Michel de Certeau

Michel de Certeau

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Érudit lucide et généreux, philosophe, historien de la mystique ouvert à toutes les transversalités, co-fondateur de l'École freudienne de Paris.

04/06/2024

« Voir Dieu : « un grand éblouissement aveugle », le naufrage de toutes les formes qui font un monde. Soudain, le monde ne serait plus rien. Ici et maintenant, seuls ceux qui souffrent savent de quoi il s’agit, parce que totalement contractés sur leur perte, passifs, sans recours, et s’y abandonnant faute de pouvoir faire autrement. Bien sûr, on rechigne devant cet effondrement du monde et du moi. Il nous reste toujours des recoins d’intimité, un temps clandestin, un corps avec ses malheurs cachés, « là au ventre, ici à la tête, le tremblé, la crispation, la difformité, la brusquerie bête d’un corps inconnu d’autrui… mesquineries du grand âge ». Mais les « auteurs » n’ont que faire de ces résistances ultimes et compréhensibles. « Ils ne mâchent pas leurs mots. » Voir Dieu serait passer à une lumière blanche : je suis vu, je vois et je le vois. « Aucune violence, mais le seul déploiement de la présence. Ni pli, ni trou. Rien de caché et rien de visible. Une lumière sans limite, sans différence, neutre en quelque sorte et continue. »

Extase blanche, 1987.

24/02/2024

Jean-Joseph Surin in memoriam

Je veux aller courir parmy le monde
Où je vivray comme un enfant perdu,
J’ai pris l’humeur vagabonde
Après avoir tout mon bien dépendu.

Déchu d’honneur, d’amis et de finance,
Amour, je suis réduit à ta mercy,
Je ne puis plus mettre mon espérance
Qu’au seul plaisir d’être à toi sans soucy.

Ce m’est tout un que je vive ou je meure
Il me suffit que l’Amour me demeure

Pauvre et content, j’iray chercher fortune
Par un chemin que je n’ay jamais su
J’ay pour logis la campagne commune
Où je seray toujours le bien reçu.

Allons, Amour, allons à l’aventure
Avecque toi je n’appréhende rien,
Quelque travail que souffre la nature
Te possédant je seray toujours bien.

Je ne veux plus ni lettres, ni science,
J’aime mieux demeurer ignorant,
J’ai tout remis jusqu’à ma conscience,
Puisque l’Amour en veut être garant.

Si mes amis les plus chers m’abandonnent,
Si mes parents m’appellent insensé,
Je chanteray pour les biens qu’ils me donnent
Pourvu qu’Amour ne m’ait point délaissé.

Ce m’est tout un que je vive ou je meure
Il me suffit que l’Amour me demeure

Que s’ils me font un procès chez le juge,
Au lieu de voir mon bon droit défendu,
J’auray plaisir, et prendray mon refuge
A voir bientôt tout mon procès perdu.

Ô doux Amour en qui je me repose
Que tu m’as bien de soucy déchargé !
Perdre ou gagner m’est une même chose,
Depuis que l’Amour m’a changé.

J’aime bien mieux souffrir l’injuste blâme
De ces prudents qui craignent de périr,
Qu’en conservant trop chèrement mon âme
Ne rien risquer et de rien conquérir.

Je ne veux plus qu’imiter la folie,
De ce Jésus, qui sur la croix un jour,
Pour son plaisir perdit honneur et vie,
Délaissant tout pour sauver son Amour.

Jean-Joseph Surin, Cantique spirituel.

16/02/2024

« [Freud] nous expliquera ainsi, d’un clin d’œil, l’impérialisme de ses diagnostics et sa manière, pour nous assez surprenante, d’imposer une interprétation en pointant un mot du malade : «c’est là ».
Dans sa pratique, il institue l’acte du savant en au-delà d’un savoir nécessaire. En effet, une désinvolture habite, curieusement, la minutie de son analyse. Auteur, il s’autorise en se risquant. Il se réfère à un « flair », qui ne peut être que mal défini parce que c’est le sien.
Pour lui, la praxis analytique reste un acte risqué. Elle n’élimine jamais une surprise. Elle n’est pas identifiable à l’exécution d’une norme. L’ambiguïté d’une série de mots ne saurait être levée par la seule « application » d’une loi. Le savoir ne garantit jamais ce « bénéfice ». L’Aufklärung reste « une affaire de tact » – eine Sache des Takts ».

L’Écriture de l’histoire, 1975, p. 310.

04/02/2024

Un infini

Sa nécessité met en évidence une catégorie de l’expérience :
le « pas sans », pas sans vous, pas sans Dieu, pas sans autrui…

« Ce qui caractérise alors l’expérience d’un « infini » (ce qui ne cesse de nous échapper au moment où nous en parlons), c’est que l’infini nous est nécessaire en tant que précisément il nous échappe. Au fond, il est perçu dans l’expérience comme ce sans quoi un homme ne peut pas vivre, ce sans quoi une communauté, un groupe d’hommes, ne peut pas exister. C’est quelque chose de si fondamental qu’en être privé serait périr. Et pourtant on ne peut pas le saisir, ni le détenir. Aussi le disons-nous in-fini.
Pour caractériser cette expérience radicale, je prendrai un mot qui n’est pas spécialement mystique (bien qu’on en trouve des équivalents chez les spirituels). Il est d’un philosophe. Heidegger essayait de définir le rapport que nous avons avec l’être en le caractérisant par le fait qu’on ne peut pas parler sans lui. Cette catégorie « pas sans » énonce en effet la tension d’un rapport et le lien indéfiniment retrouvé par l’expérience. »

L’étranger ou l'union dans la différence, 1969.

03/02/2024

📕L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ?

Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges.

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29/01/2024

''Les principales tentations de l’écrivain s’appellent stoïcisme, scepticisme, conscience malheureuse.''

Maurice Blanchot, La Part du feu, p. 321.

29/01/2024

Georges Morel, Question d'homme, tome 2 : L'Autre, 1977, p. 199.

Photos from Michel de Certeau's post 29/01/2024

Michel de Certeau a connu l'École de Fourvières du temps des hautes années de la compagnie...Mais...

''On évoque parfois « L'École de Chantilly », avec les noms de Marcel Régnier et Joseph Gauvin, Gaston Fessard et Georges Morel. Certains de leurs disciples perpétuèrent la tradition de commentaires précis, avec le souci de l'intelligence des différentes structures logiques à l'œuvre dans l'enchaînement des différentes figures de la conscience.''
La formule est de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière qui se sont sérieusement intéressés aux 150 ans de réception française de la pensée hégélienne :
''En certains lieux, on fit de la lecture de la Phénoménologie de l’esprit une quasi-spécialité ; c’est ainsi que l’on évoque parfois l’École de Chantilly, avec les noms de Marcel Régnier et de Joseph Gauvin. […] Certains de leurs disciples perpétuèrent la tradition de commentaires précis, avec le souci d’une intelligence des structures logiques à l’œuvre dans l’enchaînement des différentes figures de la conscience.''
Gwendoline Jarczyk, Pierre-Jean Labarrière, De Kojève à Hegel. 150 ans de pensée hégélienne en France, Albin Michel, 1996, p. 32. Une note, p. 235, égrenait quelques travaux dont Pierre-Jean Labarrière, Structures et mouvement dialectique dans la Phénoménologie de l’esprit de Hegel (Aubier, 1968 et 1988) et Introduction à une lecture de la Phénoménologie de l’esprit (Aubier, 1979 et 1987) ; de Francis Guibal, Dieu selon Hegel. La problématique de la Phénoménologie de l’esprit, Aubier 1975 ; de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, Les Premiers Combats de la reconnaissance. Maîtrise et servitude dans la Phénoménologie de l’esprit de Hegel (Aubier, 1987) et Hegel : le malheur de la conscience ou l’accès à la raison (Aubier, 1989).

29/01/2024

« Éduquer, c’est mourir »
(...),
« le maître a vocation à articuler, autour de sa propre disparition, la tradition qu’il transmet et le travail d’invention qui revient à l’élève».
L'étranger ou l'union dans la différence, 1969, pp. 45-66.

30/12/2023

" Il ne suffit pas, si bien qu’on s’y trouve, d’être dans un lieu ou dans le monde : il faut l’habiter. Pour Certeau, cela veut dire : trouver le sens de l’esprit de notre époque. C’est aussi accepter irrévocablement « d’être-vers-la-mort » jusqu’à notre ultime «passage» sur l’autre rive.
Habiter un lieu de transit, cela donnerait à penser que le « dire mystique » tout comme le « dire poétique » est selon le poète Paul Celan : «cette parole qui recueille l’infini là où n’arrivent que du mortel et du pour rien». Cette distance inhérente au revenant, qui revient de l’indétermination, signe du chemin, acheminement provenant du plus loin de l’inimaginable, de l’infini qui dit « du mortel et du pour rien» comme rencontre avec l’absurde de la condition humaine.
En conséquence, le « demeurer » opère une mortification, sorte de deuil d’une distance prise à l’égard de soi et de l’autre. On peut donc comprendre que le sujet du manque permet de reconnaître la relation d’une détermination inhérente à une poétique du déclin de la religion qui prévient contre des réenchantements trop faciles. C’est, dit autrement, reconnaître l’universelle condition du sujet en proie à ses propres illusions.
Alors que mes propos tirent à leur fin, il n’est pas de trop de se demander ce qui nous reste de Certeau : le rappel de l’influence du Zeitgeist et ses conséquences sur l’existence de chacun, l’éclipse de Dieu, la désertification de l’institution ecclesiale, l’utopie de la foi, l’expérience du rien, le rapport oublié entre désir et parole du manque jusque dans le déclin du sens qui parce qu’il est en déclin est un deuil du réel toujours à faire.
Le manque tourne notre attention vers une aporie qui conduit (inconsciemment?) Certeau- dans les entrelacs d’une technique et d’un récit littéraire, d’une production et d’une écriture, d’une « science » et d’une «fiction », il raconte ses voyages au pays des absents, les rencontres qu’il y a faites et comment il en a été transformé, altéré au sens destinal.
Pour lui, on l’a vu, cette aporie prend la forme d’une pulsion métabolisée comme négation, formant une résistante-survivance à la montée de la folklorisation de la religion et la perte de sens dans l’institution en laquelle il n’est demeuré qu’en passant – et dont l’expérience imprègne tout son être-écrivant du désir dont figure l’impossible objet.
Un « sort »qu’il voulait conjurer, mais dont le spectre du déclin de Dieu grave symboliquement le creusement du temps dans le corps « passant » qu’il fut – jusqu’au moment où la maladie termina, trop tôt, son transit. Cette aporie prit donc la forme d’une incapacité grandissante à «faire le deuil de ses origines », comme il le dit dans La faiblesse de croire :
« A présent, semblable à ces ruines majestueuses d’où l’on tire des pierres pour construire d’autres édifices, le christianisme est devenu pour nos sociétés le fournisseur d’un vocabulaire,d’un trésor de symboles, de signes et de pratiques réemployés ailleurs. Chacun en use à sa manière, sans que l’autorité ecclésiale puisse en gérer la distribution ou en définir à son gré la valeur de sens. La société y puise pour mettre en scène le religieux sur le grand théâtre des mass media ou pour composer un discours rassurant et général sur les « valeurs ». Des individus,des groupes empruntent des « matériaux chrétiens » qu’ils articulent à leur façon, faisant encore jouer des habitudes chrétiennes sans pour autant se sentir tenus d’en assumer l’entier sens chrétien.[2]»
Certeau avait cru à la réconciliation avec la réalité de son temps par l’usage des «arts de faire avec » le monde, mais il n’est arrivé qu’à l’impasse épistémique qui fut la sienne - croire et faire croire, ce qui, encore aujourd’hui, demeure du registre de l’incroyable. À la démythisation du consistant (la consolation),succède maintenant la signification de l’inconsistant (le manque). Sur cette signification, l’on peut vivre non seulement la charte de l’expérience, mais aussi celle de la foi.
Reste la poussière, celle qui, dans la vision de l’existence offerte par la modernité vouée à la performativité et au capital qui sont les bases de l’anéantissement de la dignité humaine. La vérité nue est une métaphore qui a un sens seulement quand elle n’est plus nue, c’est-à-dire quand elle est cachée. Ainsi l’aventure d’histoire de Michel de Certeau qui informa un clivage qui unit, celui de l’expérience d’être habité par un excédent en lequel on se tient.
Pour bien entrer dans cette expérience, il faut la comprendre comme un «mouvement»où trouver c’est chercher davantage. Le discernement est lié en effet à l’extension du progrès de la conscience à une lecture toujours plus spirituelle du monde et des relations. Croire et transit tendent donc à s’identifier chez de Certeau, où il est demandé d’apprendre, dans les rencontres avec autrui, à chercher sans cesse «l’Autre qui va toujours plus loin» comme disait Rainer Maria Rilke à propos de Jésus dans l’épisode des disciples d’Emmaüs au chapitre X de l’évangile de Luc.
Ainsi,bon comme mal croyants sont-ils sans cesse convoqués à «l’hérésie du présent» si l’on ne veut pas d’un enfermement muséographique de la foi, d’une folklorisation. La fidélité à la tradition exige l’invention qui a déjà permis tant de manières d’être fidèle à l’événement fondateur.
« La tradition ne peut qu’être morte si elle reste intacte, si une invention ne la compromet pas en lui rendant la vie, si elle n’est pas changée par un acte qui la recrée ; mais chaque fois elle renaît des questions et des urgences qui font irruption.[3]»
Je ne peux résister au jeu de mots plus longtemps, tant il rend la pensée de Certeau. Le «pas sans», c’est le «passant», l’affirmation de l’anthropologie du transit.« Et lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4,30). Le redoublement de la négation exprime l’impossible en deux sens. Il n’est pas possible de le désigner, ce passant, parce qu’il passe, y compris les mots. Il n’est pas possible parce qu’il est l’autre, celui de qui seul le salut, impossible, peut-être reçu. « Pour les hommes, c’est impossible » (Mt.19,26), mais pour Dieu… Il circule comme la vérité. Il est en transit. Tout ce vocabulaire du voyage et du pèlerinage, les mystiques l’ont parcouru.
Le vocabulaire du manque que Certeau ne cessa d’employer, laisse une place béante et interdit la fermeture totalisante. C’est pour ça que : Cette passion de l’autre n’est pas une nature primitive à retrouver,elle ne s’ajoute pas non plus comme une force de plus, ou un vêtement, à nos compétences et à nos acquis ; c’est une fragilité qui dépouille nos solidités et introduit dans nos forces la faiblesse de croire qui nous rends la force d’une lucidité comme un risque de s’exposer […] à l’autre.[4]
« Vers Dieu je ne puis aller nu, mais je dois être dévêtu.[5]» disait Silesius. Et Certeau quant à lui : « Ne peut s’arrêter de marcher et avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet, que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici et se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux, il fait aller plus loin, ailleurs. Il n’habite nulle part, il est habité[6]. »
Certeau aura porté la part d’ombre de la modernité, ce qu’elle a refoulé au fil du temps, sa tradition orale évacuée par le triomphe de l’écriture. Cette blessure qui se traduit par une marque sur le corps n’est pas sans évoquer le héros antique, Oedipe, mais aussi le héros biblique, Jacob marqué lui aussi par sa nuit de combat avec l’ange : « Le fait d’être «blessé» est la signature illisible du manquant sur le corps. Ce qui ouvre l’anthropologie sur une poétique du corps, ce« corps informé (il reçoit la forme) de ce qui lui arrive ainsi bien avant que l’intelligence en ait connaissance[7]. »
Après ce braconnage dans la contrée spirituelle de de Certeau, on s’est rendu, mine de rien, jusqu’en cet ultime hors lieu de son itinéraire, cet « heureux naufrage ». Car si le philosophe interroge ce mystère du devenir.Le mystique, quant à lui, cédant à « l’océanique avancée du voir, à l’omnipotence solaire de la mer », ose un pas de plus, car il est conscient « qu’il ne demeure qu’en passant. »
© Martin G. Laramée, C.D.S, no 1, 2015.
[1] Paul Celan, Le Méridien et autres proses, (trad. Jean Launay), Paris, Seuil, 2002, p.81.
[2] La faiblesse de croire, p. 299, 1986.
[3] Ibid., p. 69.
[4] La faiblesse de croire, op.cit., p. 305
[5] Angelus Silesius, Le pèlerin chérubinique, I, 297, cité in La faiblesse de croire, p. 314.
[6] La fable mystique, t. I, 1982, p. 411.
[7] Ibid., p. 408.

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