30/12/2023
" Il ne suffit pas, si bien qu’on s’y trouve, d’être dans un lieu ou dans le monde : il faut l’habiter. Pour Certeau, cela veut dire : trouver le sens de l’esprit de notre époque. C’est aussi accepter irrévocablement « d’être-vers-la-mort » jusqu’à notre ultime «passage» sur l’autre rive.
Habiter un lieu de transit, cela donnerait à penser que le « dire mystique » tout comme le « dire poétique » est selon le poète Paul Celan : «cette parole qui recueille l’infini là où n’arrivent que du mortel et du pour rien». Cette distance inhérente au revenant, qui revient de l’indétermination, signe du chemin, acheminement provenant du plus loin de l’inimaginable, de l’infini qui dit « du mortel et du pour rien» comme rencontre avec l’absurde de la condition humaine.
En conséquence, le « demeurer » opère une mortification, sorte de deuil d’une distance prise à l’égard de soi et de l’autre. On peut donc comprendre que le sujet du manque permet de reconnaître la relation d’une détermination inhérente à une poétique du déclin de la religion qui prévient contre des réenchantements trop faciles. C’est, dit autrement, reconnaître l’universelle condition du sujet en proie à ses propres illusions.
Alors que mes propos tirent à leur fin, il n’est pas de trop de se demander ce qui nous reste de Certeau : le rappel de l’influence du Zeitgeist et ses conséquences sur l’existence de chacun, l’éclipse de Dieu, la désertification de l’institution ecclesiale, l’utopie de la foi, l’expérience du rien, le rapport oublié entre désir et parole du manque jusque dans le déclin du sens qui parce qu’il est en déclin est un deuil du réel toujours à faire.
Le manque tourne notre attention vers une aporie qui conduit (inconsciemment?) Certeau- dans les entrelacs d’une technique et d’un récit littéraire, d’une production et d’une écriture, d’une « science » et d’une «fiction », il raconte ses voyages au pays des absents, les rencontres qu’il y a faites et comment il en a été transformé, altéré au sens destinal.
Pour lui, on l’a vu, cette aporie prend la forme d’une pulsion métabolisée comme négation, formant une résistante-survivance à la montée de la folklorisation de la religion et la perte de sens dans l’institution en laquelle il n’est demeuré qu’en passant – et dont l’expérience imprègne tout son être-écrivant du désir dont figure l’impossible objet.
Un « sort »qu’il voulait conjurer, mais dont le spectre du déclin de Dieu grave symboliquement le creusement du temps dans le corps « passant » qu’il fut – jusqu’au moment où la maladie termina, trop tôt, son transit. Cette aporie prit donc la forme d’une incapacité grandissante à «faire le deuil de ses origines », comme il le dit dans La faiblesse de croire :
« A présent, semblable à ces ruines majestueuses d’où l’on tire des pierres pour construire d’autres édifices, le christianisme est devenu pour nos sociétés le fournisseur d’un vocabulaire,d’un trésor de symboles, de signes et de pratiques réemployés ailleurs. Chacun en use à sa manière, sans que l’autorité ecclésiale puisse en gérer la distribution ou en définir à son gré la valeur de sens. La société y puise pour mettre en scène le religieux sur le grand théâtre des mass media ou pour composer un discours rassurant et général sur les « valeurs ». Des individus,des groupes empruntent des « matériaux chrétiens » qu’ils articulent à leur façon, faisant encore jouer des habitudes chrétiennes sans pour autant se sentir tenus d’en assumer l’entier sens chrétien.[2]»
Certeau avait cru à la réconciliation avec la réalité de son temps par l’usage des «arts de faire avec » le monde, mais il n’est arrivé qu’à l’impasse épistémique qui fut la sienne - croire et faire croire, ce qui, encore aujourd’hui, demeure du registre de l’incroyable. À la démythisation du consistant (la consolation),succède maintenant la signification de l’inconsistant (le manque). Sur cette signification, l’on peut vivre non seulement la charte de l’expérience, mais aussi celle de la foi.
Reste la poussière, celle qui, dans la vision de l’existence offerte par la modernité vouée à la performativité et au capital qui sont les bases de l’anéantissement de la dignité humaine. La vérité nue est une métaphore qui a un sens seulement quand elle n’est plus nue, c’est-à-dire quand elle est cachée. Ainsi l’aventure d’histoire de Michel de Certeau qui informa un clivage qui unit, celui de l’expérience d’être habité par un excédent en lequel on se tient.
Pour bien entrer dans cette expérience, il faut la comprendre comme un «mouvement»où trouver c’est chercher davantage. Le discernement est lié en effet à l’extension du progrès de la conscience à une lecture toujours plus spirituelle du monde et des relations. Croire et transit tendent donc à s’identifier chez de Certeau, où il est demandé d’apprendre, dans les rencontres avec autrui, à chercher sans cesse «l’Autre qui va toujours plus loin» comme disait Rainer Maria Rilke à propos de Jésus dans l’épisode des disciples d’Emmaüs au chapitre X de l’évangile de Luc.
Ainsi,bon comme mal croyants sont-ils sans cesse convoqués à «l’hérésie du présent» si l’on ne veut pas d’un enfermement muséographique de la foi, d’une folklorisation. La fidélité à la tradition exige l’invention qui a déjà permis tant de manières d’être fidèle à l’événement fondateur.
« La tradition ne peut qu’être morte si elle reste intacte, si une invention ne la compromet pas en lui rendant la vie, si elle n’est pas changée par un acte qui la recrée ; mais chaque fois elle renaît des questions et des urgences qui font irruption.[3]»
Je ne peux résister au jeu de mots plus longtemps, tant il rend la pensée de Certeau. Le «pas sans», c’est le «passant», l’affirmation de l’anthropologie du transit.« Et lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4,30). Le redoublement de la négation exprime l’impossible en deux sens. Il n’est pas possible de le désigner, ce passant, parce qu’il passe, y compris les mots. Il n’est pas possible parce qu’il est l’autre, celui de qui seul le salut, impossible, peut-être reçu. « Pour les hommes, c’est impossible » (Mt.19,26), mais pour Dieu… Il circule comme la vérité. Il est en transit. Tout ce vocabulaire du voyage et du pèlerinage, les mystiques l’ont parcouru.
Le vocabulaire du manque que Certeau ne cessa d’employer, laisse une place béante et interdit la fermeture totalisante. C’est pour ça que : Cette passion de l’autre n’est pas une nature primitive à retrouver,elle ne s’ajoute pas non plus comme une force de plus, ou un vêtement, à nos compétences et à nos acquis ; c’est une fragilité qui dépouille nos solidités et introduit dans nos forces la faiblesse de croire qui nous rends la force d’une lucidité comme un risque de s’exposer […] à l’autre.[4]
« Vers Dieu je ne puis aller nu, mais je dois être dévêtu.[5]» disait Silesius. Et Certeau quant à lui : « Ne peut s’arrêter de marcher et avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet, que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici et se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux, il fait aller plus loin, ailleurs. Il n’habite nulle part, il est habité[6]. »
Certeau aura porté la part d’ombre de la modernité, ce qu’elle a refoulé au fil du temps, sa tradition orale évacuée par le triomphe de l’écriture. Cette blessure qui se traduit par une marque sur le corps n’est pas sans évoquer le héros antique, Oedipe, mais aussi le héros biblique, Jacob marqué lui aussi par sa nuit de combat avec l’ange : « Le fait d’être «blessé» est la signature illisible du manquant sur le corps. Ce qui ouvre l’anthropologie sur une poétique du corps, ce« corps informé (il reçoit la forme) de ce qui lui arrive ainsi bien avant que l’intelligence en ait connaissance[7]. »
Après ce braconnage dans la contrée spirituelle de de Certeau, on s’est rendu, mine de rien, jusqu’en cet ultime hors lieu de son itinéraire, cet « heureux naufrage ». Car si le philosophe interroge ce mystère du devenir.Le mystique, quant à lui, cédant à « l’océanique avancée du voir, à l’omnipotence solaire de la mer », ose un pas de plus, car il est conscient « qu’il ne demeure qu’en passant. »
© Martin G. Laramée, C.D.S, no 1, 2015.
[1] Paul Celan, Le Méridien et autres proses, (trad. Jean Launay), Paris, Seuil, 2002, p.81.
[2] La faiblesse de croire, p. 299, 1986.
[3] Ibid., p. 69.
[4] La faiblesse de croire, op.cit., p. 305
[5] Angelus Silesius, Le pèlerin chérubinique, I, 297, cité in La faiblesse de croire, p. 314.
[6] La fable mystique, t. I, 1982, p. 411.
[7] Ibid., p. 408.