10/09/2026
TEXTE OFFRANDE
Les deux faces de la pièce
Hier, je parlais avec un ami de souvenirs. Je lui racontais certains moments vécus avec l’homme avec qui j’ai partagé vingt-trois ans de ma vie.
Il y a des souvenirs dont il suffit que je parle pour que les larmes arrivent. Et puis, à un moment de notre conversation, je me suis levée pour aller chercher une photo. J’avais envie de lui montrer qui nous avions été. Je suis revenue avec cette photo de nous deux et je lui ai parlé de notre beauté ensemble. De cette sensation que nous pouvions parfois être dieu et déesse. De quelque chose de puissant, de profondément vivant, qui avait réellement existé entre nous.
À la fin de notre conversation, mon ami m’a fait remarquer quelque chose. Lorsque je parlais de certains souvenirs difficiles, je pleurais. Mais lorsque j’étais partie chercher cette photo, mon visage s’était illuminé.
Il m’a expliqué que, pour lui, les deux moments étaient chargés d’émotions et que les deux étaient partenaires. Tant qu’il y avait encore de la joie liée à ce passé, il y aurait aussi son opposé, la souffrance. Je n’avais rien remarqué, mais il n’y avait pas tellement de différence entre les deux espaces de parole : dans les deux cas, le souvenir était chargé.
Cette remarque est restée avec moi. Alors je suis revenue intérieurement vers cette photo. Pas vers ce qu’elle représentait. Vers ce qui s’était passé en moi lorsque je l’avais regardée.
Et là, j’ai pu reconnaître quelque chose.
De la fierté. J’étais fière du couple que nous avions été.
Et c’est là que quelque chose est devenu vraiment intéressant pour moi.
Depuis des années, je peux regarder les souvenirs qui me font souffrir. Chercher à les comprendre, les accueillir, les apaiser. Voir ce qu’ils produisent encore dans mon corps, dans mes émotions, dans ma manière de fonctionner.
Mais pourquoi n’avais-je jamais questionné de la même manière les souvenirs qui me faisaient du bien ?
Pourquoi la charge qui me faisait pleurer devait-elle être travaillée, alors que celle qui illuminait mon visage pouvait tranquillement rester là ?
Parce qu’elle était agréable ?
Une image m’est alors venue, une pièce de monnaie.
J’avais peut-être passé beaucoup de temps à vouloir apaiser une face de la pièce tout en conservant précieusement l’autre.
Je veux bien garder : « Nous étions beaux. »
Je veux bien garder la fierté.
Je veux bien garder ce qui me fait sourire, mais je voudrais que ce qui me fait encore pleurer ne me touche plus.
Sauf qu’une pièce avec une seule face n’existe pas.
Et le mot pièce m’a fait sourire, parce qu’en français une pièce est aussi une pièce de théâtre.
Peut-être faisons-nous parfois cela avec notre histoire. Nous voulons garder la pièce, mais choisir les scènes qui ont encore le droit d’être jouées.
Et peut-être même que les deux faces se nourrissent davantage que je ne le pensais.
« Nous étions beaux. »
Cette phrase peut exister seule.
Mais elle peut aussi porter, quelque part derrière elle :
« Et nous ne le sommes plus. »
« Cela n’existe plus. »
« Comment quelque chose d’aussi beau a-t-il pu se perdre ? »
« Qu’est-ce que cela aurait pu devenir ? »
Ce qui a été.
Ce qui n’a pas été.
Et parfois, quelque chose reste suspendu entre les deux.
Alors depuis hier, je regarde les souvenirs autrement.
Je ne me demande plus seulement : Est-ce un bon souvenir ou un mauvais souvenir ?
Je regarde : Qu’est-ce que ce souvenir fait en moi aujourd’hui ?
Parce que le souvenir appartient au passé, mais sa charge émotionnelle agit dans le présent. Et je commence à distinguer trois choses.
1 - Il y a le souvenir que je peux simplement accueillir. Cela a existé. Je n’ai rien à en faire. Rien à repousser. Rien à retenir.
2 - Puis il y a le souvenir qui se réactive.
Je raconte quelque chose qui appartient à hier et, aujourd’hui, mon corps se contracte, les larmes arrivent, mon visage s’illumine, une émotion apparaît.Le passé vient de produire quelque chose dans mon présent.
3 - Et puis il y a peut-être encore autre chose.
Le souvenir qui devient prédictif. Parce que notre cerveau est fascinant, il ne se contente pas de se souvenir. À partir de ce qu’il connaît, il anticipe.
« Ça va recommencer. »
« Je vais encore souffrir. »
Et sans même nous en rendre compte, quelque chose qui appartient à hier commence à écrire une histoire sur demain.
Aujourd’hui, j’ai envie de me poser ces questions :
Comment est-ce que je vis les souvenirs dans ma vie ?
Quelles sont leurs charges émotionnelles ? Quel pouvoir est-ce que je donne à ces souvenirs dans mon présent ?
Comment participent-ils encore à créer ma réalité ?
C’est là que je retrouve une phrase que j’utilise depuis longtemps :
On est venu sur Terre pour s’occuper de ses fesses et, pour ça, il faut arrêter de magouiller avec soi-même..
Arrêter de magouiller avec soi-même, je crois que je comprends encore un peu mieux aujourd’hui ce que cela signifie pour moi.
Ce n’est pas arrêter de ressentir, ce n’est pas devenir neutre.
Ce n’est pas regarder une photo qui a compté et ne plus sourire. Ce n’est pas raconter une douleur et considérer que les larmes prouvent que quelque chose ne va pas.
C’est peut-être apprendre à regarder ce qui se passe réellement. Parce qu’une pensée peut apparaître dans ma tête sans que j’aie décidé de la penser. Une émotion peut surgir avant même que j’aie compris ce qui vient de la déclencher.
Puis mon cerveau interprète, il complète, il cherche de la cohérence et il raconte. Et parfois, quelque part au milieu de tout cela, j’oublie simplement de distinguer ce que je ressens de ce que j’en conclus.
Pourtant : Ce que je ressens est réel, mais ce que j’en conclus ne l’est pas nécessairement.
Ma tristesse est réelle, mais elle ne prouve pas nécessairement l’histoire que je construis autour d’elle.
Et peut-être qu’une partie du travail consiste simplement à pouvoir rester suffisamment présente pour voir le passage.
Voilà ce qui s’est passé.
Voilà ce dont je me souviens.
Voilà ce que je ressens aujourd’hui.
Voilà ce que mon cerveau est en train d’en conclure.
Et voilà ce que je m’apprête à faire à partir de cette conclusion.
Parce qu’ensuite, il y a mes actions et mes actions ont des conséquences. Je ne suis peut-être pas responsable de la première pensée qui traverse mon esprit. Je ne suis peut-être même pas responsable de la première émotion qui traverse mon corps. Mais lorsque je commence à voir mon fonctionnement, quelque chose devient possible.
Je peux regarder ce que je vais en faire et me demander : Est-ce que l’action que je m’apprête à poser nourrit réellement ce dont j’ai besoin ?
Ou est-ce qu’elle risque de créer exactement la conséquence qui me permettra ensuite de dire : « Tu vois, je le savais. »
Et voilà comment une pensée devient parfois une prophétie que nous aidons nous-mêmes à réaliser.
Alors je reviens à ma photo, à mon sourire, à mes larmes. Je n’ai plus envie de décider que l’un témoigne d’un beau souvenir et que l’autre est quelque chose dont je devrais me débarrasser.
Je veux regarder les deux, pas pour les effacer. Pour voir ce qu’ils font encore en moi. Peut-être que l’observation commence simplement là, non pas dans un endroit où l’humain ne ressentirait plus rien, mais dans cet instant où quelque chose en moi peut dire :
Je vois.
Je vois le souvenir.
Je vois l’émotion.
Je vois l’histoire que je commence à raconter.
Je vois la stratégie qui arrive.
Et peut-être que, juste avant d’agir, je peux encore choisir. La pièce entière appartient à mon histoire. Les deux faces et toutes les scènes.
Mais ce n’est pas parce qu’elle appartient à mon histoire qu’elle doit continuer à écrire mon présent et mon avenir.
Peut-être que la conscience, c’est aussi cela : ne plus demander au passé de disparaître, mais être suffisamment présente pour pouvoir l’aimer sans lui demander quoi que ce soit.
Aimer mes sourires. Aimer mes larmes. Et m’incliner devant tout ce qui a participé à faire de moi la femme que je suis.
Avec amour et humanité,
Saphire Shanipriya