12/02/2024
L’engagement societal et environnemental progressera vraiment quand il sera perçu comme un facteur de profit et de résilience.
Tout le monde en parle"... On ressusciterait volontiers le titre de ce talk show de Thierry Ardisson pour évoquer le vent d'engagement sociétal, environnemental et technologique qui souffle tous azimuts en ce mois de février sur la scène socio-économique française et européenne. De collectifs d'experts en manifestes patronaux, en passant par la réunion de think tanks au sein d'un Parlement des idées jusqu'au Forum de l'engagement de l'OCDE, les décideurs et les experts se sont beaucoup réunis ces deux dernières semaines pour aborder les grands axes de transformation qui innervent notre tissu socio-économique. Si les prises de conscience, les messages et les actions concrètes se multiplient en matière d'innovation technologique et de transitions, les données scientifiques et économiques disponibles soulignent en creux la nécessité non seulement de s'engager, et c'est tout l'objet de la CSRD et de la CS3D à venir, mais d'assurer urgemment la résilience business, sociétale et environnementale de nos organisations.
Des lendemains meilleurs et régénérés
L'événement est suffisamment novateur pour être souligné. Le 1er février 2024 seize réseaux d'entreprises européens et nationaux ont annoncé le lancement officiel de la coalition Business for a Better Tomorrow. Alors que les progrès réalisés dans le cadre du Green Deal sont remis en cause par différents acteurs économiques et politiques, en particulier depuis la crise agricole, cette coalition se donne pour objectif de faire entendre la voix des entrepreneurs engagés dans la transition environnementale et sociale lors des campagnes électorales européennes de 2024.
Sous le nom de "Construire une économie inclusive, équitable et verte pour l'Europe", leur manifeste propose 22 propositions très concrètes pour rappeler la nécessité de bien faire appliquer le cadre réglementaire existant, pour développer un écosystème encore plus favorable aux entreprises ayant un impact social et environnemental positif, et pour accélérer la transformation de l'économie européenne.
Ce même 1er février, c'est un autre groupe exclusivement français cette fois, composé d'autres collectifs comme le C3D - Collège des Directeurs de développement durable, la Convention des Entreprises pour le Climat, Lumia, AXA Climate et bien d'autres (liste ci-dessous) qui ont décidé de lancer une dynamique collective pour donner leur pleine puissance aux approches régénératives. Si vous ne connaissez pas encore ce concept, l’entreprise régénérative souhaite aller plus loin encore que les entreprises de la RSE en proposant un nouveau modèle d’entreprise dont les missions seraient de devenir elles-mêmes capables de revitaliser et développer les écosystèmes, les liens sociaux et l’économie locale en retour des ressources extraites (définition Youmatter). En d'autres termes comme le rappelle Fabrice Bonnifet, Président du Collège des Directeurs du Développement Durable (C3D), "ce sont les approches qui ne se contentent pas de faire moins mal, mais qui visent réellement à améliorer l'état de santé des services écosystèmiques et à prendre véritablement en compte les droits humains". L'objet de ce nouveau collectif est de construire des "Communs" dédiés (études de cas de transformation d'entreprises vers le régénératif, projets coopératifs de territoires et d’organisations, bibliothèque de publications et de recherches...) et son nom de code est : Regen'Ecosystem.
Faire face aux transformations écologiques, technologiques, RH, démographiques
Les 1er et 2 février encore, signe incontestable d'un alignement des planètes sociétales 😉, c'est la ville de Neuilly-sur-Seine, l'Institut Sapiens et d'autres partenaires, qui inauguraient les toutes premières Rencontres des Sablons, autrement qualifiées de Parlement des Idées, pour mettre en dialogue experts, décideurs économiques et politiques, et think tanks divers et variés sur le thème on ne peut mieux choisi au vu du monde de plus en plus VUCA (vulnérable, incertain, complexe et ambigu) et de l'incertitude radicale qui s'imposent à nous tous "Décider dans un monde incertain".
Il ne saurait être question de résumer en quelques lignes la teneur de la dizaine de conférences qui ont émaillé cette première. Ce qui en ressort néanmoins est clairement la prise de conscience de la nécessité de soutenir notre compétitivité par une innovation technologique à la hauteur des investissements consentis par la Chine ou les Etats-Unis sur lesquels l'Europe accuse un ret**d abyssal, et de prendre résolument le virage de la décarbonation et de l'adaptation aux nouveaux modes de management et de création de valeur si possible locale. Une des interventions les plus saluées fut celle de Jean-Dominique Sénard, livrant les grandes lignes de la nouvelle stratégie de Renault et ses convictions de leader industriel, dont la vision s'inscrit explicitement dans une conscience géopolitique précise et globale et une sensibilité franche et lucide aux enjeux RH. Cette conscience macro-économique et géopolitique est une nécessité absolue pour tout leader, tant la criticité des approvisionnements en énergie, en minerais et en matières premières deviendra extrêmement discriminante dans les décennies à venir. "Les futures guerres sont des guerres de métaux et des guerres d'approvisionnement". Cela en dit long sur la nécessité de développer notre souveraineté. Jean-Dominique Sénard y susbstitue même le mot de "sécurité".
Gérer, tout comme gouverner, c'est prévoir; ce dernier encore s'y emploie avec ses équipes en menant simultanément 4 révolutions : celles de la "décarbonation, de la technologie, de l'IA et des usages" au sein d'un "écosystème élargi"; en investissant par exemple massivement sur l'innovation technologique, notamment celle des batteries, en maintenant un outil industriel de conception de véhicules thermiques, "au cas où..." et en transformant drastiquement les pratiques managériales du Groupe tout comme il l'avait fait chez Michelin : "les salariés en France souffrent d'une absence globale d'écoute, de respect et de reconnaissance." Ce sujet il le connaît bien, pour le pratiquer au quotidien et avoir co-signé avec Sophie Thiéry en avril 2023 le Rapport des Assises du travail. "Chez Renault, nous décentralisons des pôles d'excellence qui ont la vertu d'accélérer la responsabilisation de chacun. Elle fait émerger des talents qui étaient noyés dans des boîtes noires qu'on avait du mal à lire. La responsabilisation doit être une ambition nationale. Nous recommandons une révolution managériale dans le pays. Il y a une soif de responsabilisation partout et de fin de la verticalité. Il faut absolument en sortir." Cela n'est pas sans rappeler la nécessaire déverticalisation de la société appelée par Jean Peyrelevade dans son dernier ouvrage "Réformer la France", qui dénonce avec une sagesse et une modernité réconfortantes la trop grande verticalité du leadership français, que ce soit dans les entreprises, mais aussi dans les syndicats, les collectivités locales ou l'Etat. Muriel Pénicaud, autre témoin marquant des Rencontres, ne disait pas autre chose en arguant qu'"on ne réussira pas la transition écologique sans le social. (...) Les entreprises vont devoir faire preuve de plus de cohérence et de sincérité. Etre plus résilientes sur la durée". Il faut même qu'elles "régénèrent les ressources qu'elles prélèvent à la communauté"; il convient désormais de "favoriser l'économie à impact"... ou encore comme le suggère l' Institut Spinoza "renaturer l'entreprise"... Du théâtre des Sablons au Manifeste Business for a Better Tomorrow et au Regen-Ecosystem, la boucle est bouclée...
"Aller à l'idéal et comprendre le réel"
Oui mais seulement voilà, si un nombre croissant de décideurs, d'experts et de collectifs portent et incarnent le message d'une entreprise plus responsable et engagée, et si l'ensemble du tissu économique, directions financières, experts comptables, commissaires aux comptes et avocats inside, se met progressivement en ordre de marche pour développer la notation extra-financière de la CSRD, le devoir de vigilance de la CS3D, et s'engager dans une vision sociétale et environnementale forte, quelques hirondelles précurseures et engagées ne font pas encore le printemps de la révolution sociétale et environnementale. La vision de Milton Friedman d'une raison d'être du capitalisme exclusivement basée sur le profit, formidablement bien rappelée et dénoncée par Bertrand Badré - dont on ne peut résolument pas prétendre que le parcours incarnerait une vision anti-capitaliste du monde ! - dans la dernière édition de Thinkerview du 31 janvier (encore un alignement de planètes temporelles), a encore de beaux jours devant elle. Il suffit pour s'en convaincre de regarder avec attention les résultats des entreprises cotées communiqués sur la même période pour s'en convaincre, en particulier ceux très symboliques de Total annoncés le 7 février, avec une hausse de ses bénéfices et dividendes en 2023 et la confirmation de sa politique de retour à l'actionnaire de plus de 40% du cash flow en 2024... alors même que les besoins de financement de la transition écologique sont colossaux.
Les quelques fleurons de l'entreprise contributive et régénérative, comme l'entreprise familiale Bel dont le témoignage de sa Directrice générale Cécile Béliot durant le tout premier Sommet de l'engagement de l' OCDE du 8 février fut particulièrement inspirant, ne sont-ils pas l'arbre qui cache la forêt d'un tissu économique difficile à transformer et d'un système de protection sociale et d'une soutenabilité de la dette difficiles à concilier avec la responsabilité et la sobriété ?
Bien avant la transition écologique, l'orientation clients et collaborateurs a fait les beaux jours des démarches qualité, amélioration continue, excellence opérationnelle, customer et employee experience, qualité de vie et même bonheur au travail, avec un succès limité... car à l'image de la RSE, elles ont éprouvé autant de difficultés à convaincre et embarquer des dirigeants plus préoccupés de la satisfaction de leurs actionnaires et de leurs lignes hiérarchiques que de celle de leurs autres parties prenantes. Malgré la preuve largement faite de l'intérêt de ces démarches pour la pérennité du business, la rétention des talents et même la profitabilité de l'entreprise, les labels du genre comme B-Corp ne comportent encore qu'un nombre restreint d'élus au regard de l'ensemble du tissu économique : 300 en France pour ce dernier seulement.
Il n'est pourtant pas question de baisser les bras, comme le rappelait le Président du C3D devant les Alumni de Sciences Po (Institut d'études politiques de Paris) le 8 février, ne serait-ce que parce que ces entreprises engagées servent de poissons pilotes et ont pour objectif d'inspirer le plus grand nombre jusqu'au fameux tipping point, point de basculement, qui entraine le plus grand nombre. Vive le mimétisme ! A l'image de la hola dans un stade qui ne part qu'un d'un seul homme, et dont il narre l'histoire avec sa co-autrice Céline Puff Ardichvili ⏲️ dans leur livre L'entreprise contributive.
L'idéal ne serait-il finalement pas le plus au coeur du réel ?
De nombreuses entreprises vont naturellement jouer la montre par principe ou par manque de moyens (car comme le rappelle Séverine Lèfre Badré de KPMG, la mise en oeuvre est couteuse) pour une mise en oeuvre sincère et structurante de la CSRD en attendant que les CAC chargés de leur évaluation soient véritablement exigeants en la matière, et que le devoir de vigilance suscite des alertes voire des contentieux sur la base des résultats des plans de transition. Et nous savons que les normes en Europe ne sont pas toujours les meilleurs facteurs de transformation et de fluidité. Laurent Cappelletti 🇺🇦 de l'Institut Sapiens liste même leur gestion parmi les 5 macro-dysfonctionnements cachés de l'économie française (aux côtés de la désindustrialisation, de l'absentéisme, d'un management anachronique, d'un défaut de robotisation et d'IA et de l'inadéquation entre offre et demande de compétences), et les premiers travaux de la Chaire Energie et Prosperité partagés par Sandra Rigot le 2 février lors d'un séminaire sur Les pratiques de gestion climatique des sociétés et le rôle des normes de durabilité ne sont pas des plus encourageants sur le caractère décisif et l'efficacité de certaines normes de certification, en tout cas en Europe. Soyons clairs, quand une norme est imposée par une entité tierce ou une réglementation, certains experts et décideurs développent des trésors d'inventivité pour se conformer à un strict minimum syndical... mais face aux risques, ou aux conséquences d'événements climatiques destructeurs, à la pénurie de matières, à la tension sur l'accès et les prix de l'énergie, au désengagement actif de salariés, en particulier les plus jeunes et prometteurs, à la désaffection de clients consommateurs de plus en plus conscients et responsables, c'est la profitabilité même et la pérennité de l'entreprise qui sont questionnés. De la même manière que certains dirigeants se sont mis à inscrire le NPS client et collaborateurs dans leurs plans stratégiques, non par amour de la satisfaction et du bien-être de ces derniers, mais par souci de garantir leur fidélité pour faire durer le business et leur propre job, les décideurs qui prennent encore les entrepreneurs et patrons à Impact pour de doux rêveurs, auront de plus en plus à coeur de susciter une meilleure prévention des risques climatiques, et plus d'efficacité, de sobriété, de bien-être, d'inclusion, de diversité... pour garantir l'assurabilité, l'image, la productivité, l'attractivité, en d'autres termes la résilience et la pérennité de leur activité, comprenant que les doux utopistes sont peut-être plus réalistes et stratèges qu'il n'y paraissait.
Cela s'imposera d'autant plus à tous que la pression fiscale risque fortement de se prononcer avec les tensions sur les matières premières et l'énergie, mais aussi avec le vieillissement démographique et les défis du Grand âge, particulièrement bien présentés par Jean-Hervé Lorenzi dans son discours d'ouverture pour la séance de rentrée de l'Académie des Sciences, Belles lettres et Arts de Savoie, comme un axe majeur des violences et des transitions qui s'imposent à nous.
Les organisations publiques et privées, la société dans son ensemble, n'ont d'autre choix que de se mettre en ordre de marche pour assurer leur pérennité, le maintien du Pacte social dans les meilleures conditions, que ce soit par conviction, ou par pragmatisme. Au-delà de la Responsabilité sociétale et environnementale, c'est bien la Résilience sociétale et environnementale qui est en jeu, et nul ne peut s'en désintéresser. C'est en rendant les organisations plus efficientes au sens contributif du terme qu'elles dégageront les marges de manoeuvre pour faire face à l'adversité; la notion de profit financier qui n'aura plus de sens dans un monde fini, doit d'ores et déjà questionner ses modalités et sa finalité, et il devra céder le pas, plus ou moins rapidement, à un profit sociétal et environnemental... la composante nécessaire de la résilience et de la régénération.