06/10/2024
Un cadeau inestimable...
Il y a quelques mois, je passais à Tournai, chez une de mes soeurs. Là, tout à fait par hasard, je croise une Algérienne que je ne connais pas. Sonia. Je discute un peu avec elle. Hé ! il fut un temps où l'on m'avait affublé à Alger du titre de Belgérien. Alors, oui, lorsque je rencontre des Algériens, c'est presque des compatriotes, je dois faire connaissance.
Après quelques minutes, nous nous rendons compte que nous avons un grand ami en commun. Un grand ami ? Que dis-je : "un frère". Il m'appelait comme ça, et avec Sonia, le lien familial était en outre bien réel. Un frère que nous aimions profondément et qui, pour notre plus grande tristesse, venait de décéder. Améziane. J'avais consacré mon premier billet de l'année à son sujet. Je le reproduis ci-dessous.
Aujourd'hui, de passage à Lyon où elle habite, j'ai bu un café avec Sonia. Elle m'a offert deux recueils de nouvelles d'Améziane. Oh ! Et mon frère qui ne m'en avait même pas parlé !
Nous parlions pourtant souvent d'écriture, lui et moi. Et nous avions fait le constat que nos styles étaient proches. Dès lors, Améziane, en me délectant de tes mots si savoureux et de tes phrases si joliment construites, j'aurai ton sourire en filigrane. ce sourire que j'avais systématiquement lorsque j'avais le plaisir de te retrouver.
Merci Sonia.
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Ameziane, mon frère
Hier soir, un message de mon ami Mohammed, d’Alger. Je crois qu’il s’agit de ses vœux. Mais non, c’est pour une bien triste nouvelle : notre grand ami Ameziane Ferhani est décédé. Ameziane, c’était quelqu’un. Une voix, des verbes et des mots truculents, un sourire. Il me manque déjà.
D’Alger, je détestais par-dessus tout les embouteillages. L’enfer urbain, concert de klaxons, frôlements permanents des pare-chocs, échanges de regards hargneux. Mais ces mêmes embouteillages avec Ameziane au volant, c’était tout autre chose. De la poésie. Un dictionnaire d’insultes qui auraient pu inspirer le Capitaine Haddock. Des tirades cyranesques soufflées d’une traite qui se terminaient par un inévitable sourire ponctué d’un regard enjoué et même gentil à l’attention de ses victimes. C’était finalement le rire qui s’emparait des pédales, du volant et de l’impressionnante carcasse de mon ami.
Les rues d’Alger n’avaient aucun secret pour lui. Les rues comme ses habitants. Il connaissait tout le monde. Hé, Ameziane, quand viens-tu boire un café à la maison ? Hé, Ameziane, dis bien bonjour à ta tante ! Parfois, je me demandais s’il n’avait pas payé des figurants sur son trajet pour le saluer de la sorte. Mais non, c’était un gars du pays, de la rue, des quartiers. J’adorais quand il s’adressait à un ado. Hé ! Jeune ! faisait-il. Et le jeune en question se précipitait pour savoir comment il pouvait l’aider. Oui, Tonton ?...
Il doit fameusement manquer quelqu’un dans les rues d’Alger depuis hier.
Je ne peux pas m’empêcher de repêcher dans mes mémoires algériennes ce petit texte qui raconte ma première rencontre avec Ameziane. J'y relatais la réunion officielle qui inaugurait ma mission. Une réunion pour le moins désarçonnante, avec peu de personnages intéressants. Un formalisme d’une tristesse sans pareille m’accueillait. Dans le texte que j'ai retrouvé, je passais en r***e la dizaine de participants dans des termes peu élogieux. Et puis, j’arrivais à Ameziane :
"A la gauche du précédent (son boss), une gu**le ! Il y a du Michel Simon et du Raymond Devos chez ce personnage haut en couleurs qui deviendra vite l’un de mes meilleurs amis algériens. Ameziane Ferhani. A lui tout seul, ce gars-là vaut le voyage. Sa moustache est aussi succulente et frémissante que les histoires qu’il adore raconter. Heureusement qu’il est là ! En plus, pour ne rien gâcher, c’est quelqu’un de la com. Il sait de quoi il parle. Mais qu’est-il allé se fourvoyer dans cette administration ? Il doit se poser la question tous les matins. C’est l’antithèse de son boss. Aussi généreux que l’autre n’est pervers. Aussi attentionné et humain que son voisin n’est méprisant et méprisable. Il a autant l’art du bougonnement que son boss, mais chez lui c’est avec talent et humour. Son injure préférée est « co***rd de chez co***rd » mais ça fait rire tout le monde. Je perçois vite qu’il partage la manie de son patron : lui aussi dessine pendant que les autres parlent. Je le vois encore, avec sa langue qui se promène sur sa moustache et qui effleure le sourire qu’il se prépare. Parce qu’il a toujours une anecdote à placer.
"Je vous en livre une : quand il était gamin, un de ses amis était le fils du Gouverneur de la Banque nationale. On a beau être bien né, ce n’est pas pour autant que l’on réussit bien à l’école. Un jour, son pote a une sale interro. Il doit la faire signer par son père, mais il n’ose pas. Il va le tuer ! Alors il va voir son copain. Ameziane, tu dois m’aider ! Comme déjà à l’école, ses dessins dans les marges étaient connus, Ferhani était le complice tout trouvé pour imiter la signature paternelle. Et cette signature était plus que connue vu qu’elle figurait sur tous les billets de banque que l’Algérie dépensait. Voilà notre ami le petit Ameziane, la langue sur ses lèvres imberbes, qui s’applique consciencieusement. Et qui réussit un magnifique autographe sur le contrôle raté. Voilà, c’est joué. Le prix payé ? Le billet de banque qui a servi au délit. Le fils de l’autre remet sa feuille au prof, lequel devine immédiatement le pot au rose. La signature était en arabe ! Alors que pour l’école, le Gouverneur signait en français…
"Je ne sais plus quelle punition mon ami s’est tapée, mais pour nous, ses auditeurs, ce ne sera jamais une sanction que de l’écouter raconter ses histoires.
Ce sera mon interlocuteur privilégié. Chaque fois que j’ai eu affaire à lui, ça aura été pour avancer, pour trouver des solutions, pour avoir un vrai feedback.
Ferhani et moi sommes des frères. Ma fille, une fois, m’a expliqué qu’elle et sa copine étaient tellement amies qu’elles ne devaient même pas se parler pour se comprendre. Eh bien, c’est comme ça avec Ameziane. Très souvent, il me coupe. Ça va, j’ai compris, me dit-il. Et effectivement il a compris. Notre accord n’est pas que sur les faits, mais aussi sur les valeurs, sur la politique, sur la vie. Et sur les autres."
Voilà, c’était ça, Ameziane Ferhani. Puits de culture, amoureux des mots, une faconde bonhomme. Une truculence. Ameziane, mon frère, certes certes tu me manqueras. Mais sache que tes exclamations et tes histoires illumineront définitivement tous les coins du dédale de ma mémoire.