26/05/2026
Bulletin de la SIHPP - 26 mai 2026
Chère amie, cher ami,
Vous trouverez ci-dessous quelques annonces.
Au début du bulletin, nous publions un témoignage de Marie Allione qui revient sur ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire de la Fondation Vallée et sur la situation de la pedopsychiatrie en France.
Le texte est précédé d'une introduction d'Élisabeth Roudinesco qui donne à ce sujet quelques repères historiques ainsi qu'une brève analyse du rapport de l'ARS concernant la Fondation Vallée.
Bien à vous,
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À propos de la fondation Vallée
Élisabeth Roudinesco
Nous publions dans ce Bulletin le témoignage de Marie Allione, psychanalyste, psychiatre honoraire des hôpitaux, pédopsychiatre, ancien médecin-chef du secteur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Alès, auteure de plusieurs livres sur l’autisme et les psychoses infantiles et membre de l’association Espace analytique.
Ce texte est en quelque sorte une réponse à celui de Romain Bertrand. On y trouve la même émotion et la même rage impuissante, l’un dans son attaque contre des psychanalystes incompétents – et qui a le tort de s’en prendre à toute la discipline freudienne - l’autre dans son soutien aux soignants et aux enseignants de la Fondation Vallée désormais victimes de la liquidation de la psychiatrie de secteur et de la psychothérapie institutionnelle dans les institutions françaises consacrées à la souffrance infantile et notamment à la prise en charge de l’autisme.
La Fondation Vallée est une institution de soins située à Gentilly dans le Val de Marne. Fondée en 1847 par Hippolyte Vallée, instituteur à Bicêtre, et destinée à soigner les enfants dits « déficients mentaux », l’institution a été dirigée entre 1957 et 1993, par Roger Misès (1924-2012), psychanalyste et pédopsychiatre, membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP). Cet éminent résistant avait commencé sa carrière sous la houlette de Georges Heuyer avant de la poursuivre avec Serge Lebovici et René Diatkine. Initiateur d’une psychopathologie de la diversité, centrée sur le travail d’équipe, Misès a incarné pendant des décennies cet idéal de la psychiatrie dynamique aujourd’hui en déroute, caractérisée par une triple approche de la maladie mentale : biologique, environnementale et psychique (voir Pierre Delion, Psychothérapie institutionnelle et complexité, Erès, 2026). Autant dire qu’il a fait de la Fondation Vallée l’un des hauts lieux de l’histoire de la psychiatrie dans sa relation avec la psychanalyse. Connu pour avoir rédigé une fameuse Classification des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent (Presses de l’EHESP), Misès n’a pas cessé de combattre les inepties de ce qu’est devenue la clinique psychiatrie sous l’influence des diverses variantes du fameux Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux (DSM), lequel est à son tour menacé de disparition du fait de la réintégration de la psychiatrie dans une sorte de neurologie sans queue ni tête.
D’où la création des fameux centres FondaMental, grand monument de la folie contemporaine, à travers lesquels chaque sujet peut se désigner à sa guise et « scientifiquement » comme « neuro-atypique » - TSA, TDAH, TND, DYS, etc. – afin de se conformer au modèle contemporain du Développement personnel : « Enfin pouvoir être moi ». (Nouvel OBS, 14-20 mai 2026). On ne s’étonnera donc pas que dans un tel contexte, entre scientisme et obscurantisme, ce nouveau moi de droit divin – moitié Ubu, moitié Godot à défaut d’être Peer Gynt - puisse s’adonner à de tragiques fureurs pulsionnelles.
C’est à travers cet éclairage de dissolution de la psychiatrie et de pénurie de soignants qu’il faut comprendre ce qui s’est passé à la Fondation Vallée (intégrée depuis janvier 2025 au Centre hospitalier Paul Guiraud) avec la suspension en urgence (le 19 février 2026) de quatre unités de pédopsychiatrie pour cause de maltraitances diverses : contention, enfermement, isolements, durée d’hospitalisation injustifiées, etc. Le « périmètre » comme disent les experts, est clairement circonscrit. Il s’agit en effet des pavillons Bourneville (adolescents de 12-17 ans), Dolto (hospitalisation séquentielle de 4-12 ans), Winnicott ( 6-12 ans) et enfin de l’UETA ou Unité d’évaluation et de traitement des adolescents (sans activité et en cours de reconversion). Cette décision a provoqué un tollé dans les rangs des psychiatres, psychanalystes, enseignants et soignants, qui ont jugé, à juste titre d’ailleurs, qu’il s’agissait là d’un nouvel épisode de la liquidation de la psychiatrie classique d’orientation psychanalytique.
Et pourtant quand on y regarde de près on voit bien que l’approche psychanalytique n’existe déjà plus à la Fondation Vallée. Que reste-t-il à Gentilly de l’héritage freudien ? Des noms prestigieux (Winnicott, Dolto) réduits à un « périmètre », une mémoire, des souvenirs, des récits, un hommage lointain à Misès... Quand on lit les cent-quarante et une pages du rapport d’inspection de l’Agence régionale de santé (ARS) de l’île de France, on éprouve un véritable malaise : les maltraitances sont décrites avec une telle minutie qu’on se demande si les experts ont conscience de la gravité des faits qu’ils constatent. Jamais ils ne parlent des causes, jamais ils ne semblent éprouver la moindre émotion à la vue d’un spectacle insoutenable dont ils ne savent que dire : ils décrivent ce qu’ils voient mais on a l’impression qu’ils n’en pensent rien, qu’ils n’écoutent rien. Ils récitent un catéchisme. A cet égard, face à ce déluge de vocabulaire administratif, digne de Bouvard et Pécuchet, le résumé de l’affaire donné par Chatgpt ressemble à un poème de Lamartine.
Quant au mot psychanalyse, il n’apparaît qu’une seule fois dans ce rapport (p.69, note 56) bien propre bien rédigé mais dénué de toute réflexion. Le mot honni et redouté est bien là, tel un spectre venu hanter la plume déficiente du rédacteur anonyme : « Le projet de soin de l’établissement et son organisation, écrit-il, ont été notamment construits en plaçant au cœur (sic) l’approche psychanalytique. » A cette approche à peine dénigrée - puisqu’un expert se dit objectif et pas fou - l’auteur du rapport oppose celle de la « neuropsychologie « plus « adaptée », selon lui, « aux méthodes de prise en charge recommandées aujourd’hui ». Mais quelles sont ces méthodes ? Qui place quoi au cœur de qui ? Qui recommande quoi à qui ? En un mot, qui est fou ? Le rapport ne le dit pas et pour cause. « Un homme qui est sain d’esprit, disait Paul Valéry, est celui qui tient le fou intérieur sous clé »
É. R.
ooOooo
Marie ALLIONE
Témoignage à propos de la Fondation Vallée, Mai 2026
Ne connaissant pas du tout la dynamique de la Fondation Vallée, j’ai été, comme beaucoup d’autres professionnels, désagréablement surprise à la lecture de l’article de l’Express puis du Monde (Stephanie Benz, 25 janvier 2026 et Mattea Battaglia et Camille Stromboni, 6 mai 2026)
Dans mon esprit, la Fondation Vallée est associée au nom de Roger Misès, qui a été en quelque sorte le père fondateur de la pédopsychiatrie en France.
La Fondation Vallée, qui me semble être une trop grosse institution (70 lits d’hospitalisation complète puis 60 et enfin ces derniers temps réduite administrativement à une vingtaine) aurait peut-être dû être "éclatée" depuis longtemps en petites structures souples, facilement mobilisables et évolutives, en référence à la sectorisation psychiatrique, en sorte de garantir des soins au plus près du cadre de vie habituel de l’enfant, de garantir aussi l’accès gratuit au service public pour tous, et enfin la continuité entre les soins ambulatoires, les soins à temps partiel et les articulations avec les autres partenaires du champ de l’enfance, notamment avec l’école.
Actuellement, on manque de pédopsychiatres. La situation est critique partout en France. Ceux qui se trouvent dans une situation intenable finissent par démissionner.
Il me semble que les professionnels de la Fondation Vallée ont été pris au piège dans une institution qui va sans doute mal. Ils ont dénoncé, me semble-t-il plusieurs fois, cette sorte d’abandon, d’incurie et au lieu de dire : « on est débordé, on ne peut plus faire ce qu’on nous demande », ils ont voulu continuer bon an mal an, ne pas abandonner les enfants et ça se retourne contre eux. Une infirmière disait : « les médecins ont pu démissionner mais beaucoup de professionnels n’ont pas eu d’autre choix que de rester. »
Quand on veut tuer son chien on l’accuse d’avoir la rage. Dans ce cas de figure, la logique est pire : pour changer de dispositif et abandonner le service public, soi-disant trop coûteux, on lui inocule la maladie, c’est-à-dire que les pouvoirs publics ont asséché le dispositif de la sectorisation en mettant les personnels soignants en grande difficulté, de telle sorte qu’il paraisse naturel de trouver des “fautes”, et donc de fermer les dites structures.
Cela fait plus de vingt années que le système politique tente d’assécher la psychiatrie publique et en particulier la pédopsychiatrie qui, au lieu d’être soutenue, a été complètement disqualifiée pour des raisons discutables.
Les pouvoirs publics ont laissé entendre de façon univoque que plutôt que d’écouter l’expressivité de l’enfant, il vaut mieux réguler son comportement. Cela passe par l’axe de la punition/récompense qui se diffuse insidieusement, d’autant que les TCC (thérapies comportementales et cognitives) sont réputées validées scientifiquement. À partir de là, les réflexions sur la validité de la contention ne renvoient plus au même souci éthique. Un peu partout se sont multipliés les chambres d’isolement et autres dispositifs contraignants.
Évidemment, lorsque les professionnels enferment les enfants qu’ils sont censés soigner, c’est l’étape que l’on voyait venir dans le contexte actuel de désaveu en s’appuyant sur tous ceux qui dénoncent - et j’en fais partie - à juste titre la contention.
Jusque-là, le discrédit portait sur des approches psychodynamiques. On a déprécié les soignants qui font de la pataugeoire, du conte, des ateliers peinture, c’est-à-dire des ateliers à médiation. À présent, on en est à des équipes qui enferment, qui font de la contention par défaut plus que par volonté. C’est un rouleau compresseur d’autant que tant de gens attendent ce désastre pour créer leur institution “fondamentale” experte (Fondation FondaMental, créée par décret le 15 juin 2007.)
Comme psychiatre des hôpitaux publics, je peux témoigner du fait qu’un secteur de pédopsychiatrie doit être pensé. Ce sont les praticiens hospitaliers, pédopsychiatres qui doivent avoir une conception de l’institution et en être responsables en sorte que le dispositif puisse produire des effets thérapeutiques, quelles que soient les méthodes, les techniques, les références utilisées. La multi-référence est préférable, car chaque problématique d’enfant est singulière et mérite un soin sur mesure. L’offre de soins devrait être référencée, aussi bien aux approches éducatives que psychodynamiques, cognitives et phénoménologiques. C’est ce qui fait malheureusement défaut dans les nouvelles recommandations. La pédopsychiatrie est – et doit être – une discipline de la complexité.
S’il était encore possible d’accueillir la souffrance et de prendre des risques bien pensés, organisés et soutenus par un directeur et une administration publique, sans protocoles désincarnés mais en mobilisant les capacités soignantes d’une équipe, alors peut-être pourrions-nous encore soigner.
Pour la Fondation Vallée, c’est la violence des tutelles qui s’exprime, et si la violence des adolescents augmente avec leur désespoir, elle est le reflet de la violence du monde, de tout le monde. Le délabrement orchestré de la pédopsychiatrie publique est une double violence : celle faite aux équipes soignantes des hôpitaux publics et celle faite aux enfants et adolescents ; plus rien ne les protège de leurs dérives. Mettre le projecteur sur la Fondation Vallée, en faire le symbole d’un système, c’est vouloir toucher l’ensemble par ricochet !
M. A.