05/05/2026
ARTISTES FRANÇAIS ET FRANCOPHONES DU JAPON : TETSUO TAKAHASHI, DESIGNER, PHOTOGRAPHE, MAÎTRE VERRIER ET CÉRAMISTE (TOKYO)
• VOTRE PREMIER CONTACT AVEC L’ART ET CE QUI FAIT QUE VOUS ÊTES DEVENU ARTISTE
Quand j’étais enfant, je faisais très souvent des cauchemars effrayants avec la Joconde de Léonard de Vinci. Le sourire de la Joconde me faisait terriblement peur. Pourtant, quand je l’ai vue pour la première fois au Louvre, je n’ai ressenti aucune émotion particulière. Je ne sais pas ce que signifiait ce rêve de la Joconde que j’ai fait, mais ça a probablement été mon premier contact avec l’art.
Je suis devenu artiste très progressivement. Je me suis tout d'abord tourné vers la photographie en découvrant un livre d'Ansel Adams, puis je suis devenu designer.
• 3 ŒUVRES
1. Cream, 2024-2026, verre soufflé, 10 cm x 7 cm
Des œuvres de cette série ont été montrées en 2024 à Osaka et en 2026 à Tokyo sous le titre « Glassware without function ».
On a souvent tendance à chercher une utilité ou une fonction aux récipients et aux objets, mais je me suis souvent demandé : est-ce vraiment nécessaire ? Ce travail est né d’une fascination pour la forme cylindrique de Taizo Kuroda. Dans ma propre interprétation du design et du verre, je suis parti d’une forme cylindrique où « ne pas ajouter de fonction est la fonction même ».
Fondée sur le concept d’une antithèse au fonctionnalisme, la série de récipients à laquelle appartient cet objet est une création conceptuelle en verre qui explore l’essence de l’art, à l’opposé des créations artisanales du quotidien.
Quant au titre « Cream », la crème est un état de mélange entre liquide et solide. Dans un sens, c’est une image figurée, et cela s’applique aussi à moi-même. Par exemple, franchir la frontière dans les deux sens, comme entre le design et l’art, entre le design et le verre (ou la céramique), entre être designer et être artiste, etc. Je voudrais être un artiste comme la crème, où divers arts et cultures se mélangent.
2. AMAOTO (vase), 2026, céramique, 16 cm x 15 cm
Après une longue période de beau temps, une pluie soudaine et intense m’a inspiré une contemplation attentive du rythme et du son des gouttes, que j’ai perçus comme une danse divine. Plongé dans cette atmosphère, je me suis endormi dans mon atelier et j’ai fait un rêve centré sur l’« amaoto », le son de la pluie en japonais. Cette expérience sensorielle et onirique est devenue le point de départ de mon œuvre. J’ai choisi de la développer avec Ligne Roset, dont j’apprécie la culture et avec qui je poursuis ma collaboration.
3. Plasticity (sculpture géométrique), 2011, papier, 30 cm x 20 cm
L’idée de Plasticity m’est venue presque par hasard, en jouant avec l’origami. J’y explore la notion de plasticité, cette capacité à conserver une forme après transformation, qui me semble proche de notre manière d’être façonnés par notre environnement et nos rencontres. Pour moi, développer cette plasticité, c’est acquérir souplesse et adaptabilité afin de s’harmoniser avec le monde. Ligne Roset s’intéresse toujours au projet et réfléchit à des déclinaisons avec d’autres matériaux, mais sa structure complexe laisse encore incertaine sa réalisation.
• VOTRE PARCOURS
Je suis un designer et artiste autodidacte installé à Tokyo. Après des études en Art Management, je suis parti en Europe, où j’ai travaillé dans la photographie et le design, principalement en Allemagne et en Italie, avant de fonder mon propre studio, Stella Ltd., au Japon en 2022. En 2023, je me suis initié au soufflage du verre dans un atelier à Tokyo : à partir de ce moment, mes projets avec les fabricants, la pratique du verre (ainsi que de la céramique) et la photographie se sont progressivement entremêlés, comme dans une véritable réaction chimique, me faisant prendre conscience de mon identité d’artiste. Depuis 2025, je collabore comme designer avec plusieurs fabricants de meubles et d’objets de décoration intérieure, tout en poursuivant en parallèle une recherche plus libre à travers la création d’objets en verre « sans fonction ».
• VOUS ET LA FRANCE
Lorsque je vivais en Italie, je me rendais souvent à Paris, animé par une véritable fascination pour l’art et le design français. Contrairement à Milan, profondément ancrée dans une tradition artisanale, Paris me semblait accueillir toutes les formes d’expression, où coexistent beauté et laideur, éphémère et rêve. Le design français m’apparaissait plus décoratif, sophistiqué et vivant, et je suivais avec intérêt l’émergence de créateurs comme les frères Bouroullec, Inga Sempé ou Pierre Charpin. À cette époque, bien que je n’aie pas encore rencontré Philippe Starck — que je croiserais plus t**d à Paris —, j’étais déjà lié à lui par l’intermédiaire de Nori Starck, son ex-épouse, qui est devenue ma mentor après notre rencontre à Venise ; sa présence a longtemps été pour moi une source d’inspiration, malgré nos différences de style.
J’ai passé trois mois à Vallauris à travailler la céramique, puis environ un an à Paris, à créer et à mener des recherches en art et en design. J’ai même eu l’occasion de vivre, un peu par hasard, dans l’ancienne maison de Man Ray, une expérience profondément marquante : c’était un lieu presque muséal, rempli d’œuvres et d’objets - un échiquier de Marcel Duchamp, un miroir de Man Ray, des peintures d’Andy Warhol, du mobilier de Carlo Scarpa - qui a constitué une période précieuse pour nourrir mon univers intérieur et affirmer ma sensibilité d’artiste.
À Paris, j’ai rencontré de nombreux créateurs issus de disciplines variées (architectes, designers, couturiers, journalistes, peintres...), et je leur présentais systématiquement mon portfolio. Leurs retours, ainsi que les visites de studios et les échanges que j’ai pu avoir, m’ont permis de ressentir de manière très directe l’esprit de la scène parisienne. Aujourd’hui, j’apprends le français, notamment en raison de mes projets avec Ligne Roset, qui m’amènent à communiquer régulièrement avec eux.
• VOS SOURCES D’INSPIRATION
J’ai été profondément marqué par Marcel Duchamp, notamment par la distance qu’il a instaurée avec l’art lorsqu’il s’est consacré aux échecs. J’apprécie le cynisme et l’exigence intellectuelle de son travail, parfois presque déroutant. Parmi ses œuvres, Roue de bicyclette (1913) me fascine particulièrement : je la trouve à la fois inutile et peu pratique, mais étrangement apaisante.
Hiroshi Sugimoto m’influence également, autant par la qualité de son œuvre que par sa démarche singulière : là où beaucoup d’artistes se tournent vers le futur, il explore les origines de la conscience humaine. Sa série Seascape (1980) me touche particulièrement, car elle semble contenir une mémoire ancienne de l’humanité.
Enfin, Nori Starck a joué un rôle déterminant dans mon parcours : avant même que je ne m’intéresse au design, elle m’a introduit à de nombreuses figures intellectuelles et culturelles à Venise. Grâce à elle, j’ai affiné mon regard et développé une sensibilité plus profonde à l’art.
• VOS TECHNIQUES
Le verre soufflé est au cœur de ma pratique : je cherchais un matériau que je puisse travailler directement à la main, à l’opposé d’une production industrielle assistée par ordinateur. J’ai été séduit par sa beauté et sa translucidité, mais aussi par ce qu’il me révèle à travers le geste.
Parallèlement, la photographie occupe une place essentielle dans mon travail : au-delà d’un moyen d’expression, c’est un véritable outil de conception. J’ai également commencé la céramique pour développer mes maquettes et mes concepts, dans le prolongement de cette recherche d’un travail manuel et d’un dialogue avec la matière.
• UN RÊVE
Je rêve d’organiser une exposition personnelle qui dépasse les frontières entre design, artisanat et art. Au Japon, la culture du Mingei rend ces distinctions particulièrement marquées, peut-être plus qu’en France, mais je pense que tracer des limites réduit notre horizon.
À l’origine, design et artisanat devraient être envisagés comme des formes d’art sans frontières, et designers comme artisans sont, au fond, des artistes. Dans mon travail, j’aimerais justement franchir ces lignes, voire circuler librement entre elles, en mobilisant différents langages comme le design, l’artisanat, la photographie ou l’écriture.
• LE RÔLE DE L’ART
Dans un monde saturé de biens matériels et de connexions numériques, nous avons l’illusion d’être reliés, alors même que l’isolement progresse. L’art, au sens large, peut être un moyen de retisser ce lien, un retour à l’humain. C’est cette idée qui guide mon travail : au-delà de la poésie, je souhaite placer la notion de relation au cœur de ma démarche artistique.
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