercher à suivre sa cadence à tout prix.
L'un n'avait pas à devenir l'autre.
Nous pouvions simplement avancer ensemble, dans le respect de nos différences.
Et cette expérience m'a rappelé quelque chose d'essentiel : nous avons beau prévoir, organiser, imaginer, il arrive que le corps, les circonstances ou les intempéries nous invitent à revoir nos projets.
Nous ne pouvons pas toujours faire ce que nous voulons, au moment où nous le voulons.
Mais nous pouvons apprendre à composer avec la réalité qui se présente, sans perdre nécessairement le sens de notre direction.
« ¡HOLA ! ¡BUEN CAMINO ! »
Il y a aussi quelque chose que je n'oublierai pas : ces sourires échangés avec les autres pèlerins. Des personnes venues de pays différents, parlant des langues différentes, avec des histoires que nous ne connaissions pas.
Et pourtant, lorsque nos chemins se croisaient, quelques mots suffisaient :
« ¡Hola ! ¡Buen Camino ! » Bonjour ! Bon chemin !
Un sourire, un regard, parfois un échange plus long. Ces gestes simples m'ont profondément touchée. Ils ont fait résonner en moi ce message d'amour et de fraternité que nous entendons si souvent, notamment dans les paroles du Pape, lors de son passage en France.
Sur le chemin, je n'avais pas besoin de connaître les convictions, les origines ou le parcours de chacun pour lui souhaiter sincèrement une belle continuation. J'y ai vu une expression très simple de ce dont notre monde a tant besoin : davantage de respect, de présence et d'humanité. Et j'ai éprouvé une confiance renouvelée dans notre capacité à vivre ensemble autrement.
REGARDER LE CHEMIN PARCOURU
Au cours de cette aventure, j'ai aussi pris conscience du chemin intérieur parcouru depuis 2012. Pendant longtemps, j'avais vécu dans l'effort, les responsabilités, la volonté de faire, d'aider, d'avancer malgré tout.
Aujourd'hui, je me découvre différente. En regardant brièvement dans le rétroviseur de ma vie, j'ai mesuré ce qui avait changé. J'ai même eu cette impression étrange et merveilleuse de rajeunir. Non pas de retrouver mes vingt ans, ni d'effacer ce que j'ai traversé. Mais de retrouver cet élan, cette curiosité, cette spontanéité, avec une conscience plus grande de mes choix.
Je me sentais libre.
Libre de tenter une expérience.
Libre de reconnaître mes limites.
Libre de m'arrêter.
Libre de reprendre la route.
Et surtout, libre de ne plus me définir uniquement à travers ce qui m'était arrivé.
ET MAINTENANT, OU EN SOMMES-NOUS ?
Je ne raconte pas cette histoire pour inviter qui que ce soit à marcher vingt-six kilomètres, à dépasser ses douleurs ou à suivre mon exemple.
Nos histoires, nos corps et nos possibilités sont différents.
Je la partage parce qu'elle a fait naître en moi une question que j'aimerais vous transmettre :
Où en êtes-vous aujourd'hui dans votre propre vie ?
Peut-être existe-t-il un rêve que vous avez laissé de côté.
Peut-être portez-vous encore une responsabilité qui ne vous appartient pas.
Peut-être avancez-vous si vite que vous ne prenez plus le temps de vous demander dans quelle direction vous allez.
Ou peut-être traversez-vous une période où il vous semble que les possibilités se sont refermées.
Qu'est-ce qui relève aujourd'hui de votre réalité ?
Qu'est-ce qui mérite d'être respecté, accepté, accompagné ?
Et qu'est-ce qui pourrait encore être interrogé, exploré ou choisi autrement ?
Je ne connais pas vos réponses. Et je n'ai pas à les connaître à votre place.
Je sais seulement que, dans ma propre vie, apprendre à observer, à questionner et à choisir plus consciemment a changé ma manière de cheminer.
Je ne sais pas quand je reprendrai le chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Mais je sais aujourd'hui qu'une pause n'est pas un renoncement et qu'un itinéraire peut changer sans que notre désir d'avancer disparaisse.
Alors, où que vous en soyez aujourd'hui… ¡Buen Camino ! 🌱
Jacqueline DISNARD🌱💫🌹
Vivre Avec Joie