29/05/2013
NTERVIEW Michel Rocard, ex-Premier ministre, évoque la complicité partagée avec son ancien conseiller :
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
C’est auprès de Michel Rocard que le constitutionnaliste Guy Carcassonne, mort dimanche à 62 ans, a fait ses premiers pas en politique. De simples collaborateurs, les deux hommes sont vite devenus amis, puis «complices», comme nous l’a confié hier l’ex-Premier ministre dans son bureau parisien. Outre un appétit gourmand de la vie, ils partageaient une même conception de la politique et de la vie publique.
Comment vous êtes-vous connus ?
C’était il y a trente ans, en 1983. Il était étudiant et gagnait sa vie comme conseiller juridique du PS à l’Assemblée. Et il a été recruté dans mon cabinet du ministère de l’Agriculture, où il s’est montré tout de suite inventif, extrêmement tenace et surprenant d’efficacité imaginative. J’étais embarqué dans une réforme des sept services extérieurs du ministère qui n’avaient pas de commandement commun. Refondre tout, ça a été difficile. Il a fallu beaucoup de négociations, quelques compensations et une écriture juridiquement fine. Le négociateur, c’était lui. Bon vivant, joyeux, il prenait un vrai plaisir à ces négociations sociales. Autre dossier sur lequel il m’a été précieux : la guerre scolaire. Quand le ministère de l’Education nationale a été fabriqué, à la fin du XIXe siècle, on lui a donné autorité sur tout, sauf deux secteurs : l’armée et l’agriculture. Le ministère de l’Agriculture était responsable de l’éducation agricole publique et privée. On est donc allés négocier un renforcement des garanties données par la puissance publique à un enseignement non public (les grades, les diplômes, les programmes, etc.). Guy était à côté de moi, infatigable, omni-informé, formidablement compétent. Et, curieusement, nous avons réussi. La fin de la guerre scolaire a commencé dans l’agriculture. Cela doit beaucoup à sa sagesse, sa ténacité, son opiniâtreté.
Vous étiez déjà proches ?
A l’époque, je passais le plus gros de mon temps à Bruxelles et sur la crise viticole. On se voyait peu. Mais c’est là que j’ai découvert un complice joyeux, sympa, réussissant ses coups. Un jour, il est arrivé dans mon bureau et il m’a dit : «Michel, je voudrais trois jours de congé.» J’étais embêté, on avait du travail par-dessus la tête, ça ne tombait pas bien. Je lui demande pourquoi et il répond : «Je vais passer l’agreg et j’ai des chances d’être reçu.» Il est sorti major de l’agrégation de droit public. Sa connaissance de cette matière était encyclopédique, il avait tout lu ! Il était imbattable sur la déjacobinisation de la France que je voulais entreprendre.
Est-il présent quand vous arrivez à Matignon, en 1988 ?
Même avant, pendant la campagne électorale, quand je me préparais, au cas où Mitterrand ne se présente pas. Avec Jean-Paul Huchon, Guy était un de mes plus proches conseillers. Huchon et Carcassonne, ce n’est pas le même métal humain, ils s’entendaient peu mais ils étaient très complémentaires. En tout cas, Guy est un des premiers que j’ai fait venir à Matignon, avec la mission de s’occuper des parlementaires. Pour ce constitutionnaliste éminent, pour ce démocrate absolu, le Parlement est l’enfant chéri de son observation. Il aimait le martyre de la Ve République. Quand le Parlement a vu que le Premier ministre lui envoyait un major de l’agreg, il s’en est trouvé très honoré, à droite comme à gauche. A ce poste, il a été mon guide et je dirais presque mon thérapeute, dans le traitement de l’angoisse permanente du ministre devant les éventuelles colères du Parlement.
Quel est votre plus fort souvenir de lui à Matignon ?
C’est lui qui m’a conseillé, pendant la guerre du Koweït, d’aller faire un discours devant le Parlement pour lui demander sa compréhension. Lui aussi qui m’a suggéré de réunir les responsables des groupes parlementaires, une fois par semaine à Matignon, pour leur expliquer ce qu’on faisait. Cela s’est tellement bien passé que cela a fini par énerver Mitterrand. Et un jour, après une de ces réunions, alors que je faisais la queue au vestiaire, j’entends Alain Juppé dire à son voisin : «Je ne viendrai plus, ils sont trop bons, nous ne saurions probablement pas faire ça, ça me déprime.» Cela dit tout de la méthode Carcassonne qui était la méthode Rocard. Nous avions une complicité comportementale et intellectuelle peut-être plus forte encore que politique.