11/03/2024
INTRODUCTION
Il est difficile, pour la plupart des gens, de réfléchir à l’action
humaine d’un point de vue social. La plupart d’entre nous sont
habitués à observer, à expliquer les actions des autres en tant
qu’actes individuels, produits d’une volonté unique et personnelle, et à y réagir. Lorsque nous nous penchons sur les gens qui en sont
responsables, nous tentons d’évaluer leurs intentions, leur bonne foi, leur état psychique, leurs croyances, etc., et faisons peu de cas des facteurs sociaux — à l’exception, bien sûr, des cas où la personne a agi comme elle l’a fait sous la menace, par obligation ou pour toucher une rémunération. À l’occasion, surtout pour les enfants, nous sommes prêts à prendre en considération l’influence exercée par les parents, les pairs ou les médias — et en particulier les médias sociaux. Cela est sans doute dû au fait que nous faisons nous-mêmes l’expérience spontanée du monde à travers nos perceptions, nos réflexions et nos désirs individuels.
Si nous tenons compte du contexte dans lequel évolue l’acteur,
c’est surtout pour nous le représenter en possession d’une main
particulière qui lui a été distribuée, et avec laquelle il doit
maintenant jouer: il sera ainsi plus ou moins éduqué, plus ou moins
riche ou pauvre, membre ou non d’une population reconnaissable
(par sa couleur, sa culture ou autrement), etc.
Pourtant, Aristote disait déjà que nous sommes des «animaux
sociaux».
Presque toutes nos activités sont des activités de groupe et
la majeure partie de nos activités individuelles n’auraient aucun sens si les groupes sociaux n’existaient pas (par exemple, étudier à
l’université):
Nous travaillons dans des organisations: nos sociétés reposent
sur ce qu’on appelle une division du travail, c’est-à-dire que
chacun d’entre nous ne réalise qu’une infime portion du travail
nécessaire à la survie du groupe. À la base, la nature et la forme
de chacune de ces activités sont déterminées en relation avec
toutes les autres portions du travail à faire. De plus, presque
toutes nos activités quotidiennes sont déterminées par la
structure de l’organisation qui nous emploie, structure qui est
également un fait socialement déterminé. Enfin, nous
travaillons pour la plupart avec d’autres et ainsi entrons en
relation avec eux.
Nos activités de loisir se déroulent aussi avec des parents, des
amis ou des collègues: qu’il s’agisse d’une activité dans le plus
petit groupe qui soit, la dyade, qui comprend deux personnes, de
vacances partagées par un grand groupe de connaissances ou
d’un événement populaire lors duquel se rencontrent des
inconnus, la plupart de nos loisirs sont des activités sociales.
C’est peut-être durant une pandémie, à laquelle on a dû
répondre en limitant nos contacts, que cette réalité nous paraît
plus saillante: être séparé des autres fait mal.
Nous voyons le monde à travers les yeux des autres: au sens le
plus élémentaire, il s’agit déjà de constater que la plupart des
choses que nous savons sur le monde qui nous entoure nous
viennent de communications avec d’autres. La portion de réalité
dont nous avons personnellement fait l’expérience est
extrêmement limitée et même notre expérience directe d’un
événement ou d’une situation ne rend compte que d’une petite
portion de ce qui s’est passé. En un sens un peu moins évident,
quand on y songe un instant on se rend compte que notre
manière d’interpréter, de mettre en mots, de penser aux choses
— celles dont on entend parler aussi bien que celles dont on fait
l’expérience directe — provient de notre culture.
Ce monde perçu, interprété et compris contient également notre
propre personne: notre identité, notre place dans divers groupes
sociaux ou par rapport à eux, nos habiletés, notre manière de
penser, tout est le produit d’une culture particulière. Non pas
que nous vivions dans un monde purement imaginé, où les
«vrais» objets n’existent pas, où tout n’est que le fruit de notre
pensée: il s’agit plutôt de souligner que les objets réels ne se
présentent pas à nous dotés d’une étiquette expliquant leur
fonction et leur impact social. L’étiquette doit être apposée par
un observateur, en accord avec ceux avec qui il doit interagir.
Dès l’enfance nous apprenons à nous mettre à la place des
autres, non seulement grâce à notre faculté d’empathie, qui tient
davantage de l’instinct, mais aussi en imaginant ce que les
autres penseraient de nous s’ils nous voyaient agir, et quelle
serait leur réaction. Lorsque nous analysons nos propres
pensées, nos actions, nos problèmes et leurs solutions possibles,
nous nous demandons également ce que d’autres personnes
feraient à notre place. Nous aspirons particulièrement à savoir
ce qui est «normal», nous naviguons sur Internet à la recherche
de recommandations et de conseils sur les appareils
électroniques à acheter, les destinations vacances à privilégier,
les pratiques sexuelles à valoriser, les films à visionner sur
Netflix… Ce faisant, nous reconnaissons notre appartenance à
un groupe particulier et nous nous positionnons par rapport à
ses règles, à ses valeurs et à ses standards (ce qui est tout de
même différent de les accepter sans réfléchir).