12/10/2024
« Je ne suis pas athée, me dit un ami : je crois qu’il y a du mystère… » La belle affaire ! Faudrait-il, pour être athée, ne pas le reconnaître ? Faudrait-il prétendre tout savoir, tout comprendre, tout expliquer ? Ce ne serait plus athéisme, mais scientisme, mais aveuglement, mais bêtise. Quand bien même on pourrait tout expliquer dans l’univers, et nous en sommes loin, il resterait à expliquer l’univers même, ce qu’on ne peut. Puis il resterait à juger, à agir, à aimer, à vivre, ce à quoi aucune science ne saurait suffire. Être athée, cela ne dispense pas d’être intelligent et lucide.
C’est ce qui distingue l’athéisme du scientisme, qui serait un athéisme borné. Le scientisme est une religion de la science : ce n’est pas l’essence de l’athéisme, du matérialisme ou du rationalisme, mais leur fossilisation dogmatique et religieuse. Disons que c’est la religion des incroyants : cette libre pensée-là est le contraire, presque toujours, d’une pensée libre !
Que les sciences n’expliquent pas tout, que la raison n’explique pas tout, c’est une évidence. Il y a de l’inconnu, de l’incompréhensible, du mystère, et il y en aura toujours. Les scientistes ont tort, assurément, de le nier. Mais de quel droit les croyants voudraient-ils s’approprier ce mystère, se le réserver, s’en faire une spécialité ? Qu’il y ait du mystère, cela ne donne pas raison à la religion, ni tort à la raison ! Cela donne tort au dogmatisme, à tout dogmatisme, qu’il soit religieux ou rationaliste. C’est pourquoi cela donne tort, spécialement, aux religions, qui n’existent que par leurs dogmes. Un savant n’a pas besoin d’adorer la science. Mais que serait un croyant qui n’adorerait pas son Dieu ?
Être athée, ce n’est pas refuser le mystère ; c’est refuser de s’en débarrasser ou de le réduire à trop bon compte, par un acte de foi ou de soumission. Ce n’est pas tout expliquer ; c’est refuser d’expliquer tout par l’inexplicable.
Croire en Dieu, à l’inverse, ce n’est pas ajouter du mystère au monde ; c’est ajouter un nom (fût-il imprononçable) à ce mystère, et le ramener, bien tranquillement, bien petitement, à une histoire de pouvoir ou de famille, d’autorité ou de soumission, d’alliance ou d’amour… Dieu tout-puissant, Dieu créateur, Dieu juge et miséricordieux… Cela explique tout, mais par quelque chose qui ne s’explique pas. Cela n’explique donc rien ; cela ne fait que déplacer le mystère – du côté, presque toujours, de l’anthropomorphisme. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, puis l’homme, à son image… » C’est expliquer l’univers, qui nous contient, par quelque chose qui nous ressemble, ou par quelqu’un à qui nous ressemblons. « Si Dieu nous a faits à son image, écrivait Voltaire , nous le lui avons bien rendu. » Psychologiquement, quoi de plus compréhensible ? Philosophiquement, quoi de plus suspect ? L’univers est plus mystérieux que la Bible ou le Coran. Comment ces livres, qu’il contient, pourraient-ils l’expliquer ?
La moindre fleur fait un mystère insondable. Mais pourquoi voudrait-on que ce mystère soit soluble dans la foi ? L’essentiel nous est inconnu. Mais pourquoi voudrait-on que l’inconnu soit Dieu ?
André comte-Sponville, « le plaisir de penser »