10/11/2024
PARLE QUE JE TE VOIS
Lundi, 9h30 au café Zériab - La Médina
Jilani et Ferjani, amis de longue date, étaient assis à leur table habituelle, savourant un expresso sans sucre, une précaution imposée par leurs médecins respectifs. En discutant de tout et de rien, ils prêtaient une oreille distraite aux émissions de radio et aux débats enflammés qui agitaient les ondes animés par des chroniqueurs émérites du buzz . Ce moment de liberté, enfin conquis après des années de dur labeur, était précieux, même s’ils ne pouvaient s’empêcher de déplorer le laisser-aller qu’ils percevaient dans la société actuelle.
Soudain, Ferjani tira Jilani par la manche, l’air ahuri.
— Hé, Jilani, as-tu vu cette fille en face, celle aux cheveux courts et au pantalon déchiré ?
— Oui, pourquoi ?
— Tu n’as pas remarqué qu’elle utilise le même langage que les garçons ? Ses mots sont parfois indécents. C’est désolant de voir le sexe faible s’endurcir ainsi.
— Hélas, mon ami, les temps ont changé. Tout va à l’envers. Bon, je file acheter du pain et du sucre. Que Dieu me guide dans ma pénible quête !
Ils quittent le café, chacun vaquant à ses obligations.
Jeudi, 9h40 au café Zériab - La Médina
De retour au café, Jilani et Ferjani prenaient place, ayant décidé de changer leurs habitudes en commandant un café direct et un jus d’orange. Leur humeur était joyeuse, le succès de la veille en trouvant des produits essentiels ajoutait à leur satisfaction.
Alors qu’ils discutaient, des rires retentirent à proximité. Un groupe de jeunes, dont la plupart étaient des filles, semblait animé par une discussion bruyante.
Jilani observa :
— On dirait que cette fille parle aussi comme un garçon. Regarde son gestuel, les autres filles autour d’elle semblent jalouses de son aisance verbale.
À cet instant, un homme âgé, respectueux, avec une barbe soignée et des lunettes, se leva partiellement de sa chaise, visiblement mécontent.
— Quelle honte ! Que Dieu nous préserve de sa colère. Nous vivons dans un monde qui dénature tout, qui appelle à l’extravagance. Chaque sexe a son propre langage, sa propre essence. Toute déviation relève de la bizarrerie.
Un autre homme, âgé de 58 ans, intervint :
— J’ai reçu une éducation prônant l’égalité entre garçons et filles, tout en respectant leurs différences. La délicatesse et la timidité d’une fille étaient autrefois appréciées. Aujourd’hui, les discussions entre filles dépassent en obscénité celles des garçons. La mode, influencée par la mondialisation, en est la cause. Porter des vêtements déchirés était un signe de détresse, maintenant c’est recherché. Les hommes en costumes avec des sandales nous faisaient rire, mais ce n’est plus le cas face aux stars qui adoptent de tels styles.
— Si vous me permettez d’intervenir, j’aimerais partager ma vision de ce phénomène sociétal, dit un enseignant de philosophie assis à une table voisine.
— À mon humble avis, certaines femmes adoptent de tels comportements pour se rebeller contre la société patriarcale. Elles usent des moyens associés à la virilité pour forcer le respect, cherchant ainsi à briser l’image du sexe faible. L’égalité, pour elles, s’acquiert par la force, et cela se voit aussi dans les jeunes garçons qui privilégient le monde féminin.
L’enseignant se remit à corriger ses copies, tête baissée, tandis que la discussion continuait d’enflammer le café.
La discussion, animée par les diverses opinions, semblait captiver non seulement les habitués du café, mais aussi quelques passants qui avaient jeté un œil curieux à la scène. Jilani, amusé par l’ambiance, se pencha vers Ferjani.
— Regarde comme ils sont passionnés ! Qui aurait cru qu’un simple échange pourrait susciter tant d’ardeur ?
Ferjani acquiesça, un sourire aux lèvres.
— C’est vrai. Et dire qu’on parlait juste de notre café habituel…
Soudain, une jeune fille du groupe s’approcha de la table des hommes, visiblement désireuse de participer au débat.
— Excusez-moi, messieurs, puis-je dire quelque chose ?
Les regards se tournèrent vers elle, mêlant curiosité et surprise. L’enseignant de philosophie l’invita d’un geste à poursuivre.
— Je m’appelle Linda. Je comprends vos inquiétudes, mais il est essentiel de reconnaître que nous, les jeunes, tentons simplement de trouver notre place dans un monde qui évolue. Le langage, la mode… tout cela est une manière d’exprimer notre identité.
Elle marque une pause, ses yeux pétillants de conviction.
— Peut-être que notre manière de parler et de nous habiller peut sembler provocante, mais c’est aussi une revendication de liberté. Nous voulons être entendus, non pas réduits à des stéréotypes.
L’homme à la barbe blanche, d’abord sceptique, semblait réfléchir. Il ajusta ses lunettes et, après un moment, répondit avec douceur :
— Je comprends, Linda, mais n’oubliez pas que la liberté s’accompagne de responsabilité et d’un savoir- faire. Il ne s’agit pas seulement d’être entendu, mais aussi de se faire comprendre sans choquer. La beauté des mots réside dans leur douceur.
Jilani, inspiré par la dynamique, ajouta :
— Oui, et peut-être qu’il serait bon de trouver un équilibre. La modernité n’implique pas nécessairement de renier nos valeurs. On peut s’adapter tout en respectant ce qui a été transmis.
Ferjani, d’un ton plus léger, intervint :
— Et qui sait ? Peut-être que cette discussion pourrait mener à un nouveau style de café littéraire ici-même au Zériab !
Les rires fusèrent, allégeant l’atmosphère. Linda sourit, reconnaissant l’harmonie retrouvée.
— J’aimerais bien cela ! Des débats où chacun peut s’exprimer sans jugement, où les générations se rencontrent…
À ce moment, le serveur apporta un plateau de pâtisseries délicates, remplissant l’air d’un doux parfum de pistaches et d’amandes.
— Voilà le secret du café Zériab, lança le serveur en souriant. Une bonne conversation et une douce gourmandise.
Les hommes acquiescèrent, acceptant la proposition de partager ces délices.
L’enseignant, relâchant la tension de son discours, proposa :
— Pourquoi ne pas écrire ensemble un texte sur ces échanges ? Une sorte de réflexion collective sur la façon dont les valeurs se redéfinissent à travers les générations.
L’enthousiasme grandit autour de la table. Chacun y ajoutait ses idées, formant un patchwork d’opinions et de vécus. Jilani, inspiré, nota :
— Je me souviens d’un temps où l’on parlait avec poésie, où chaque mot comptait. Mais aujourd'hui, il y a une beauté dans la diversité des voix, même si elles semblent parfois discordantes.
Linda hocha la tête, comprenant le point de vue de ses aînés.
— Peut-être qu’en cherchant à comprendre les uns les autres, nous pourrions créer quelque chose de nouveau. Un mélange de tradition et de modernité.
Et ainsi, le café Zériab devint, non seulement un lieu de rencontre, mais aussi un espace de création, où chaque voix, chaque histoire, chaque éclat de rire contribue à tisser une toile complexe et vibrante de la vie moderne.
REFLEXIONS DE JMII MOHAMED