11/10/2026
Des histoires qui me font penser à celle(s) de mes parents, de mon frère et de mes sœurs...
Aussi, à tant de réfugiés et de migrants dans le monde entier...
L'émigration portugaise vers la France racontée par les enfants
Dans les années 1960 et 1970, des familles entières ont quitté le Portugal pour la France. Certaines sont parties clandestinement, a salto, à pied et de nuit à travers les montagnes. D'autres sont arrivées avec un passeport, un contrat de travail ou une lettre d'un employeur. Sous les publications de Lusitanie consacrées à cette émigration, des lecteurs ont pris le temps d'écrire ce que leur famille avait vécu. Réunis, ces témoignages montrent cette histoire telle que l'ont vue ceux qui étaient alors enfants.
Le schéma revient presque à chaque fois : le père part seul, et la famille le rejoint un, deux, parfois cinq ans plus t**d. Certains pères arrivent avec un contrat de travail en poche ; d'autres passent la frontière sans papiers. Le père de Rosa a quitté l'Algarve à pied avec quelques compagnons. Pendant dix-huit jours et dix-huit nuits, ils marchent la nuit et dorment le jour dans les arbres, traversent des rivières à la nage et évitent les polices des deux pays, sans oublier les taureaux des pâturages espagnols. Ils sont arrêtés à Saint-Sébastien, à quelques kilomètres du but. Rosa revoit son père en prison quelques mois plus t**d ; elle a quatre ans. Il repartira, cette fois avec un contrat de travail envoyé par un ami. Le père de Mario, arrêté à Hendaye en 1965 et renvoyé au Portugal, revient l'année suivante avec un contrat pour les usines de Sochaux.
Puis vient le tour des mères, et ce sont elles qui font passer les enfants. En août 1972, la mère de Christophe quitte Guimarães seule avec neuf enfants âgés de un à treize ans, sans passeport. Le voyage à travers l'Espagne dure deux jours, et il faut faire taire les plus petits chaque fois que la police approche. Elle a aujourd'hui 92 ans. Une autre traverse l'Espagne enceinte de sept mois, six enfants autour d'elle. Une troisième vend la petite maison qu'elle avait construite elle-même pour payer le passeur : ils sont onze dans une Mercedes. Isabel se souvient d'un passeur qui les abandonne juste après la frontière ; sa mère convainc un taxi de les conduire jusqu'à la région parisienne, en ne le payant qu'à l'arrivée.
Ces nuits ont laissé des images précises : les buissons où l'on se cache, la peur de la mère, le train dans lequel on monte sans papiers. En 1970, Vitalina a sept ans quand des passeurs la laissent seule à la frontière espagnole, en pleine nuit. « J'ai grandi de 7 à 20 ans en une seule nuit », écrit-elle.
Un détail revient plusieurs fois : à l'arrivée, certains enfants ne reconnaissent pas leur père. Alice avait six ans ; pour sa petite sœur, qui n'avait qu'un an au départ du père, c'était un inconnu. Puis viennent l'école sans un mot de français, les cinq kilomètres à pied pour s'y rendre, et la gare de l'Est où deux enfants paniquent à l'idée que le train reparte avec leurs parents.
Les récits corrigent aussi une image. Le bidonville de Champigny y est très présent, avec ceux de Saint-Denis, Massy, Villejuif ou Nanterre, les baraques de chantier et les foyers de travailleurs. Mais beaucoup de lecteurs écrivent n'avoir jamais connu les bidonvilles. Il y a la maison près de Carcassonne, le logement d'une usine de céramique, et le pavillon de Noisy-le-Grand qu'un père loua en empruntant à ses amis, pour que ses huit enfants ne grandissent pas dans une baraque. Il y a Dax, choisie parce que c'était « plus près du village », et aussi Arcachon, la Lorraine, le Pas-de-Calais, Clermont-Ferrand, Tours ou Figeac : les récits couvrent la France entière.
Ils remontent aussi plus loin que les années 1960. Une lectrice évoque un grand-père arrivé en 1917 et une grand-mère devenue la lavandière de tout un village. Une autre parle d'un grand-père arrivé en 1943, passé par le maquis de l'Ain puis par la 2e DB du général Leclerc. Un père arrive en Touraine en 1947 et apprend à faire du vélo pour rejoindre les chantiers. Il part ensuite vers les aciéries de Lorraine, dans ces villes dont le nom finit en « -ange », comme Florange.
Les commentaires disent aussi ce que cette vie a coûté. Il y a ce père qui creusait les galeries du métro parisien, mort à 39 ans, ce soudeur emporté par une maladie professionnelle, et ces parents « usés par le travail ». Le père d'Aude a construit des maisons toute sa vie sans jamais bâtir la sienne. La seule qu'il aurait, disait-il, serait sa tombe.
Reste l'entre-deux. Certains sont rentrés au Portugal à la retraite et disent que la France leur manque. D'autres reposent en France, ou au Portugal, au terme d'un dernier voyage d'été. Une lectrice résume sa situation : portugaise en France, française au Portugal.
Ce qui frappe enfin, c'est le soin mis à garder des traces. Beaucoup conservent les lettres, les papiers, les premières cartes de séjour, et plusieurs ont écrit des livres sur leurs parents. Luís-Filipe parle de sa mère, qui n'était jamais allée à l'école pour que ses frères et sœurs puissent y aller, et qui avait appris le français en travaillant. Sa plus grande peur, écrit-il, est que cette histoire tombe dans l'oubli.
D'un récit à l'autre, on retrouve les mêmes étapes : le père qui part, la mère qui le rejoint avec les enfants, l'enfant qui découvre en même temps un pays et une langue. Ceux qui écrivent aujourd'hui sont ces enfants. Ils ont souvent l'âge qu'avaient leurs parents au moment du retour au pays. Beaucoup étaient trop jeunes pour garder un souvenir précis du voyage. Ce qu'ils transmettent, c'est le souvenir de ceux qui l'ont fait.
Lusitanie remercie celles et ceux qui ont confié ces récits.