30/01/2026
La formation des enseignants
Une transposition didactique fondée sur
l’analyse des pratiques et de leurs transformations
Lorsqu’un juriste forme des travailleurs sociaux, lorsqu’un médecin forme des ergothérapeutes, lorsqu’un informaticien forme des policiers, ils ne prétendent pas connaître de l’intérieur le métier auquel se destinent leurs étudiants. Parfois, ils prennent la peine de s’informer, d’aller sur le terrain, " pour voir ". On pourrait souhaiter que les psychologues, les linguistes, les sociologues qui interviennent dans la formation des enseignants en fassent autant. Ce n’est pas toujours le cas, car ces spécialistes pensent savoir ce qui se passe dans une classe " à force d’en entendre parler ", parce qu’ils enseignent eux-mêmes à l’université ou encore parce que leurs savoirs théoriques leur permettent, croient-ils, de se représenter les processus d’apprentissage ou d’interaction.
Lorsque les formateurs sont eux-mêmes d’anciens professeurs d’école, de collège ou de lycées, ils imaginent volontiers, en toute bonne conscience, " connaître le métier de l’intérieur ", pour l’avoir exercé il y a quelques années ou parce qu’ils font régulièrement des visites de classes pour évaluer des stagiaires.
Il s’ensuit que la formation des enseignants est sans doute - à ce niveau d’expertise - l’une des moins nourries d’observations empiriques méthodiques sur les pratiques, sur le travail réel des enseignants, au quotidien, dans sa diversité et sa mouvance d’aujourd’hui.
Cela se complique du fait que nombre de cursus de formation initiale se fondent sur une vision prescriptive du métier davantage que sur une analyse précise de sa réalité. Bien entendu, rien n’oblige à conformer à tous égards la formation initiale à la réalité actuelle d’un métier. La formation n’a aucune raison d’être entièrement du côté de la reproduction, elle doit anticiper les transformations. C’est justement pour faire évoluer les pratiques qu’il importe de décrire les conditions et les contraintes du travail réel des enseignants. C’est la base de toute stratégie d’innovation.
Les réformes scolaires échouent, les programmes nouveaux ne sont pas appliqués, on affiche mais on n’applique pas de belles idées comme les méthodes actives, le constructivisme, l’évaluation formative ou la pédagogie différenciée. Pourquoi ? Précisément parce qu’on ne mesure pas assez, en éducation, l’écart astronomique entre ce qui est prescrit et ce qu’il est possible de faire dans les conditions effectives du travail enseignant.
Idéalement, lorsqu’on élabore un plan de formation initiale, il faudrait prendre le temps d’une véritable enquête sur les pratiques. L’expérience montre que le calendrier politique serré des réformes oblige à court-circuiter cette étape, à supposer qu’on l’ait prévue. Il semble donc indispensable de créer dans chaque système éducatif un observatoire permanent des pratiques et des métiers de l’enseignement, dont la mission ne serait pas de penser la formation des professeurs, mais de donner une image réaliste et à jour des problèmes qu’ils résolvent au quotidien, des dilemmes qu’ils affrontent, des décisions qu’ils prennent, des gestes professionnels qu’ils posent.
Ce décalage entre la réalité du métier et ce qui est pris en compte dans la formation est à la source de nombreuses désillusions. Ainsi, on se plaint dans de nombreux systèmes éducatifs de l’absentéisme, de l’incivilité, voire de la violence des élèves, de leur refus de travailler, de leur résistance passive ou active à la culture scolaire. Dans quels programmes de formation initiale trouve-t-on une prise en compte de ces problèmes à la mesure de leur ampleur ?
On sait aussi que l’hétérogénéité des publics scolaires et la difficulté de les instruire s’accentuent, du fait des mouvements migratoires, des transformations des familles et des modes de production, de l’urbanisation non maîtrisée, des crises économiques. Les plans et les contenus de formation préparent-ils à ces réalités ?
Autre exemple : j’ai proposé un inventaire des non-dits du métier d’enseignant, parmi lesquels la peur, la séduction, le pouvoir, le conflit, le bricolage, la solitude, l’ennui, la routine (Perrenoud, 1995, 1996 a, 2001 k). Ces thèmes sont faiblement traités en formation initiale.
On laisse encore les étudiants qui veulent devenir enseignants dans l’illusion qu’il s’agit de maîtriser des savoirs pour les transmettre à des enfants avides de s’instruire. La résistance, l’ambivalence, les stratégies de fuite et les ruses des élèves déconcertent les enseignants débutants, de même que l’affrontement permanent avec certaines classes ou la désorganisation chronique de certains établissements.
Même dans le champ des savoirs scolaires, on peut estimer que la formation développe une image tronquée de la réalité, en faisant souvent l’impasse sur les conditions psychosociologiques d’instauration et de maintien d’un rapport au savoir et d’un contrat didactique permettant d’enseigner et d’étudier. De même pour ce qui concerne les séquences didactiques proposées et les activités réelles qui se déroulent en classe.
Il est donc urgent de se donner les bases d’une transposition didactique à partir des pratiques effectives d’un grand nombre d’enseignants, respectant la diversité de conditions d’exercice du métier. Sans s’y enfermer, on pourra alors trouver la juste distance entre ce qui se fait au quotidien et les contenus et objectifs de la formation initiale.
Philippe Perrenoud