11/07/2017
« Le vieux Renard s’en est allé ».
Hommage de Prudent Victor Topanou à Fulbert Géro Amoussouga :
L’humaniste et le néo-développementaliste convaincu.
Très tôt, sans que je ne puisse me rappeler avec exactitude à quand cela remonte, nous sous sommes appelés mutuellement « Vieux Renard ». Sans doute moins de deux ans après que nous nous soyons connus ; peut-être un peu moins. Mais peu importe. Ce pseudonyme qu’il nous a choisi était pour moi, la forme ultime de son humanisme.
C’est le Professeur Fulbert Géro Amoussouga qui était Doyen de la Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et Politiques (FASJEP) quand j’ai débuté ma carrière universitaire : c’était en 1998. C’est lui qui me prodigua les premiers conseils et guida mes premiers pas. Je pourrais écrire pour lui, « le guide de l’universitaire débutant ». J’ai bénéficié de son soutien, de son affection et de son accompagnement. Il savait déceler en chacun ses capacités propres, ses talents intrinsèques. Il était généreux, très généreux et nombre de ses collègues ont bénéficié de ses largesses. J’en ai bénéficié moi aussi en 2005, dans le cadre de la préparation au Concours d’Agrégation, alors qu’il n’y était nullement obligé.
C’est lui qui a décidé, à la demande du Professeur Théodore Holo, de me mettre à la disposition de la Chaire Unesco des droits de la personne et de la démocratie : c’était le 1er octobre 1999, soit un an jour pour jour après mon recrutement.
C’est encore lui qui fit de moi, le premier Secrétaire Scientifique de ladite Chaire : c’était le 30 mai 2001, soit deux ans après ma mise à disposition de la Chaire. La seule contrepartie qu’il exigea de moi, amicalement et fraternellement mais tout aussi fermement (fortiter in re, suaviter in modo), c’était que je m’inscrive très rapidement sur les listes d’aptitude du Cames. C’est pour lui que je le fis, malgré toutes les péripéties, en 2003 : je devins cette année-là Maître-Assistant.
Avant même que je ne tire un quelconque bénéfice personnel de cet avancement, je le vis fier, fier de ma réussite et il ne se cachait pas pour l’exprimer !!! J’ai pris conscience à ce moment-là de toute la sincérité et de toute l’honnêteté qui le caractérisent.
De mon passage de grade en 2012, il était encore plus fier. Il fut l’un des rares à m’appeler pour me féliciter quand je suis devenu Maître de Conférences. Tout Agrégé qu’il était, il avait un profond respect pour ceux qui accédaient au grade de Maître de Conférences par la voie longue.
En effet, pour les non universitaires qui ne le savent pas, au Cames, on accède au corps de « Maîtres de conférences » par deux voies, la voie courte, celle du concours d’Agrégation et la voie longue, celle de la production du savoir, celle des publications. On pouvait devenir Agrégé avec seulement deux articles non publiés mais assortis de promesse de publication souvent non tenues alors qu’on ne peut devenir Maître de conférences avec moins de sept articles publiés dans au moins trois matières fondamentales. Le Professeur Fulbert Géro Amoussouga avait pleinement conscience, plus que beaucoup d’autres, de toute la portée de cette différence et il la respectait.
Je n’ai malheureusement pu lui offrir ma titularisation avant sa mort, mais pour lui, je le ferai comme un dernier motif de fierté, à titre posthume.
Le Professeur Fulbert Géro Amoussouga ne laissait personne indifférent : on l’aimait ou ne l’aimait pas. Il avait ses défauts et ses qualités ; comme nous tous et beaucoup d’universitaires pourraient en dire autant. Il avait pu blesser certains ; qui d’entre nous peut se glorifier de n’avoir jamais blessé personne ? Son humanisme était doublé d’un néo-développementalisme de conviction.
Le Professeur Fulbert Géro Amoussouga fait partie des élites béninoises et africaines qui sont convaincues que l’on ne peut construire une démocratie sans avoir développé un pays. Il soutenait que le développement a toujours précédé, dans l’Histoire, la démocratie. En lui et en d’autres encore le Président Boni Yayi trouvait un soutien intellectuel à sa théorie sur la « dictature du développement » que d’autres appellent encore une « dictature éclairée ». Il faut dire que c’était une mode chez les économistes. Mais lui, sa conviction était sincère ; elle était aussi honnête parce que ne relevait pas d’une attitude alimentaire ; elle était fondée sur l’observation historique mais aussi actuelle avec les exemples de la Chine, de la Guinée équatoriale, du Rwanda et de bien d’autres pays encore. Il ne se sentait nullement contrarié par les exemples indien, namibien, ghanéen et autre.
En le faisant Ministre d’État en charge des OMD-ODD, le Président Boni Yayi lui donnait l’occasion de mettre en œuvre cette conviction intellectuelle qui l’a toujours animée et que tous ses étudiants lui connaissaient. Il s’agissait de la satisfaction des besoins essentiels à partir desquels l’individu pouvait aspirer à d’autres formes de liberté. Comme le Président Boni Yayi il pensait qu’une « démocratie qui ne nourrit pas son homme est un leurre ». Il le pensait du plus profond de ses entrailles.
Cette discussion nous a toujours opposés, moi défendant la thèse contraire. Mais au lendemain de l’élection présidentielle de 2016 et la victoire du Président Patrice Talon, il me demanda une énième fois si j’étais toujours satisfait de cette « démocratie universelle ». Pour la première fois, je lui répondis qu’il n’avait pas tout à fait tort. Aujourd’hui plus qu’hier, je pense qu’il n’avait pas tort.
Vieux Renard, va !
Que la terre te soit légère et que ton âme repose en paix.
Vanités des vanités, tout est vanité !!!
Perpétuelle reconnaissance.