13/09/2026
UNE VIE CONSACREE A LA DANSE
Le jour où tout s'est écroulé
Quelques jours plus t**d, munis du mot d'Hélène Régelly, nous voilà, mon père et moi, debout face à Madame Teychené.
Pour faire bonne impression, maman m'a aidée à enfiler ma plus jolie robe. Mes socquettes blanches sont impeccables, mes chaussures d'une propreté irréprochable.
— Excusez-moi de vous déranger, Madame. J'ai un mot à vous remettre de la part de Madame Hélène Régelly.
Madame Teychené prend le papier que lui tend mon père, sans dire un mot. Elle reste debout devant nous tandis qu'elle lit la recommandation de Madame Régelly.
Elle est imposante, cette dame. Très imposante.
Elle n'est pourtant pas très grande, mais elle se tient d'une manière extrêmement droite. Son maquillage accentue encore la sévérité de son visage. Selon la mode de l'époque, ses sourcils sont rasés puis redessinés plus haut au crayon noir. Son visage est très fardé, sa bouche d'un rouge éclatant. Je n'ai jamais vu une femme aussi maquillée. Elle me fait terriblement peur.
— Quel âge a votre fille ?
Sa voix est forte, puissante, impérieuse.
Je suis de plus en plus terrorisée et j'ai l'impression que mon père lui-même n'est pas très à l'aise lorsqu'il répond :
— Quatre ans et demi… bientôt cinq.
C'est à peine si elle daigne baisser les yeux vers moi.
— C'est elle ?
— Oui, Madame.
— Il faut attendre sa huitième année.
La réponse tombe, brève, dure, implacable.
— Sa huitième année ?... balbutie mon père. Ce n'est pas possible plus tôt ?
— Non !
Ce « non » est encore plus impérieux, plus définitif.
Un couperet.
Pour moi, c'est le désespoir.
Je sais compter. Je sais qu'après quatre viennent cinq, six, sept et enfin huit. Sur mes doigts, cela signifie quatre longues années à attendre avant de pouvoir apprendre à danser.
Quatre ans.
Une éternité.
Madame Teychené s'apprête à se retourner, mais, apercevant mon air désemparé, elle ajoute :
— En attendant, faites-lui apprendre la musique. Cela lui servira toujours.
Puis elle nous tourne le dos et, pour bien signifier que l'entretien est terminé, gravit l'escalier situé à sa droite.
Papa et moi restons plantés là, interdits.
Je n'ai même pas la force de pleurer. J'ai l'impression de ne plus exister. Je ne sais même pas comment nous nous retrouvons dans la rue.
Dans ma tête résonnent inlassablement les mêmes mots :
« Huit ans... huit ans... huit ans... »
Peu à peu, j'entends enfin la voix douce et aimante de mon papa. Je finis par comprendre qu'il va se renseigner pour des cours de musique. Il pense que c'est une bonne idée puisque Madame Teychené affirme que cela me servira toujours.
— Tu es d'accord, ma chérie ?
Un tout petit « oui » s'échappe de ma bouche.
Ai-je vraiment dit oui ?