16/02/2026
--Le cri d’un enseignant découragé et déçu--
Je suis enseignant.
Pas par défaut, mais par vocation. J’ai choisi ce métier avec la conviction profonde que l’éducation transforme les vies, qu’elle élève les consciences et qu’elle construit des nations. Mais aujourd’hui, je me surprends à crier en silence. Un cri étouffé par les murs d’une institution qui ne comprend plus ceux qui la font vivre.
Chaque jour, je subis des pressions venant de supérieurs qui parlent de gestion sans jamais avoir dirigé une classe de quarante élèves agités. Ils exigent des résultats chiffrés, des rapports impeccables, des performances mesurables. Pourtant, ils ignorent la réalité du terrain : la fatigue, l’imprévu, les blessures invisibles des enfants, et l’épuisement moral de celui qui doit tenir debout malgré tout. Diriger, ce n’est pas imposer. Gérer, ce n’est pas menacer. Mais qui leur expliquera cela ?
Le programme que je dois appliquer semble parfois conçu pour une autre planète. Trop lourd, inadapté au contexte réel des élèves, déconnecté de leurs besoins et de leurs capacités. On me demande de “terminer le programme” comme s’il s’agissait d’une course contre la montre, et non d’un processus vivant. On oublie que comprendre vaut mieux que mémoriser, que former vaut mieux que remplir des cahiers.
Je manque de matériel. Pas de livres suffisants, pas d’outils pédagogiques modernes, parfois même pas de craie en quantité décente. Je dois improviser, créer, inventer avec presque rien. On me demande d’être innovant, mais avec quels moyens ? L’imagination ne remplace pas les ressources.
Mon salaire, lui, reste dérisoire. Une rémunération qui ne reflète ni mes années d’études, ni mes formations continues, ni l’énergie que je consacre à mes élèves. On exige de moi des compétences élevées : maîtrise des technologies, pédagogie différenciée, gestion de classe, accompagnement psychosocial… Mais personne ne parle du coût de ces compétences. Les formations sont chères. Les certifications coûtent. Les livres spécialisés ont un prix. Comment investir dans mon développement professionnel quand mon revenu couvre à peine mes besoins essentiels ?
À la maison, les réalités me rattrapent. Les factures s’accumulent. Les enfants ont des besoins. La famille attend de moi stabilité et sécurité. On me demande pourquoi, avec tant d’études, je peine encore à joindre les deux bouts. Et je n’ai souvent pas de réponse satisfaisante.
La mobilité professionnelle est presque inexistante. Peu d’opportunités d’avancement, peu de reconnaissance du mérite. On reste à la même place, année après année, comme si l’expérience accumulée n’avait aucune valeur. Pendant ce temps, certains dirigeants multiplient les dépenses inutiles, les gabegies administratives, les privilèges injustifiés. L’institution trouve de l’argent pour des cérémonies, des décorations, des projets mal pensés… mais pas pour améliorer les conditions d’enseignement.
Ce qui me blesse le plus, peut-être, c’est l’absence de compassion. L’éducation devrait être un espace de valeurs humaines, de respect, d’écoute. Pourtant, l’enseignant est souvent traité comme une simple charge budgétaire, un coût à réduire. On oublie qu’il est aussi un être humain, avec ses limites, ses émotions, ses fragilités.
Dans la classe, je fais face à des élèves turbulents, parfois désordonnés, souvent en manque de repères. Mais je ne peux presque rien faire lorsque la discipline est sacrifiée au nom des “intérêts” de l’institution. Certains élèves représentent des “actifs” financiers. On préfère tolérer l’indiscipline plutôt que risquer une baisse d’effectif. Et moi, je deviens la charge, celui qu’on peut remplacer, celui qu’on peut blâmer.
Alors je continue, malgré tout. Je prépare mes leçons t**d le soir. J’encourage ceux qui veulent apprendre. Je console ceux qui souffrent. Je corrige des copies à la lumière de mes espoirs fragiles.
Mais au fond de moi, un cri persiste.
Le cri d’un enseignant qui aime son métier, mais qui se sent abandonné.
Le cri d’un professionnel qui demande non pas des privilèges, mais du respect.
Le cri d’un homme qui veut simplement enseigner dans la dignité.
Texte de Lighsendy BARJON , Edukonbit