19/08/2026
Quand apprendre la naturopathie commence dès les premiers contacts avec l'école.
Dans le cadre de ma pratique professionnelle de thérapeute de couple, je suis régulièrement amené à aider deux personnes qui vivent ensemble à solutionner des problèmes de fonctionnement au sein du couple. C’est sous cet éclairage que j’aimerais vous parler du moment « papote ».
Le moment “papote”.
Dans un couple, Thomas et Sophie ont instauré une règle simple mais essentielle pour leur équilibre : la soirée du dimanche est consacrée au calme, sans écrans ni travail, afin de recharger les batteries avant la semaine, de régler parfois des questions en suspens, de s’aimer, de partager un temps uniquement à deux pour nourrir le couple. C'est un accord formel entre les deux membres du couple, qui a dû être réfléchi, aménagé de sorte que les deux parties soient effectivement preneuses de l’accord, relu et validé ensemble pour préserver leur relation, leur santé mentale, et la santé du couple.
Au fil des mois, Thomas commence à faire des exceptions : d'abord un court appel professionnel, puis la consultation de ses mails, et enfin un dossier ouvert sur la table du salon. Lorsque Sophie lui en fait la remarque, la réaction de Thomas est immédiate : Oui, oui, je sais ! Mais ce dossier est important, et ce n’est pas pour le temps que ça prend ! Tu ne vas pas pleurer parce que je prends quelques minutes pour assurer mon boulot ! J’ai des responsabilités que je dois assumer, tu comprends ! Alors me sortir que je trahis notre accord, c’est chiant ; je ne suis pas un gamin à qui on fait la leçon !
Thomas déplace le problème : il transforme un accord décidé à deux en une contrainte, y voyant une atteinte à sa liberté, voire à son statut d’adulte responsable. Sophie se retrouve alors dans une position très inconfortable. Si elle exige le respect de la règle, elle a l'impression d'incarner le rôle du "parent rigide" ou du "flic", ce qui altère le climat affectif du couple. Si elle ne dit rien, le moment “papote” se réduit petit à petit, son propre besoin de calme est bafoué, et un ressentiment silencieux s'installe. Là encore, le couple en pâtit.
Finalement, lors d'une discussion posée, Sophie lui rappelle le sens profond de cet accord, tel qu’il fut réfléchi au départ : Chéri, cet accord que nous avons passé entre nous a comme objectif essentiel de protéger ce à quoi nous accordons tous les deux de la valeur ; notre bien-être, la fluidité de notre fonctionnement où aucun ne doit prendre le dessus sur l’autre, et la qualité de notre lien, de notre amour. En la contournant, ce n'est pas le règlement que tu rejettes, c'est l'espace de sécurité que nous avons décidé de construire que tu mets en danger.
Cette scène intime met en lumière un mécanisme psychologique que l'on retrouve souvent au sein des institutions de formation dont l’objet est l’humain dans toutes ses dimensions holistiques.
Le piège des journées portes ouvertes et des inscriptions.
Les journées portes ouvertes sont l’occasion non seulement pour une école de montrer ce qu’elle propose, et également pour les personnes intéressées d’échanger avec l’équipe pédagogique. On se doute que les discussions sont enjouées, les valeurs sont souvent communes, et les questions fusent. Les aspects financiers, administratifs sont abordés sereinement, à titre informatif. À ce stade, les deux parties - l’école et le futur apprenant - sont dans une posture de séduction, semblable à un couple qui se forme. Le Règlement d’Ordre Intérieur est évidemment proposé et lors de l’inscription de la personne intéressée il est censé être lu, accepté et signé. Mais contraire- ment à l’accord entre Thomas et Sophie, ce R.O.I. n’a pas été co-construit : seuls les membres de l’école l’ont réfléchi. Cela nécessite obligatoirement, à mon sens, un temps de discussion formelle entre la direction et la personne qui s’inscrit afin que l’accord de cette dernière soit éclairé et sa compréhension la plus complète possible. Manque souvent, pour ne pas dire toujours, ce qui a manqué entre Thomas et Sophie : la réponse à la question « Que faisons-nous si une des parties ne respectent pas le R.O.I. ? »
L'inconfort de l'autorité institutionnelle.
Tout comme Sophie hésite à jouer le "flic" par peur d'abîmer la relation amoureuse, la direction de l'école (souvent portée par des valeurs d'écoute, d'empathie et parfois freinée par des enjeux financiers et organisationnels) redoute d'incarner une figure d'autorité rigide. Faire respecter le ROI crée un inconfort relationnel : la peur de rompre le lien chaleureux avec l'apprenant ou de passer pour une structure purement commerciale avec les
conséquences que l’on imagine, tant financières qu’organisationnelles. Or les institutions de formation sur les humains, surtout dans des disciplines considérées comme des techniques non conventionnelles, sont souvent habitées par des personnes passionnées dont le principal intérêt est de partager des connaissances, une idée de la vie, et non de gérer des problèmes de non-respect des éléments du cadre institutionnel.
Le respect du cadre comme premier apprentissage en naturopathie.
Dans le couple comme dans l'école, le ROI n'a pas été conçu pour restreindre la liberté, mais pour créer un espace sécurisant, harmonieux et fluide. En naturopathie, discipline où l'on étudie le respect des lois de la nature, se conformer aux horaires, aux exigences pédagogiques, aux modalités de paiement, c’est déjà intégrer une rigueur indispensable à l’exercice de notre futur métier d’aidant, au sein duquel nous serons nous-mêmes amenés à demander à nos consultants de respecter nos propres cadres (structurel, relationnel et fonctionnel).
En conclusion
Malgré les valeurs communes, malgré la sympathie mutuelle, malgré les motivations des uns et des autres, l’entrée en couple qu’est l’inscription d’une personne dans une école de formation, notamment en naturopathie, nécessite la présence d’un cadre expliqué clairement, sans possibilité de malentendu, avec cette clause indispensable concernant les mesures à prendre si ce cadre n’est pas respecté.
Ne nous leurrons pas : de la même manière que la vie d’une cellule dépend de l’intégrité et du bon fonctionne- ment de chacun de ses composants, respectant en cela des lois immémoriales, le fonctionnement d’une institution qui forme des professionnels de l’aide aux humains doit s’articuler autour de règles claires. Ce qui implique donc la présence d’une « Sophie » dans l’institution, et la capacité à faire respecter le cadre par des décisions parfois difficiles, mais nécessaires, et en tout cas souvent désagréables pour chacune des parties. A chacun de nous de nourrir l’harmonie de l’homéostasie, que le respect des règles de la nature se manifeste dans l’humain, dans la nature elle-même ou dans une cellule particulière que serait une école de formation.
Je vous souhaite le meilleur.
Stéphan Roulin Éducateur spécialisé, psychothérapeute, sexologue clinicien et kinésiologue Enseignant des matières et travaux pratiques des aspects psychologiques