16/09/2025
L’ANORMALITÉ UNIVERSITAIRE (3) :
_Par Pr Emmanuel Béché_
CAMEROUN — LES ÉCOLES NORMALES SONT-ELLES DEVENUES ANORMALES ?
Durant ces trois années, la suspension des concours d’entrée aux Écoles Normales Supérieures (ENS) du Cameroun, remplacée par une admission sur dossier d’« auditeurs libres », a fragilisé leur vocation et leur réputation, du moins pour l’instant.
Auparavant, un diplômé des ENS qui, dès sa graduation, se pressait pour constituer ses dossiers de fonctionnaire, avait devant lui un chemin plus ou moins clair : une intégration, un poste, un salaire. Aujourd’hui, ce même diplômé, qu’on appelle « auditeur libre », erre de lycée en collège, souvent contraint d’accepter des vacations mal rémunérées — parfois 20 000 francs CFA par mois.
Une telle rémunération, même cumulée sur cinq ans, ne couvre pas les coûts — pourtant élevés — de leur formation. Il n’y a tout simplement aucun retour sur investissement, induisant ainsi un grand décalage entre le poids financier et social de leur formation et la réalité économique des débouchés. Cette crise soulève une question alarmante : la mission des ENS, destinée à former uniquement à l’enseignement, est-elle aujourd’hui devenue obsolète et inadaptée ?
Le système actuel pourrait, en fait, ressembler à une usine à fabriquer des diplômés livrés à eux-mêmes, contraints d’errer sans repères et sans accompagnement dans un marché du travail qui ne sait plus quoi faire d’eux. Car, une fois formés, les « auditeurs libres » sont « renvoyés dans la nature » d’où ils avaient été récupérés, sans outils d’adaptation, sans compétences transversales, et sans autres perspectives que l’attente et la précarité. Une telle logique semble déconnectée des besoins éducatifs contemporains, lesquels ne se limitent plus aux salles de classe.
Car, tout autour de nous, les défis éducatifs débordant largement du cadre scolaire, sont de plus en plus nombreux et urgents : santé mentale, bien-être socio-personnel, citoyenneté numérique, gestion de projets pédagogiques, entrepreneuriat éducatif, développement professionnel, éducation en situation de crise, ingénierie de solution, etc. Autant de domaines cruciaux où les réponses éducatives sont nécessaires, mais qui restent ignorés dans les programmes actuels des ENS. Paradoxalement, ces problématiques sont au cœur des préoccupations des institutions et organisations locales et internationales, qui peinent à trouver des expertises et compétences adéquates.
Aujourd’hui, plus de 15 000 auditeurs libres diplômés naviguent dans l’incertitude, attendant un hypothétique recrutement par les Conseils régionaux. Mais, combien de temps ces talents et vocations devront-ils patienter ?
D’où l’urgence, selon moi, d’élargir les missions des ENS, au-delà de l’unique tâche de former des enseignants « mono-usage ». Une telle refondation devrait alors intégrer une palette de compétences variées, alignées sur les complexités du XXIe siècle et les attentes réelles du marché. Sans cela, la situation de ces milliers de diplômés en quête d’emplois à la hauteur de leurs compétences pourrait bien devenir une question sociale brûlante, dans un contexte déjà fragilisé par la précarité et le doute.
06/09/2024
30/06/2023