27/09/2026
Elle s'arrache les cheveux depuis des années. Il y a des trous dans sa chevelure et elle a appris à les couvrir très habilement.
Tout le reste, dans sa vie, est irréprochable.
Le sport, à outrance. L'alimentation, contrôlée en permanence, sans écart. Le travail, impeccable. La conduite, exemplaire. Il n'y a pas une zone où quelque chose dépasse.
Sauf ses cheveux.
Dans sa famille, on ne lui a pas fait de place. On lui a fait des exigences.
Il fallait être sage. Gentille. Ramener de bons points. Être une petite fille modèle, et l'être tout le temps.
Il n'y a pas eu de violence. Pas de disputes, pas de cris, rien qui se raconte en une phrase à quelqu'un qui demanderait pourquoi elle consulte. C'est justement ce qui rend ces histoires si difficiles à amener dans un cabinet : il n'y a rien à montrer. Juste une enfant qui a compris très tôt qu'elle serait aimée à condition d'être irréprochable, et qui n'a jamais eu l'occasion de vérifier l'inverse.
Alors elle a continué. En étant la gentille. La bienveillante. Celle qui aide, celle qui rend service, celle qui travaille bien. C'est une stratégie qui fonctionne un peu, et jamais assez.
Quand on n'a pas eu de place, on s'en fabrique une où on est irréprochable. C'est logique. Tenir tout, partout, tout le temps, c'est une façon de ne plus dépendre du regard de personne.
Et il reste toujours un endroit qui échappe. Toujours.
On a donc travaillé le contrôle. Le rapport au contrôle, ce qu'il tient, ce qu'il empêche, ce qu'il coûte. J'appellerais ça le symptôme du symptôme : elle ne s'arrache pas les cheveux parce qu'elle contrôle, elle contrôle parce que quelque chose, avant, n'a pas eu lieu.
Et à chaque fois qu'on descendait en hypnose pour aller voir ce contrôle, ça nous ramenait au même endroit. Pas à un événement. À une absence. Au manque de considération, au manque d'amour, à une enfance où l'on attendait beaucoup d'elle et où personne ne s'est retourné pour la regarder, elle.
Ce sont des traumas en creux.
On cherche souvent ce qui est arrivé à quelqu'un. Il faut parfois chercher ce qui n'est jamais arrivé. Un regard qui n'est pas venu. Une place qui n'a pas été faite. Une phrase que personne n'a dite. Ça n'a pas de date, ça ne fait pas un récit, ça ne se raconte pas bien. Et ça pèse exactement autant.
Ce travail-là est long. Il ne peut pas être rapide.
Parce qu'on avance au rythme du besoin de contrôle et de l'insécurité qui est dessous. Si je vais plus vite qu'elle, je deviens simplement une personne de plus qui décide à sa place, et il y en a déjà eu assez. Ce n'est pas une technique qu'on applique, c'est une identité qu'on reconstruit.
Est-ce qu'elle s'arrache encore les cheveux ?
Oui.
Le symptôme n'a pas bougé. Je pourrais ne pas l'écrire, ça ferait une plus jolie histoire.
Ce qui a bougé, c'est elle. La façon dont elle se regarde. Le fait qu'elle commence à demander des choses, et qu'elle ait pu être en colère devant moi sans s'excuser ensuite.
On n'arrive pas toujours au bout des symptômes. L'accepter fait partie de ce métier. Si je ne prenais que la disparition du symptôme comme critère, je passerais à côté de tout ce qui s'est réellement passé pour elle. Et je lui apprendrais, une fois de plus, qu'elle ne compte que si elle fait bien.
Si vous tenez tout, partout, et qu'il vous reste un endroit qui vous échappe : cet endroit-là n'est pas votre défaut.
C'est peut-être le seul qui dise encore la vérité.
Sandra Depasse Absolem Formations
Image générée par IA