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18/05/2026

⚖️ Droit commercial vs droit civil : 7 différences que tout commerçant doit absolument connaître

Ce que personne ne vous a expliqué clairement et qui peut vous coûter très cher

🔥 Imaginez la scène.

Un commerçant de Ouagadougou livre des marchandises à un client. Pas de bon de livraison signé, pas de contrat écrit. Juste une parole donnée et un virement bancaire partiel. Trois mois plus t**d, le client nie avoir reçu la totalité des marchandises.

Le commerçant consulte un ami juriste qui lui dit : « Sans écrit, tu ne peux pas prouver. »

❌ Faux. Totalement faux en droit commercial OHADA.

Ce commerçant vient de perdre son procès non pas parce que le droit ne le protège pas, mais parce qu'il ne connaît pas les règles spécifiques qui s'appliquent à lui.

Droit civil et droit commercial ne sont pas la même chose. Ils obéissent à des logiques différentes, à des délais différents, à des règles de preuve différentes. Confondre les deux, c'est naviguer sans boussole.

👉 Voici les 7 différences fondamentales que chaque commerçant, chaque étudiant en droit et chaque praticien de la zone OHADA doit graver dans sa mémoire.

🟠 DIFFÉRENCE N°1 : la preuve : liberté totale vs formalisme strict

C'est la différence la plus immédiatement utile pour un commerçant. Et la plus méconnue.

👉 En droit civil, la preuve des actes juridiques est soumise à un formalisme rigoureux. En principe, tout acte dépassant un certain montant doit être prouvé par écrit. Pas d'écrit, pas de preuve recevable. Cette règle est héritée du Code civil napoléonien qui cherchait à protéger les parties contre les contestations abusives. (Art. 1341 du Code civil de 1804)

👉 En droit commercial OHADA, c'est l'opposé radical.

Aux termes de l'article 5 AUDCG « les actes de commerce se prouvent par tous moyens même par voie électronique à l'égard des commerçants. »

Tous moyens. Sans restriction. Sans plancher de montant. Cela signifie qu'un commerçant peut prouver une transaction commerciale par :
✓ Un SMS ou un message WhatsApp
✓ Un email sans signature électronique
✓ Une facture unilatéralement établie
✓ Le témoignage d'un tiers
✓ Ses propres livres de commerce
✓ Un relevé bancaire
✓ La présomption tirée du comportement des parties

Et ce n'est pas tout. L'article 5 ajoute en son alinéa 2 une règle redoutable pour les situations mixtes : « Tout commencement de preuve par écrit autorise le commerçant à prouver par tous moyens contre un non-commerçant. »

Autrement dit, si vous êtes commerçant et que vous avez le moindre début de preuve écrite (même un simple SMS) vous pouvez ensuite prouver l'intégralité de votre créance par tous moyens. Le droit commercial vous donne un avantage probatoire considérable.

L'article 5 précise également que les «livres de commerce» et les «états financiers de synthèse» constituent des moyens de preuve. Un commerçant qui tient correctement sa comptabilité dispose donc d'un arsenal probatoire puissant.

💡Leçon pratique : Ne dites jamais à un commerçant qu'il a perdu son procès parce qu'il n'a pas d'écrit. Demandez-lui d'abord s'il a des SMS, des emails, des relevés bancaires, des livres de commerce. En droit commercial OHADA, la liberté de la preuve est totale.

🟢 DIFFÉRENCE N°2 : la prescription : 5 ans vs 30 ans (ou plus)

La prescription extinctive, c'est le délai au-delà duquel une action en justice est irrecevable. Le créancier qui attend trop longtemps perd son droit d'agir.

👉 En droit civil commun, la prescription de droit commun est très longue (jusqu'à 30 ans dans certains systèmes hérités du droit romain. Cette durée reflète la nature des droits civils : propriété, succession, état des personnes) des droits stables qui peuvent s'éteindre lentement.(Art. 2262 C. civ. de 1804)

👉 En droit commercial OHADA, le législateur a fait un choix radicalement différent.

Selon l'article 16 AUDCG « les obligations nées à l'occasion de leur commerce entre commerçants, ou entre commerçants et non-commerçants, se prescrivent par cinq ans si elles ne sont pas soumises à des prescriptions plus courtes. »

Cinq (05) ans. Ce délai reflète la logique commerciale : les affaires doivent être réglées rapidement. Un créancier commerçant qui dort sur ses droits pendant plus de 5 ans est présumé y avoir renoncé.

Mais l'AUDCG va plus loin. Il organise un régime complet de la prescription aux articles 16 à 29, avec des règles précises sur :

• Le point de départ du délai, il court à compter du jour où le titulaire a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d'agir (art. 17). Ce n'est pas nécessairement la date du contrat.

• La suspension, le délai s'arrête temporairement sans effacer le temps déjà couru. Elle joue notamment en cas de médiation ou conciliation, de mesure d'instruction judiciaire, ou d'impossibilité d'agir due à la loi, à la convention ou à la force majeure (art. 21).

• L'interruption, le délai est effacé et repart à zéro pour la même durée. Elle résulte d'une reconnaissance de dette, d'une demande en justice, même en référé (art. 23), ou d'un acte d'exécution forcée (art. 24).

• La renonciation, on ne peut renoncer qu'à une prescription déjà acquise, pas à une prescription future (art. 28).

• L'aménagement conventionnel, les parties peuvent raccourcir ou allonger le délai légal, mais jamais en deçà d'un an ni au-delà de dix ans (art. 29). Cette liberté est une spécificité remarquable : le législateur OHADA fait confiance aux commerçants pour gérer leurs délais.

⚠️ À RETENIR ABSOLUMENT : La prescription commerciale de 5 ans s'applique même entre un commerçant et un non-commerçant. Si vous êtes commerçant et que vous avez une créance sur un particulier née d'une opération commerciale, vous avez 5 ans, pas 30 ans, pour agir. Passé ce délai, votre action est irrecevable, même si la dette est incontestable.

🔵 DIFFÉRENCE N°3 : la solidarité : présumée vs stipulée

La solidarité passive, c'est la règle qui permet à un créancier de réclamer l'intégralité d'une dette à n'importe lequel des codébiteurs, sans avoir à diviser sa demande entre eux.

C'est une garantie puissante pour le créancier. Mais les deux droits traitent cette question de manière diamétralement opposée.

👉 En droit civil, la solidarité "ne se présume pas". Elle doit être expressément stipulée dans le contrat ou résulter d'un texte de loi. Si le contrat civil ne dit rien sur la solidarité, chaque codébiteur ne doit que sa part. Le créancier doit donc actionner tous les débiteurs séparément, chacun pour sa quote-part.

👉 En droit commercial, la solidarité entre codébiteurs "se présume". C'est un principe général du droit commercial reconnu par la doctrine et la jurisprudence constante des pays de tradition commerciale française, repris dans l'espace OHADA.

Cela signifie qu'en matière commerciale, si deux ou plusieurs personnes s'engagent ensemble envers un créancier pour une obligation commerciale, le créancier peut réclamer la totalité à l'un quelconque d'entre eux sans que le débiteur actionné puisse exiger du créancier qu'il divise d'abord ses poursuites entre tous les codébiteurs.

❓Pourquoi cette différence ? Parce que le commerce repose sur la confiance et le crédit. Un fournisseur qui livre des marchandises à une société doit pouvoir actionner n'importe quel associé indéfiniment responsable sans se perdre dans des divisions de recours. La solidarité présumée en droit commercial est une garantie de fluidité du crédit.

⚠️ Pour les praticiens : cette présomption de solidarité joue à plein dans les contrats commerciaux conclus sans stipulation expresse. Ne l'oubliez pas lorsque vous rédigez un acte ou conseillez un client sur ses recours.

🟣 DIFFÉRENCE N°4 : La rapidité et la compétence juridictionnelle

La rapidité est l'âme du droit commercial. Le commerce ne peut pas attendre les lenteurs d'une procédure ordinaire. Cette exigence de célérité se retrouve à plusieurs niveaux.

✓ La juridiction compétente

👉 En matière civile, le tribunal compétent est généralement le tribunal de grande instance selon le montant du litige.

👉 En matière commerciale, c'est la juridiction commerciale, tribunal de commerce là où il existe, ou chambre commerciale du tribunal de grande instance qui est compétente. Cette juridiction est composée ou présidée par des magistrats spécialisés dans les affaires commerciales, qui connaissent les réalités du monde des affaires.

✓ Le référé commercial : la procédure d'urgence

L'AUDCG fait référence à plusieurs reprises au juge statuant « à bref délai ». Ce n'est pas une formule rhétorique : c'est la consécration de procédures d'urgence dans le droit commercial OHADA.

On retrouve cette expression dans des domaines cruciaux :

• Le bail à usage professionnel, le juge peut ordonner des mesures urgentes à bref délai (arts. 106, 107, 117, 120, 125, 132...)
• Le RCCM, le contentieux des inscriptions est tranché à bref délai (arts. 66, 68)
• La vente commerciale, certaines mesures conservatoires sont ordonnées à bref délai (art. 282, 285)

✓ L'exécution provisoire

👉 En matière commerciale, les décisions judiciaires sont souvent assorties de l'exécution provisoire, ce qui signifie que le débiteur condamné doit s'exécuter même s'il interjette appel. Cette règle protège le créancier commercial contre les recours dilatoires.

💡 La logique profonde : le civil protège. Le commercial accélère. Le droit civil est conçu pour des relations durables où le temps de réflexion est une valeur. Le droit commercial est conçu pour des flux économiques où chaque jour de ret**d coûte de l'argent.

🟤 DIFFÉRENCE N°5 : les intérêts : anatocisme et taux conventionnels

👉 En droit civil, les intérêts obéissent à des règles restrictives : le taux légal s'applique par défaut, les intérêts ne courent qu'après mise en demeure, et l'anatocisme, c'est-à-dire la capitalisation des intérêts, les intérêts qui produisent eux-mêmes des intérêts, est strictement encadré.

👉 En droit commercial, la liberté est beaucoup plus grande.

• Taux conventionnel : les parties à un contrat commercial peuvent librement fixer le taux d'intérêt applicable, dans les limites légales de l'usure. Ce taux peut être supérieur au taux légal.

• Intérêts moratoires automatiques : l'article 291 AUDCG stipule que : « Tout ret**d dans le paiement du prix oblige au paiement des intérêts calculés au taux de l'intérêt légal et ce, sans préjudice des dommages-intérêts éventuellement dus pour autre cause. » En cas de ret**d de paiement dans une vente commerciale, l'article 291 prévoit des intérêts calculés au taux de l'intérêt légal, courant à compter de l'envoi d'une mise en demeure par lettre recommandée avec avis de réception ou tout moyen équivalent.

• Anatocisme : en droit commercial, la capitalisation des intérêts est admise dans des conditions plus souples qu'en droit civil. Les intérêts dus pour une année entière peuvent s'incorporer au capital et produire eux-mêmes des intérêts. Cette règle est particulièrement importante en droit bancaire commercial.

• Intérêts dans la vente commerciale : si le vendeur est contraint de restituer le prix (résolution de la vente par exemple), il doit payer des intérêts sur ce montant à compter du jour où il a reçu le paiement (art. 300 AUDCG).

⚠️ Pour les commerçants : ne laissez jamais une créance commerciale sans réclamer les intérêts moratoires. Une simple mise en demeure par lettre recommandée suffit à faire courir les intérêts légaux. C'est votre droit. Ne l'abandonnez pas.

⚪ DIFFÉRENCE N°6 : les obligations comptables : une contrainte spécifique aux commerçants

👉 Le droit civil n'impose aucune obligation comptable aux particuliers qui accomplissent des actes civils. Un particulier peut gérer ses finances sans tenir aucun registre.

👉 En droit commercial, la loi impose des obligations comptables précises, dont le non-respect est sanctionné.

Aux termes de l'article 13 AUDCG « Tout commerçant, personne physique ou morale, doit tenir tous les livres de commerce conformément aux dispositions de l'Acte uniforme relatif à l'organisation et à l'harmonisation des comptabilités des entreprises. »

Ces obligations varient selon le statut :

👉 Pour le commerçant ordinaire :
• Tenue de tous les livres de commerce exigés par l'AUDCIF (Acte uniforme sur les comptabilités)
• Établissement annuel des états financiers de synthèse (art. 15 AUDCG) pour les personnes morales
• Mention du numéro RCCM sur tous les livres de commerce (art. 14 AUDCG)

👉 Pour l'entreprenant :
• Un livre journalier mentionnant chronologiquement les ressources et les emplois conservé 5 ans minimum (art. 31 AUDCG)
• Un registre des achats pour les activités de vente de marchandises (art. 32 AUDCG)

La valeur probatoire de ces livres est considérable. En cas de litige, les livres de commerce régulièrement tenus peuvent constituer une preuve contre leur auteur et en sa faveur, dans les conditions prévues par l'AUDCG.

💡Ce que beaucoup ignorent : les livres de commerce correctement tenus ne sont pas seulement une obligation légale. Ils sont un outil de preuve puissant en cas de contestation. Un commerçant qui tient une comptabilité rigoureuse est un commerçant qui peut prouver ses droits.

🟡 DIFFÉRENCE N°7 : la capacité et les incompatibilités : accéder au commerce n'est pas un droit universel

👉 En droit civil, toute personne majeure capable peut accomplir des actes juridiques. La règle est celle de la liberté, sauf incapacité spécialement prévue.

👉 En droit commercial OHADA, l'accès au commerce est soumis à des règles spécifiques qui n'ont pas d'équivalent en droit civil.

✓ La capacité commerciale

Selon l'article 6 AUDCG « nul ne peut accomplir des actes de commerce à titre de profession, s'il n'est juridiquement capable d'exercer le commerce. »

• Le mineur non émancipé ne peut pas avoir la qualité de commerçant ni effectuer des actes de commerce (art. 7 al. 1 AUDCG). Cette protection est absolue.

• Le conjoint du commerçant n'a la qualité de commerçant que s'il accomplit personnellement des actes de commerce à titre de profession et séparément de ceux de son conjoint (art. 7 al. 2 AUDCG). Le statut de commerçant ne se transmet pas par le mariage.

✓ Les incompatibilités : quand la loi interdit le commerce

L'AUDCG pose un principe clair en son article 8 : « Nul ne peut exercer une activité commerciale lorsqu'il est soumis à un statut particulier établissant une incompatibilité. Il n'y a pas d'incompatibilité sans texte. »

La liste des professions incompatibles avec le commerce est précisée à l'article 9 AUDCG :

• Fonctionnaires et personnels des collectivités publiques et des entreprises à participation publique
• Officiers ministériels et auxiliaires de justice : avocat, huissier, commissaire-priseur, agent de change, notaire, greffier, administrateur et liquidateur judiciaire
• Expert-comptable agréé et comptable agréé, commissaire aux comptes, conseil juridique, courtier maritime
• Plus généralement, toute profession dont l'exercice fait l'objet d'une réglementation interdisant le cumul avec le commerce

✓ Les interdictions judiciaires

Au-delà des incompatibilités, certaines personnes sont frappées d'une interdiction d'exercer le commerce prononcée par une juridiction :

• Interdiction générale prononcée par une juridiction d'un État partie (art. 10 AUDCG)
• Interdiction prononcée par une juridiction professionnelle (limitée à l'activité concernée)
• Interdiction résultant d'une condamnation pénale définitive à une peine privative de liberté pour crime de droit commun, ou à au moins 3 mois d'emprisonnement non assorti de sursis pour délit contre les biens ou infraction économique ou financière (art. 10 AUDCG)

⚠️ Ce que beaucoup ignorent et qui est piégeux : même si une personne est en situation d'incompatibilité ou d'interdiction, les actes qu'elle accomplit restent valables envers les tiers de bonne foi (arts. 8 et 12 AUDCG). Autrement dit, son cocontractant de bonne foi est protégé. Mais la personne interdite ne peut pas elle-même se prévaloir de ces actes pour en tirer un avantage.

✅ CE QU'IL FAUT RETENIR

Le droit commercial n'est pas le droit civil des commerçants. C'est un droit autonome, avec sa propre logique, ses propres délais, ses propres règles de preuve et ses propres juridictions.

Cette autonomie n'est pas un accident. Elle répond à une nécessité économique profonde : le commerce a besoin de rapidité, de sécurité du crédit et de fluidité des échanges. Le droit commercial OHADA est précisément conçu pour servir ces besoins.

Ignorer ces 7 différences, c'est s'exposer à des prescriptions ratées, des preuves rejetées, des solidarités manquées et des juridictions incompétentes. C'est perdre des procès gagnables. C'est laisser des créances s'éteindre faute d'avoir agi à temps.

Connaître ces 7 différences, c'est se donner les moyens de défendre ses droits et ceux de ses clients avec toute la rigueur que la profession exige.


17/05/2026
17/05/2026

⚖️ Les sources du droit commercial OHADA : qui commande à qui ?

Loi, coutume, jurisprudence CCJA et lex mercatoria, la hiérarchie que tout praticien doit maîtriser

🔥 Un avocat cite une loi nationale. Son adversaire sort un Acte Uniforme OHADA. Le juge tranche. Qui a raison ?

Cette situation se produit chaque semaine dans les prétoires africains. Et beaucoup de praticiens, y compris expérimentés, répondent mal à cette question. Non par ignorance, mais parce qu'ils n'ont jamais pris le temps de maîtriser l'architecture des sources du droit commercial OHADA et leur hiérarchie.

Aujourd'hui, on règle cette question une bonne fois pour toutes.

Avant tout, il est important de comprendre ce qu'est une « source du droit »

👉 Une source du droit, c'est simplement d'où vient la règle qui s'applique.

Quand un commerçant signe un contrat, quand un créancier saisit un débiteur, quand un juge tranche un litige commercial, plusieurs règles peuvent prétendre s'appliquer en même temps : un texte national, un acte uniforme OHADA, un usage du secteur, une décision de justice. Laquelle prime ? Dans quel ordre ?

C'est précisément la question des sources du droit et de leur hiérarchie.

En droit commercial OHADA, on distingue cinq (05) grandes catégories de sources, organisées en une pyramide dont il faut connaître chaque étage.

1. Le Traité OHADA : le socle de tout l'édifice

Tout commence par le Traité relatif à l'harmonisation du droit des affaires en Afrique, signé à Port-Louis (Île Maurice) le 17 octobre 1993, révisé à Québec le 17 octobre 2008.

Ce traité est la norme fondatrice. Il crée l'organisation, définit ses objectifs, institue ses organes (CCJA, ERSUMA, Secrétariat Permanent, Conseil des Ministres) et surtout, pose la règle qui gouverne tout le reste.

⚖️ Article 10 du Traité OHADA : La règle d'or
👉« Les Actes uniformes sont directement applicables et obligatoires dans les États parties, nonobstant toute disposition contraire de droit interne, antérieure ou postérieure. »

Analysons chaque mot de cet article, car chaque mot compte :

▶ « Directement applicables » : l'acte uniforme n'a pas besoin d'être transposé en droit national. Il s'applique automatiquement dès sa publication au Journal Officiel OHADA. Pas de loi nationale de ratification nécessaire.

▶ « Obligatoires » : le juge national est tenu de l'appliquer. Il ne peut pas y déroger au motif qu'une loi nationale dit autre chose.

▶ « Nonobstant toute disposition contraire » : l'acte uniforme prime même sur les lois nationales postérieures. Même si le Parlement "burkinabè" vote demain une loi sur le droit commercial, si elle contredit l'AUDCG, c'est l'AUDCG qui s'applique.

▶ « Antérieure ou postérieure » : la primauté vaut dans les deux sens du temps. Une loi nationale de 1972 n'échappe pas à l'AUDCG. Une loi nationale de 2025 non plus.

⚠️ À RETENIR ABSOLUMENT : Le Traité OHADA est au sommet de la hiérarchie. Il institue une primauté absolue des Actes uniformes sur les droits nationaux. Aucune loi nationale ne peut y déroger, quelle que soit sa date.

2. Les Actes Uniformes : la loi commune des 17 États

Les actes uniformes sont les textes législatifs adoptés par le Conseil des Ministres de l'OHADA. Ils constituent le corps du droit OHADA et forment la première source directe du droit commercial dans les États parties.

À ce jour, l'OHADA a adopté 11 actes uniformes couvrant les principaux domaines du droit des affaires :

1°) Acte uniforme portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d'exécution (AUPSRVE), adopté à Kinshasa le 17/10/2023 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 15/11/2023

2°) Acte uniforme relatif au Système comptable des entités à but non lucratif (AUSYCEBNL), adopté à Niamey le 22/12/2022 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 22/02/2023

3°) Acte uniforme relatif au droit de l'arbitrage (AUA), adopté à Conakry (GUINEE) le 23/11/2017 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 15/12/2017

4°) Acte uniforme relatif à la médiation (AUM), adopté à Conakry (GUINEE) le 23/11/2017 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 15/12/2017

5°) Acte uniforme relatif au droit comptable et à l'information financière (AUDCIF), adopté à Brazzaville (CONGO) le 26/01/2017 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 15/02/2017

6°) Acte uniforme portant organisation des procédures collectives d'apurement du passif (AUPCAP), adopté à Grand-Bassam (COTE D'IVOIRE) le 10/09/2015 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 25/09/2015

7°) Acte uniforme révisé relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d'intérêt économique (AUSCGIE), adopté à Ouagadougou (BURKINA FASO) le 30/01/2014 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° Spécial du 04/02/2014

8°) Acte uniforme révisé portant organisation des sûretés (AUS), adopté à Lomé (TOGO) le 15/12/2010 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° 22 du 15/02/2011

9°) Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives (AUSCOOP), adopté à Lomé (TOGO) le 15/12/2010 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° 23 du 15/02/2011

10°) Acte uniforme révisé portant sur le droit commercial général (AUDCG), adopté à Lomé (TOGO) le 15/12/2010 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° 21 du 15/02/2011

11°) Acte uniforme relatif aux contrats de transport de marchandises par route (AUCTMR), adopté à Yaoundé (CAMEROUN) le 22/03/2003 et publié au Journal Officiel de l'OHADA n° 13 du 31/07/2003

Pour notre matière, le Droit Commercial Général, c'est l'AUDCG révisé du 15 décembre 2010 qui s'applique. Il contient 307 articles organisés en 9 livres.

👉 Caractéristiques essentielles des Actes uniformes :

✓ Uniformité : le même texte s'applique à Ouagadougou, Dakar, Abidjan, Douala, Libreville... Un commerçant burkinabè et un commerçant ivoirien sont soumis aux mêmes règles.

✓ Supranationalité : l'Acte Uniforme n'est pas une loi nationale. C'est un droit commun qui transcende les frontières.

✓Substitution : l'AUDCG ne s'ajoute pas au droit national. Il le remplace sur les matières qu'il régit.

✓ Complémentarité : sur les questions que l'AUDCG ne règle pas, le droit national continue de s'appliquer, à condition de ne pas contredire l'Acte uniforme.

⚖️ Article 1 al. 3 AUDCG : « En outre, tout commerçant ou tout entreprenant demeure soumis aux lois non contraires au présent Acte uniforme, qui sont applicables dans l'État partie où se situe son établissement ou son siège social. »

Voilà la règle de coexistence : le droit national s'applique dans les espaces que l'AUDCG ne couvre pas et à condition de ne pas le contredire.

3. La jurisprudence de la CCJA : la source interprétative suprême

La Cour Commune de Justice et d'Arbitrage (CCJA), dont le siège est à Abidjan (Côte d'Ivoire), est l'institution judiciaire centrale de l'OHADA.

❗Mais attention : la CCJA n'est pas une simple cour d'appel. Elle est bien plus que ça.

❓Qui est la CCJA ?

La CCJA joue un triple rôle :

✓ Juridiction supranationale de cassation : elle statue sur les pourvois formés contre les décisions des juridictions nationales dans les matières relevant des Actes uniformes. Quand la Cour de cassation burkinabè, sénégalaise ou camerounaise a statué sur une question d'AUDCG, la CCJA peut réviser sa décision.

✓ Juridiction d'arbitrage : elle administre les procédures d'arbitrage commercial international dans l'espace OHADA.

✓ Organe consultatif : les États parties et le Conseil des Ministres peuvent lui demander des avis sur l'interprétation des Actes uniformes.

👉 Pourquoi la jurisprudence CCJA est une source du droit

Dans les systèmes juridiques de tradition romano-germanique (comme ceux de l'Afrique francophone), la jurisprudence n'est pas formellement une source du droit au sens technique : un juge n'est pas lié par les décisions de ses prédécesseurs.

Mais en pratique, la jurisprudence de la CCJA s'impose pour deux raisons puissantes :

• Autorité : la CCJA est la juridiction suprême en matière d'OHADA. Ses interprétations font autorité sur l'ensemble des juridictions des 17 États parties. Un juge national qui s'en écarte s'expose à cassation.

• Uniformité nécessaire : si chaque État interprétait l'AUDCG à sa manière, l'objectif d'harmonisation serait réduit à néant. La CCJA garantit que le même texte est interprété de la même façon à Ouagadougou et à Libreville.

Par exemple, la CCJA a rendu plusieurs arrêts précisant les conditions de l'injonction de payer sous AUPSRVE, les effets de la clause compromissoire dans les contrats commerciaux, ou les critères de la qualité de commerçant. Ces arrêts font partie du droit vivant de l'OHADA au même titre que les articles de l'AUDCG.

👉 Les avis de la CCJA

Distincts des arrêts, les avis de la CCJA sont rendus en réponse à des demandes d'interprétation. Ils ne lient pas formellement les juridictions nationales, mais leur autorité morale est considérable. En pratique, les juges nationaux et les praticiens les suivent.

⚠️ Pour les praticiens : avant de rédiger un acte ou de plaider, consulter la base jurisprudentielle de la CCJA (disponible sur ohada.com) est indispensable. Un argument ignorant la jurisprudence CCJA est un argument incomplet.

4. Les lois nationales : une source complémentaire et résiduelle

Les lois nationales des États parties restent applicables dans deux configurations :

✓ Configuration 1 : matières non couvertes par l'OHADA

L'OHADA n'a pas tout harmonisé. Il existe des domaines importants du droit commercial qui restent régis par le droit national :

• Droit de la propriété intellectuelle (brevets, marques, droits d'auteur)
• Droit bancaire et réglementation financière (BCEAO/BEAC pour la zone franc)
• Droit fiscal et douanier
• Droit du travail commercial
• Droit de la concurrence dans certains États
• Sanctions pénales applicables aux violations des Actes uniformes (art. 5 Traité OHADA : chaque État fixe ses propres sanctions)

✓ Configuration 2 : compléments non contradictoires

L'AUDCG lui-même renvoie parfois au droit national. Exemple :

⚖️ Article 69 AUDCG : Toute personne qui s'abstient d'accomplir les formalités prescrites « est punie des peines prévues par la loi pénale nationale, ou le cas échéant par la loi pénale spéciale prise par l'État partie en application du présent Acte uniforme. »

Au Burkina Faso, c'est donc la loi n°013-2013 du 7 mai 2013 portant réglementation de la profession de commerçant qui complète l'AUDCG sur ces questions pénales spécifiques.

👉 La règle de conflit

En cas de conflit entre une loi nationale et un Acte uniforme, la règle est simple et absolue : l'Acte uniforme prime. Toujours. Sans exception. C'est l'article 10 du Traité qui le dit.

5. Les usages commerciaux et la coutume : une source vivante

Les usages commerciaux sont des pratiques professionnelles constantes, générales et perçues comme obligatoires dans un secteur d'activité donné. Ils constituent une source du droit commercial reconnue par l'AUDCG lui-même.

👉 La reconnaissance légale des usages dans l'AUDCG

L'AUDCG mentionne explicitement les usages à plusieurs reprises :

⚖️ Article 5 AUDCG: « Les livres de commerce tenus en application des dispositions du présent Acte uniforme sont admis par le juge pour constituer une preuve […] »

⚖️ Article 177 AUDCG (intermédiaires de commerce) : « Le représenté et l'intermédiaire […] sont liés par les usages dont ils avaient ou devaient avoir connaissance, et qui, dans le commerce, sont largement connus et régulièrement observés par les parties à des rapports de représentation de même type, dans la branche commerciale considérée. »

⚖️ Article 239 AUDCG (vente commerciale) : « Sauf convention contraire des parties, celles-ci sont réputées avoir adhéré aux usages professionnels dont elles avaient connaissance ou auraient dû avoir connaissance et qui, dans le commerce, sont largement connus et régulièrement observés […] »

👉 Conditions pour qu'un usage soit contraignant

Pour qu'un usage commercial s'impose aux parties, trois conditions doivent être réunies :

• Généralité : l'usage est pratiqué par l'ensemble ou la majorité des acteurs d'un secteur, pas par quelques-uns.

• Constance : l'usage est répété dans le temps, pas occasionnel.

• Connaissance : les parties avaient connaissance de l'usage, ou auraient dû en avoir connaissance compte tenu de leur profession. L'ignorance n'est pas une excuse pour un professionnel du secteur.

📌 Exemples d'usages commerciaux reconnus en zone OHADA

• Les délais de paiement usuels dans le commerce de gros (30 jours, 60 jours)
• Les pratiques d'escompte sur les remises en espèces
• Les conditions générales de vente dans certains secteurs d'exportation
• Les usages bancaires sur les commissions d'intervention
• Les pratiques de dégustation et d'essai dans le commerce des denrées

👉 La distinction usage / coutume

L'usage est une pratique professionnelle de branche, il s'applique dans un secteur donné.
La coutume est une règle plus générale, issue d'une pratique sociale longue et perçue comme obligatoire par l'ensemble de la communauté.

En droit commercial OHADA, c'est surtout la notion d'usage qui est pertinente. La coutume au sens strict joue un rôle plus limité, l'AUDCG ayant vocation à couvrir l'essentiel des situations.

⚠️ Attention : Un usage ne peut pas contredire une disposition impérative de l'AUDCG. Il comble les lacunes et interprète les contrats, mais ne peut pas déroger à l'ordre public commercial.

6. La lex mercatoria internationale : une source pour le commerce transfrontalier

La lex mercatoria, littéralement « loi des marchands », désigne l'ensemble des règles et principes dégagés par la pratique du commerce international, indépendamment de tout droit étatique.

Elle comprend notamment :

📌 Les Principes UNIDROIT relatifs aux contrats du commerce international (2016)
• Les Incoterms de la Chambre de Commerce Internationale (CCI), règles sur le transfert des risques dans les ventes internationales
• Les Règles et Usances Uniformes de la CCI sur les crédits documentaires (RUU 600)
• Les pratiques arbitrales internationales de la CCJA et de la CCI

👉 Sa place en droit OHADA

La lex mercatoria n'est pas formellement citée dans l'AUDCG. Mais elle influence l'OHADA de deux manières :

▶ Influence directe : l'AUDCG 2010 s'est fortement inspiré de la Convention de Vienne sur la vente internationale de marchandises (CVIM 1980) pour son Livre 8 sur la vente commerciale. Les articles 241 à 302 AUDCG reprennent en grande partie les solutions de la CVIM.

▶ Application dans l'arbitrage : devant la CCJA statuant comme juridiction arbitrale, les parties peuvent choisir comme droit applicable la lex mercatoria ou les Principes UNIDROIT, lorsque aucun droit étatique particulier n'a été choisi.

💡 Pour un commerçant de l'espace OHADA qui exporte hors de la zone, la connaissance des Incoterms et des RUU 600 est aussi essentielle que celle de l'AUDCG. Les deux corpus coexistent et se complètent.

7. 4 situations pratiques qui mettent la hiérarchie à l'épreuve

🔴 Situation 1 : conflit entre AUDCG et loi nationale

Une loi burkinabè de 2020 fixe la prescription commerciale à 3 ans. L'article 16 AUDCG la fixe à 5 ans. Quelle règle s'applique ?

🔺Réponse : l'AUDCG s'applique. La loi nationale est inopposable au commerçant sur ce point, car elle contredit l'Acte uniforme. L'article 10 du Traité OHADA est clair.

🟠 Situation 2 : l'AUDCG est silencieux sur un point

Un contrat commercial porte sur la vente de logiciels (non expressément visé par l'AUDCG). Quelle règle applique le juge burkinabè ?

🔺Réponse : le juge applique le droit burkinabè (droit national des contrats, Code civil) en l'absence de disposition OHADA sur le sujet, à condition que cette loi nationale ne contredise pas les principes de l'AUDCG.

🟡 Situation 3 : un usage contredit une clause contractuelle

Un usage commercial dans le secteur du BTP prévoit un délai de paiement de 45 jours. Le contrat prévoit 30 jours. L'acheteur invoque l'usage. A-t-il raison ?

🔺Réponse : non. L'article 239 AUDCG précise que les usages s'appliquent sauf convention contraire des parties. La clause contractuelle prévaut sur l'usage. Les parties sont libres de déroger aux usages.

🟢 Situation 4 : la CCJA a rendu un arrêt contraire à la position d'une Cour de cassation nationale

La Cour de cassation du Sénégal interprète l'AUDCG d'une façon. La CCJA a statué différemment sur la même question.

🔺Réponse : la position de la CCJA prime. Elle est la juridiction suprême en matière d'OHADA. La Cour de cassation nationale devra aligner sa jurisprudence, sous peine que ses décisions soient cassées par la CCJA sur pourvoi.

✅ CE QU'IL FAUT RETENIR

1. Les sources du droit commercial OHADA forment une pyramide hiérarchisée à 5 étages : Traité OHADA, Actes uniformes, Jurisprudence CCJA, Lois nationales, Usages commerciaux.

2. Les Actes uniformes sont directement applicables et priment sur toute loi nationale contraire, antérieure ou postérieure (art. 10 Traité OHADA).

3. La CCJA est la juridiction suprême d'interprétation des Actes uniformes. Sa jurisprudence s'impose en pratique à l'ensemble des juridictions des 17 États parties.

4. Le droit national ne disparaît pas : il s'applique dans les matières non couvertes par l'OHADA et lorsqu'il ne contredit pas les Actes uniformes.

5. Les usages commerciaux sont reconnus par l'AUDCG lui-même (arts. 177, 239). Ils comblent les lacunes contractuelles mais ne peuvent pas déroger aux dispositions impératives.

6. La lex mercatoria (Incoterms, UNIDROIT, RUU) est une source pertinente pour le commerce international et l'arbitrage CCJA.

7. En cas de doute sur l'interprétation d'un Acte uniforme, consultez la jurisprudence de la CCJA avant de plaider ou de rédiger.



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