Idiome Conception linguistique

Idiome Conception linguistique Nous nous spécialisons dans la structure textuelle, la syntaxe, la grammaire, l’orthographe et la justesse lexicale.

De fait, nous nous adaptons à tout contexte de communication, en considérant toujours primordiaux l’intention et le récepteur du message.

09/12/2021
12/05/2018

Des mots et des nombres : produit intérieur brutal

Jeudi noir, éléphants blancs et jours gris : novembre 2018 aura été pour le moins monochrome. Queen’s Park a un nouveau roi, ça nous l’avons bien compris. Finies, les randonnées dans le parc : le roi est fort; vive le roi ! Bien au-delà des annonces au sujet de l’abolition du Commissariat aux services en français, de la mort dans l’œuf de l’Université de l’Ontario français et du retrait de la subvention qui avait été promise à La Nouvelle Scène Gilles Desjardins, à laquelle a prêté son nom un bienfaiteur à l’égard du fait français en Ontario, un visionnaire, un développeur, un créateur d’emplois, un constructeur d’économie, le premier ministre ontarien ou le parti (progressiste ?)-conservateur, on ne sait plus trop s’ils doivent être distingués, a tiré là où ça lui fait mal : dans son propre pied.
On nous laisse croire à des compressions budgétaires. On joue les redresseurs de prétendues largesses du gouvernement précédent. On s’improvise réparateur, confesseur et rédempteur, la trinité même, d’une société que l’on considère, ce faisant, monolithique. Ça doit faire du bien, se percevoir ainsi sauveur. Il faut toutefois se demander qui est réellement sauvé, dans cette histoire de naufrage dans une oasis. On n’a rien appris de l’holocauste, des purges staliniennes, de la terreur que semaient Ceausescu et Tito, pour n’en nommer que quelques-uns et pour le besoin de la cause. Il serait indécent d’invoquer le génocide et le carnage de la Seconde Guerre mondiale et des régimes fascistes et communistes à titre de comparaison adéquate avec la situation qui fait rage à l’heure actuelle, comprenons-nous bien; mais il est intéressant de voir à quel point des dictateurs contre lesquels nous avons lutté, au nom de la dignité humaine, au sein des Alliés, à une époque pas si lointaine mais qui est reléguée à l’oubli, semblent inspirer le premier ministre bleu.
Nous nous sommes épanouis dans un pays et une province, selon ce qu’on nous enseignait, qui représentaient une mosaïque culturelle, conviviale, ouverte sur le monde et cheffe de file en matière de droits de la personne. Nous avons cru, jusqu’à maintenant, mis à part quelques intervalles despotiques, que tout nous était possible, peu importent notre origine, la couleur de notre peau, notre genre, notre allégeance, notre taille, l’accessibilité de l’Internet et la dimension de notre cuisine.

Trêve d’épanchement et de larmoiement, un rappel à la réalité s’impose. En 2016, l’industrie touristique était 7e en Ontario en matière d’exportation, représentant 4,3 % du produit intérieur brut (PIB), figurant de fait au 16e rang, et assurant 391 000 emplois, soit 5,5 % des emplois, bonne pour le 12e rang. Avec le concept de l’industrie du voyage ou de travel trade qui définit le tourisme à l’échelle mondiale et l’augmentation exponentielle du nombre de touristes annuellement au Canada et en Ontario depuis 2007, l’industrie atteindra des sommets qui étaient dans les nues, il y a à peine quelques années, et on estime que, par conséquent, elle s’avérera encore plus importante en ce qui a trait au PIB provincial.
Les arts et la culture, il convient de le préciser, s’inscrivent tout juste derrière, à 3,5 % du PIB ontarien et générant 276 000 emplois.
Par ailleurs, en 2017, 82 % des entreprises qu’avait sondées la Chambre de commerce de l’Ontario ont affirmé avoir peine à trouver une main-d’œuvre dite qualifiée. On projette de fait que, en 2019, la majorité des 323 000 postes qui auront été créés ne seront pas comblés. Rien de nouveau sous le ciel gris, direz-vous. Ce qui est intéressant, toutefois, c’est que, partout, peu importe la langue qui soutient le discours, on entend la même solution : l’immigration et l’intégration des nouveaux arrivants.
Enfin, le fait français en Ontario déborde largement les 4,7 % qui ont été enregistrés en 2016. En effet, en 2016, 766 555 élèves étaient inscrits à un programme de français de base et 212 714 étaient inscrits à un programme d’immersion en français; c’est près d’un million d’élèves, donc d’enfants de parents qui reconnaissent la valeur non pas seulement du français, mais du bilinguisme dans la province la plus populeuse du pays qui fait du multiculturalisme l’une de ses composantes cruciales. Ajoutons à cela les 979 269 élèves qui apprenaient le français au sein de conseils scolaires de langue anglaise. Toujours en 2016, 11,2 % de la population ontarienne parlaient l’anglais et le français.

Nul besoin d’être astrophysicien ou gastroentérologue pour comprendre qu’une immense part de l’économie ontarienne et de l’employabilité risquent d’être sapées par les mesures pour le moins draconiennes qu’a prises le gouvernement régressiste-conservateur. Il n’y a qu’à considérer que le tourisme et l’immigration risquent d’y être compromis. Les plus timorés objecteront que nous exagérons, ici, que le tourisme et l’immigration ne sont pas à ce point tributaire du fait français, et ils auront raison. Toutefois, l’enjeu est tout autre.
Quoi qu’en disent Canadians for Language Fairness, que l’on traduit curieusement par Canadiens pour l’équité linguistique, il n’est pas ici question que de demandes, que nous les jugions indues ou non, de la part des francophones. ll est question du message qui est véhiculé, bien au-delà de la province, auprès des touristes et des immigrants potentiels, dont dépend de plus en plus notre économie. Il est question de la bacaisse que l’on swinge dans le fond de la boîte à bois des francophiles. Il est question de l’un de deux peuples fondateurs d’une Confédération qui impliquait et qui implique encore et toujours l’Ontario, de deux peuples dont la vie culturelle réverbère outre les frontières. Certes, à l’époque de la Confédération canadienne, les francophones représentaient 75 000 habitants sur 1,6 millions, ce qui équivaut à... 4 %.
On veut prétexter que les temps ont changé et que l’histoire ne constitue pas un argument, qu’il n’y a là aucune clause grand-père ? Soit, convenons-en, mais n’oublions pas d’expliquer aux visiteurs et aux nouveaux arrivants pourquoi nous occultons l’une des deux pierres angulaires de la Confédération canadienne.
On veut parler d’équité linguistique ? Parlons-en. L’équité, c’est de ne pas exiger le nombre égal, mais le déploiement proportionnel. Le Commissariat, l’Université et La Nouvelle Scène représentaient-ils vraiment plus de 5 % du budget ontarien ? La fermeture du Commissariat permettrait des économies de 1,2 M $, l’Université aurait coûté 83,5 M$, divisés entre le fédéral et la province et La Nouvelle Scène aurait coûté 2,9 M$, pour une somme de 87,6 M$, sans même que soit considérée la part du fédéral dans le financement de l’Université, ce qui équivaut à un peu plus de 0,05 % des dépenses que prévoyait le gouvernement ontarien libéral, qui étaient projetées à 158,5 G$.
On veut remettre en question le caractère de la justice, au lieu, pour traduire le mot fairness ? Allons-y. La justice, c’est de permettre la liberté tant qu’elle n’enfreint pas le droit et qu’elle se concrétise conformément aux règles. La vaste majorité des universités de langue anglaise comptent certes des départements d’études françaises, mais qui sont d’abord désignées en anglais, soit French Studies. Qui plus est, comment la liberté d’expression des francophones, entérinée en tant que droit par la Loi sur les services en français, transgresse-t-elle les droits de quiconque ? Comment est-il injuste que la minorité linguistique officielle veuille être servie dans sa langue, en toute équité, c’est-à-dire selon le nombre d’occurrences en français par rapport au nombre d’occurrences en anglais ? En effet, avouons-le, le service en français ne devrait affecter les unilingues anglophones que 4,7 % du temps.
Laissons cette lexicomanie qui nous fait déraper du soi-disant propos de M. F. lui-même : l’argument économique.
Au-delà des crises antérieures et du godendard de guerre que l’on a enterré, mais à fleur de sol, au-delà des acquis et des rêves que les régressistes soutirent à la population, et non pas qu’aux francophones, au-delà de la dualité linguistique, il y a le caractère translinguistique qui définit plus d’un million d’Ontariens, qui incluent les parents francophiles dont les enfants sont inscrits à des cours en français à des degrés variables et qui incluent les anglophones et les citoyens d’origine linguistique autre que le français qui prennent part à la vie dans les deux langues dans une province qui l’avait sanctionné, le croyions-nous, irréversiblement, il n’y a pas si longtemps. Personne n’a supplié le gouvernement de donner une université aux Franco-Ontariens; nous lui avons demandé de contribuer à l’établissement du savoir, un investissement des plus durables, s’il faut en croire les exigences en matière d’employabilité dite compétente. Personne ne lui a demandé de faire du Commissariat aux services en français l’autorité suprême; nous ne lui avons rien demandé, en fait, au sujet de l’instance qui devait veiller à l’épanouissement du bilinguisme, de la francophonie comme de la francophilie, et ce, au détriment de rien, au détriment de personne.
Nous pourrions longuement décrire les bienfaits du bilinguisme par le biais de recherches et d’expériences. Nous y reviendrons un jour si nous le devons. Toutefois, en guise de conclusion provisoire, établissons que, en 2016, la langue française était encore la minorité majoritaire, quoi que nous annonçaient les prophètes du déclin. L’Ontario se targue d’être la province la plus populeuse, la province qui emploie le plus de main-d’œuvre de toutes sortes, la province qui affiche le PIB le plus élevé. Elle est aussi le foyer du plus grand nombre de francophones en situation minoritaire. Tout simplement, M. F. et mesdames et messieurs les régressistes-conservateurs, que propage-t-on en fait de message auprès des visiteurs et des nouveaux arrivants potentiels en ne tolérant même pas les institutions qui contribuent à l’épanouissement de la minorité linguistique officielle au sein d’un pays qui reconnaît celle-ci de droit, alors que l’on se croit, à tort ou à raison, le noyau de ce pays ? Y aurait-il près d’un million d’enfants dont les parents sont à ce point crédules qu’ils inscrivent leurs enfants en immersion française ou en français de base ? Qui voudra investir dans une province qui se referme, qui implose et qui dissimule son avidité pour la pureté révisionniste dans des compressions qui se traduisent en des miettes dans une sandwicherie ? Personne ne veut être associé à la stagnation.
M. F. et chers députés régressistes-conservateurs, le développement économique a besoin de minorités linguistiques fortes. Vous n’avez qu’à consulter, à cet égard, la complexion et la reconnaissance linguistiques de la Chine, des États-Unis et de l’Inde, soit les trois pays qui ont enregistré le PNB le plus élevé en 2017. De fait, encore en 2014, plus d’un tiers des États américains, dans l’ouest, le sud et l’est, n’ont pas même adopté une loi qui ferait de l’anglais la langue officielle. Ainsi, M. F. et chers députés régressistes-conservateurs, au nom des francophiles qui reconnaissent la valeur du bilinguisme – non pas la valeur du français seulement –, des touristes de partout au monde et des nouveaux arrivants qui viendraient s’établir ici, nous vous demandons de faire preuve de vision, aussi, au-delà de votre calculette, de votre abaque et de votre circulaire des rabais.
Éric Charlebois
Ontarien

Adresse

Hawkesbury, ON
K6A1R2

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