Cours de russe - Tous niveaux

Cours de russe - Tous niveaux Tuteur particulier de russe en présentiel à Villeurbanne ou en distanciel
Préparation aux tests de russe de différents niveaux
- Mukuch Chizmedjian -

𝑨𝒖 𝒓𝒐𝒚𝒂𝒖𝒎𝒆 𝒅𝒖 𝒕𝒓𝒆̀𝒔 𝒍𝒐𝒊𝒏𝒕𝒂𝒊𝒏𝐋𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ : 𝐥𝐚̀ 𝐨𝐮̀ 𝐥𝐞 𝐫𝐢𝐯𝐚𝐠𝐞 𝐬𝐞 𝐜𝐨𝐮𝐫𝐛𝐞 𝐞𝐭 𝐝𝐞𝐯𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞Dans les contes russes, il existe ...
23/05/2026

𝑨𝒖 𝒓𝒐𝒚𝒂𝒖𝒎𝒆 𝒅𝒖 𝒕𝒓𝒆̀𝒔 𝒍𝒐𝒊𝒏𝒕𝒂𝒊𝒏
𝐋𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ : 𝐥𝐚̀ 𝐨𝐮̀ 𝐥𝐞 𝐫𝐢𝐯𝐚𝐠𝐞 𝐬𝐞 𝐜𝐨𝐮𝐫𝐛𝐞 𝐞𝐭 𝐝𝐞𝐯𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞

Dans les contes russes, il existe des lieux qu’on ne trouvera sur aucune carte. Et ce n’est pas parce que la carte est mauvaise.

C’est parce que ce ne sont pas tout à fait des lieux.

L’île de Bouïane n’attend pas les touristes avec un GPS. La rivière Smorodina ne se jette dans aucune mer ordinaire. Le pont Kalinov n’est pas classé parmi les monuments historiques. Et le royaume des trois fois neuf terres n’est pas un État voisin avec une ambassade et un régime de visas.

Mais où commence l’entrée dans ce monde ?

Très souvent — à 𝐋𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ (Лукоморье, 𝑙𝑒 𝑐𝑜𝑢𝑑𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑚𝑒𝑟).

Le mot est ancien et, au premier regard, étonnamment terrestre. Il vient de 𝐥𝐨𝐮𝐤𝐚 (лука, 𝑐𝑜𝑢𝑟𝑏𝑒, 𝑐𝑜𝑢𝑑𝑒, 𝑚𝑒́𝑎𝑛𝑑𝑟𝑒) et de 𝐦𝐨𝐫𝐞́ (море, 𝑚𝑒𝑟). En russe, des mots apparentés comme 𝐢𝐳𝐥𝐨𝐮𝐤𝐚 (излука) ou 𝐢𝐳𝐥𝐨𝐮𝐭𝐜𝐡𝐢𝐧𝐚 (излучина) désignent une courbe, un coude, surtout celui d’une rivière. 𝐋𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ évoque donc d’abord un rivage courbe, une anse, un endroit où la côte se plie.

Dans ce sens, le mot ressemble presque à un terme géographique. Pas un miracle. Pas une formule magique. Pas un portail. Simplement un bord de mer qui dessine une courbe.

C’est pour cela qu’on a si souvent essayé de localiser Loukomorié sur de vraies cartes. Et ces tentatives ne sont pas absurdes en elles-mêmes. Dans la tradition littéraire de l’ancienne Russie, le mot n’apparaît pas seulement comme une fantaisie. Dans le 𝐷𝑖𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑎𝑚𝑝𝑎𝑔𝑛𝑒 𝑑’𝐼𝑔𝑜𝑟, on trouve les 𝐏𝐨𝐥𝐨𝐯𝐭𝐬𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐋𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ — ce qui rattache alors Loukomorié à une région réelle, même lointaine et un peu floue, aux marges du monde historique.

Plus t**d, le nom apparaît aussi sur des cartes. Il peut être associé à des espaces septentrionaux ou orientaux très éloignés, aux régions proches du golfe de l’Ob, à des terres situées aux limites de la géographie connue.

Chercher Loukomorié n’est donc pas idiot. Le mot avait réellement une couche géographique. Il pouvait désigner un vrai rivage, une frontière lointaine, un lieu qui, pour un lettré ou un cartographe, se trouvait quelque part au bord du monde connu.

Mais la recherche devient impossible dès qu’on essaie de trouver le Loukomorié de 𝐏𝐨𝐮𝐜𝐡𝐤𝐢𝐧𝐞 comme si c’était un point avec des coordonnées exactes.

Le Loukomorié de Pouchkine est autre chose.

Là, le rivage cesse d’être seulement un rivage. La géographie commence à se courber — et elle devient conte.

Dès que résonne le vers célèbre : « 𝐴𝑢𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑑𝑢 𝐿𝑜𝑢𝑘𝑜𝑚𝑜𝑟𝑖𝑒́ 𝑠𝑒 𝑑𝑟𝑒𝑠𝑠𝑒 𝑢𝑛 𝑐ℎ𝑒̂𝑛𝑒 𝑣𝑒𝑟𝑡… », on comprend que les règles ordinaires ne s’appliquent plus. Il y a un chêne entouré d’une chaîne d’or. Un chat savant marche autour de lui. Une roussalka est assise dans les branches. Quelque part, le Lechi erre dans la forêt. Baba Yaga vit dans sa cabane sur pattes de poule. Trente preux surgissent de la mer. Kochtcheï dépérit sur son or.

Et tout cela ne forme pas un tas de merveilles jetées au hasard. Cela devient un seul champ féerique.

Ici, il ne faut pas se tromper sur le rôle de Pouchkine. Il n’a pas inventé Loukomorié à partir de rien. Le mot vivait avant lui — dans l’ancienne géographie, dans la tradition littéraire, dans les représentations de pays lointains, dans la formule magique 𝐦𝐨𝐫𝐞́-𝐥𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ (море-лукоморье, 𝑙𝑎 𝑚𝑒𝑟-𝐿𝑜𝑢𝑘𝑜𝑚𝑜𝑟𝑖𝑒́) que l’on rencontre dans les charmes et les incantations. Le mot portait déjà une mémoire : le coude du rivage, la terre lointaine, le bord du monde connu.

Mais Pouchkine a fait avec ce mot ce que font parfois les grands poètes : il a pris un matériau ancien et l’a transformé en portail culturel.

Le prologue de 𝐑𝐨𝐮𝐬𝐥𝐚𝐧 𝐞𝐭 𝐋𝐮𝐝𝐦𝐢𝐥𝐚 fonctionne presque comme la bande-annonce d’un film que tous les lecteurs russes auraient l’impression d’avoir déjà vu avant même qu’il soit tourné. Des visages et des silhouettes familiers apparaissent en éclairs : le chat savant, la roussalka, le Lechi, Baba Yaga, les trente preux, Kochtcheï sur son or, les traces de bêtes inconnues. Ce n’est pas une intrigue unique. C’est un montage de merveilles. Pas encore une histoire, mais la séquence d’ouverture de tout un univers de conte.

On pourrait même le dire plus fortement : le Loukomorié de Pouchkine est l’affiche du conte russe.

Tous les personnages n’y sont pas. Toutes les routes, tous les monstres, tous les objets magiques n’y figurent pas. Mais il y en a assez pour que le spectateur comprenne : au-delà de cette ligne commence un autre ordre de réalité.

C’est pourquoi le Loukomorié de Pouchkine n’est pas simplement un décor. C’est le moment où le conte s’allume. Le rivage se courbe, la réalité se décale légèrement — et le monde ordinaire laisse entrer le merveilleux.

Bien sûr, près du chêne, on a envie de se souvenir d’un autre chat célèbre : 𝐊𝐨𝐭 𝐁𝐚𝐢̈𝐨𝐮𝐧 (Кот Баюн, 𝑙𝑒 𝑐ℎ𝑎𝑡 𝐵𝑎𝑖̈𝑜𝑢𝑛). Mais il vaut mieux ne pas confondre ces deux parents dans une seule et même biographie féline.

Le chat savant de Pouchkine n’est pas exactement le Kot Baïoun du folklore. Baïoun est dangereux : sa voix berce, enchante et tue. Le chat de Pouchkine est différent. Il chante des chansons et raconte des contes. Ce n’est pas un hypnotiseur prédateur, mais un gardien de la parole merveilleuse.

Et pourtant, l’air de famille est évident. Tous deux appartiennent au pouvoir de la parole. Tous deux se tiennent près de la frontière entre le monde ordinaire et l’autre monde. L’un est un barde sombre. L’autre est l’universitaire de l’univers féerique.

Mais même si Pouchkine a fait de Loukomorié un grand symbole littéraire, le mot ne vivait pas seulement dans son poème.

Dans des représentations plus anciennes, Loukomorié pouvait être imaginé comme un pays lointain et particulier, presque au bord du monde. Dans un récit étrange, il apparaît comme une terre où les habitants meurent en hiver et reviennent à la vie au printemps.

Ce détail est important.

Il montre que Loukomorié n’est pas seulement un lieu éloigné. C’est un espace où le temps lui-même se comporte autrement, où la vie suit un autre rythme. Ce n’est déjà plus de la géographie ordinaire. C’est une frontière qui touche au mythe.

Un tel Loukomorié est particulièrement difficile à attraper sur une carte. Nous ne parlons pas d’une ville, d’une baie ou d’une région côtière. Nous parlons d’une terre placée à la limite du connu et de l’inconnu.

Il existe aussi une autre couche importante : la couche magique.

Dans les charmes et les incantations russes, on trouve l’expression 𝐦𝐨𝐫𝐞́-𝐥𝐨𝐮𝐤𝐨𝐦𝐨𝐫𝐢𝐞́ — « la mer-Loukomorié ». Et là, nous ne sommes plus devant un paysage lyrique. C’est un espace sacré particulier, où l’action est déplacée hors du monde quotidien. Quelque part là-bas, « sur la mer-Loukomorié », il peut y avoir une île, une pierre, un arbre, un trône, une source de puissance — le lieu d’où commencent la guérison, la protection, l’interdit ou l’aide magique.

Ce genre de formule ne décrit pas un lieu pour voyageurs.

Elle ouvre une scène rituelle.

Loukomorié compte donc non seulement pour la littérature, mais aussi pour une logique populaire plus profonde de l’espace. Ce n’est pas simplement « quelque part très loin ». C’est l’endroit où le monde fonctionne déjà autrement.

Voilà pourquoi toutes les tentatives pour localiser Loukomorié une fois pour toutes sont condamnées à l’échec.

Oui, le mot avait un sens géographique. Oui, il pouvait désigner de vraies marges du monde connu. Oui, des lettrés, des cartographes et, plus t**d, des passionnés ont essayé de le rattacher à des rivages précis — le Nord, la Sibérie, la steppe, les paysages de Pouchkine. Tout cela est intéressant, et parfois même utile.

Mais le Loukomorié de Pouchkine ne peut pas être réduit à un point sur un globe.

Il ne vit pas dans un atlas.

Il vit dans l’imagination.

Ce lieu ne dit pas 𝐨𝐮̀ 𝐚𝐥𝐥𝐞𝐫. Il dit 𝐜𝐞 𝐪𝐮𝐢 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐜𝐞.

Le voyage du héros ne commence pas toujours à Loukomorié — mais le voyage du lecteur, lui, y commence très souvent. C’est là que le premier pas se fait de la réalité ordinaire vers le conte. C’est là, pour la première fois, qu’un monde devient possible où un chêne se souvient de plus de choses qu’une chronique, où un chat en sait plus qu’une bibliothèque, et où les forêts, les mers, les bêtes et les merveilles appartiennent tous au même grand ordre.

Si l’île de Bouïane est le centre sacré du monde magique, si la rivière Smorodina et le pont Kalinov sont la frontière dangereuse de l’épreuve, et si le royaume des trois fois neuf terres est le pays lointain de la transformation, alors Loukomorié est l’entrée.

Pas la destination.

Pas le but final.

Le bord.

La courbe.

L’endroit où le rivage se plie — et où, derrière cette courbe, le conte commence.

Alors oui, on peut demander : « Où se trouve Loukomorié ? »

Mais la meilleure question est :

𝐪𝐮𝐚𝐧𝐝 𝐚𝐩𝐩𝐚𝐫𝐚𝐢̂𝐭-𝐢𝐥 ?

Il apparaît lorsque le monde cesse d’être seulement le monde et devient récit. Lorsque l’espace familier s’ouvre juste un peu — et que derrière le chêne vert, la chaîne d’or et la voix du chat savant commence à briller une autre réalité.

Loukomorié n’a pas besoin d’être trouvé.

Il doit être reconnu.

Et chaque fois que la réalité se courbe juste assez pour laisser passer le merveilleux, nous sommes déjà quelque part près de son rivage.

𝑴𝒐𝒕𝒔 𝒓𝒖𝒔𝒔𝒆𝒔 𝒂𝒖𝒙 𝒓𝒂𝒄𝒊𝒏𝒆𝒔 𝒆́𝒕𝒓𝒂𝒏𝒈𝒆̀𝒓𝒆𝒔𝐄́𝐩𝐢𝐬𝐨𝐝𝐞 𝟏𝟏 : 𝐓𝐫𝐚𝐜𝐞𝐬 𝐧𝐞́𝐞𝐫𝐥𝐚𝐧𝐝𝐚𝐢𝐬𝐞𝐬 𝐞𝐧 𝐫𝐮𝐬𝐬𝐞 : 𝐥𝐚 𝐦𝐞𝐫, 𝐥𝐞𝐬 𝐧𝐚𝐯𝐢𝐫𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝𝐞 ...
16/05/2026

𝑴𝒐𝒕𝒔 𝒓𝒖𝒔𝒔𝒆𝒔 𝒂𝒖𝒙 𝒓𝒂𝒄𝒊𝒏𝒆𝒔 𝒆́𝒕𝒓𝒂𝒏𝒈𝒆̀𝒓𝒆𝒔
𝐄́𝐩𝐢𝐬𝐨𝐝𝐞 𝟏𝟏 : 𝐓𝐫𝐚𝐜𝐞𝐬 𝐧𝐞́𝐞𝐫𝐥𝐚𝐧𝐝𝐚𝐢𝐬𝐞𝐬 𝐞𝐧 𝐫𝐮𝐬𝐬𝐞 : 𝐥𝐚 𝐦𝐞𝐫, 𝐥𝐞𝐬 𝐧𝐚𝐯𝐢𝐫𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐟𝐥𝐨𝐭𝐭𝐞

La dernière fois, les mots néerlandais avaient débarqué sur la terre ferme et s’étaient installés dans la maison russe : 𝐠𝐚𝐥𝐬𝐭𝐮́𝐤 (галстук, 𝑐𝑟𝑎𝑣𝑎𝑡𝑒), 𝐛𝐫𝐲𝐮́𝐤𝐢 (брюки, 𝑝𝑎𝑛𝑡𝑎𝑙𝑜𝑛), 𝐬𝐡𝐭𝐨́𝐩𝐨𝐫 (штопор, 𝑡𝑖𝑟𝑒-𝑏𝑜𝑢𝑐ℎ𝑜𝑛), 𝐫𝐚́𝐦𝐚 (рама, 𝑐𝑎𝑑𝑟𝑒), 𝐬𝐡𝐤𝐚𝐟 (шкаф, 𝑎𝑟𝑚𝑜𝑖𝑟𝑒), 𝐤𝐨́𝐟𝐞 (кофе, 𝑐𝑎𝑓𝑒́).

Mais leur véritable élément n’était pas le salon. C’était la mer.

C’est là que le néerlandais a laissé en russe sa trace la plus profonde.

Ce n’est pas étonnant. Au XVIIe siècle, la Russie apprenait encore à devenir une puissance maritime. Et elle apprenait auprès de l’une des grandes puissances navales et commerciales de l’Europe : la République des Provinces-Unies, c’est-à-dire les Pays-Bas. Dans la tradition russe, on l’appelait souvent simplement « Hollande » : officiellement, ce n’était qu’une des provinces, mais c’était la plus riche et la plus influente, si bien que son nom a facilement fini par désigner tout le pays.

L’histoire commence même avant Pierre le Grand. Le premier navire de guerre russe, 𝐎𝐫𝐲𝐨𝐥 (Орёл, 𝐴𝑖𝑔𝑙𝑒), construit en 1667–1669, est souvent lié aux débuts du drapeau russe blanc-bleu-rouge. Ce drapeau est fréquemment expliqué par l’influence maritime néerlandaise. L’idée ne sort pas de nulle part : la Russie apprenait la culture navale auprès des Pays-Bas, et les pavillons faisaient partie de cet univers maritime. Mais il n’existe pas de document simple disant : « ces couleurs ont été prises directement au drapeau néerlandais », et l’histoire du tricolore russe est plus complexe qu’une formule du type « ils ont copié le drapeau hollandais ». Il vaut donc mieux parler non d’une copie mécanique, mais d’un fort arrière-plan néerlandais.

Le moment décisif arrive tout de même avec Pierre le Grand. En 1697–1698, il voyage en Europe dans le cadre de la Grande Ambassade, et aux Pays-Bas il étudie la construction navale non comme un touriste venu admirer de jolies voiles, mais comme un souverain qui veut comprendre le métier de ses propres mains.

On peut imaginer la scène presque comme un plan de film historique : un chantier naval néerlandais, le corps en bois d’un futur navire, des poutres, des copeaux, des artisans, l’odeur du bois et du goudron. Un charpentier de marine néerlandais montre les choses : ici, c’est la 𝐦𝐚́𝐜𝐡𝐭𝐚 (мачта, 𝑚𝑎̂𝑡) ; là, le 𝐫𝐞𝐲 (рей, 𝑣𝑒𝑟𝑔𝑢𝑒) ; ici, les 𝐯𝐚́𝐧𝐭𝐲 (ванты, ℎ𝑎𝑢𝑏𝑎𝑛𝑠) ; cet homme est un 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 (матрос, 𝑚𝑎𝑡𝑒𝑙𝑜𝑡) ; celui-là, un 𝐛𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 (боцман, 𝑏𝑜𝑠𝑐𝑜 / 𝑚𝑎𝑖̂𝑡𝑟𝑒 𝑑’𝑒́𝑞𝑢𝑖𝑝𝑎𝑔𝑒) ; là-bas, la 𝐤𝐚𝐲𝐮́𝐭𝐚 (каюта, 𝑐𝑎𝑏𝑖𝑛𝑒) ; en bas, le 𝐭𝐫𝐲𝐮𝐦 (трюм, 𝑐𝑎𝑙𝑒). Et Pierre, assis à une simple table de travail, note tout : « Donc, ceci est un 𝐬𝐡𝐤𝐢́𝐩𝐞𝐫… ceci est un 𝐥𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧… ceci est une 𝐬𝐡𝐯𝐚𝐫𝐭𝐨́𝐯𝐤𝐚… »

Avec les navires, le russe n’a donc pas emprunté deux ou trois mots exotiques. Il a absorbé tout un univers maritime : les noms des personnes, des bateaux, des parties du navire, du gréement, des pièces de bord, des installations portuaires et des manœuvres.

La flotte russe apprenait à construire, à naviguer, à commander — et à parler.

Et il faut commencer non par le bois, les cordages ou les canons, mais par les hommes.

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𝐋𝐞𝐬 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐟𝐥𝐨𝐭𝐭𝐞

La première chose dont une nouvelle flotte a besoin, ce n’est pas un navire.

Ce sont des gens qui savent quoi en faire.

C’est pourquoi les emprunts maritimes néerlandais en russe comprennent tant de noms de métiers et de rôles.

𝐌𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 (матрос, 𝑚𝑎𝑡𝑒𝑙𝑜𝑡) est l’un des mots les plus reconnaissables de ce groupe. Il est entré en russe par le néerlandais 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨𝐨𝐬, « matelot, marin ». En russe moderne, le mot paraît parfaitement normal : un 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 sur un navire, 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬𝐬𝐤𝐚𝐲𝐚 𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚 (матросская форма, 𝑢𝑛𝑖𝑓𝑜𝑟𝑚𝑒 𝑑𝑒 𝑚𝑎𝑡𝑒𝑙𝑜𝑡), 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬𝐬𝐤𝐢𝐲 𝐯𝐨𝐫𝐨𝐭𝐧𝐢́𝐤 (матросский воротник, 𝑐𝑜𝑙 𝑑𝑒 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛). Mais derrière ce mot ordinaire se cache une réalité historique très concrète : avec la nouvelle flotte est arrivé un nouveau nom pour un membre de l’équipage.

L’histoire est plus intéressante qu’une simple flèche « néerlandais → russe ». Le néerlandais 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨𝐨𝐬 est lié au français 𝐦𝐚𝐭𝐞𝐥𝐨𝐭, et le français 𝐦𝐚𝐭𝐞𝐥𝐨𝐭 remonte lui-même à une forme moyen-néerlandaise plus ancienne, du type 𝐦𝐚𝐭𝐭𝐞𝐧𝐨𝐨𝐭. Selon une explication étymologique courante, l’idée première n’était pas « l’homme du mât », comme on pourrait le croire, mais quelque chose de plus humain et plus pratique : un compagnon avec qui l’on partageait l’espace de couchage, la couchette ou le hamac à bord.

Le mot a donc voyagé comme un vrai marin : d’un milieu moyen-néerlandais vers le français, où il s’est transformé en 𝐦𝐚𝐭𝐞𝐥𝐨𝐭, puis de nouveau vers le néerlandais sous la forme 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨𝐨𝐬, avant d’arriver en russe comme 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬.

Pour un lecteur francophone, ce détour est particulièrement savoureux : le mot russe 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 vient bien du néerlandais 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨𝐨𝐬, mais derrière ce néerlandais moderne se cache aussi un passage par le français 𝐦𝐚𝐭𝐞𝐥𝐨𝐭. Autrement dit, le mot a fait une vraie navigation entre les langues avant d’entrer dans le russe.

Il est aussi utile de distinguer deux mots russes : 𝐦𝐨𝐫𝐲𝐚́𝐤 (моряк, 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛, au sens large) et 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬. 𝐌𝐨𝐫𝐲𝐚́𝐤 est un mot général pour une personne liée au métier de la mer. Un matelot, un capitaine, un maître d’équipage, un navigateur — tous sont des 𝐦𝐨𝐫𝐲𝐚𝐤𝐢́ (моряки, 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛𝑠). Mais 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 est un rôle ou un grade plus précis : un matelot ordinaire, un membre de l’équipage chargé du travail de pont. Autrement dit : chaque 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 est un 𝐦𝐨𝐫𝐲𝐚́𝐤, mais chaque 𝐦𝐨𝐫𝐲𝐚́𝐤 n’est pas un 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬.

À côté du matelot vient 𝐛𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 (боцман, 𝑏𝑜𝑠𝑐𝑜 / 𝑚𝑎𝑖̂𝑡𝑟𝑒 𝑑’𝑒́𝑞𝑢𝑖𝑝𝑎𝑔𝑒). Le mot est lié au néerlandais 𝐛𝐨𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 : littéralement « homme du bateau » ou « homme du navire », de 𝐛𝐨𝐨𝐭 (« bateau, embarcation ») et 𝐦𝐚𝐧 (« homme »). En russe, le 𝐛𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 n’est pas simplement un membre quelconque de l’équipage. C’est l’homme de l’ordre, de la discipline et du travail de pont. Dans l’imaginaire, il a presque toujours un sifflet, une voix rude et la capacité de crier assez fort pour réveiller même une mouette sur le mât voisin. Le mot est devenu pleinement russe, mais son son garde quelque chose de la mer du Nord : court, salé, autoritaire.

Plus haut dans la hiérarchie se trouve 𝐬𝐡𝐤𝐢́𝐩𝐞𝐫 (шкипер, 𝑠𝑘𝑖𝑝𝑝𝑒𝑟 / 𝑐𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑝𝑒𝑡𝑖𝑡 𝑛𝑎𝑣𝑖𝑟𝑒) — du néerlandais 𝐬𝐜𝐡𝐢𝐩𝐩𝐞𝐫, « capitaine, patron de bateau », lié à 𝐬𝐜𝐡𝐢𝐩, « navire ». Aujourd’hui, le mot peut aussi rappeler l’anglais 𝑠𝑘𝑖𝑝𝑝𝑒𝑟, les yachts et les romans d’aventure. Dans l’usage maritime russe, 𝐬𝐡𝐤𝐢́𝐩𝐞𝐫 pouvait désigner le capitaine d’un navire marchand ou une personne responsable du matériel et des approvisionnements du bord. Le mot n’est pas aussi quotidien que 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬, mais il est reconnaissable : il suffit de l’entendre une fois pour voir un pont, une carte, une pipe et un homme qui sait où va le navire, même si les autres en sont moins sûrs.

Un autre mot important est 𝐬𝐡𝐭𝐮́𝐫𝐦𝐚𝐧 (штурман, 𝑛𝑎𝑣𝑖𝑔𝑎𝑡𝑒𝑢𝑟). Ici, on sent très clairement le monde maritime germanique et néerlandais : le néerlandais 𝐬𝐭𝐮𝐮𝐫𝐦𝐚𝐧 signifie littéralement l’homme lié au gouvernail et à la conduite du navire. 𝐒𝐭𝐮𝐮𝐫 signifie « gouvernail, direction, conduite », et 𝐦𝐚𝐧 signifie « homme ». Le 𝐬𝐡𝐭𝐮́𝐫𝐦𝐚𝐧 n’est pas le capitaine romantique debout à la proue dans une pose dramatique. C’est celui qui calcule, trace la route, vérifie les cartes, les instruments, les étoiles et, si tout tourne mal, explique pourquoi « nous ne sommes pas perdus, nous affinons l’itinéraire ».

Et là où il y a une route, il y a aussi 𝐥𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 (лоцман, 𝑝𝑖𝑙𝑜𝑡𝑒). Le néerlandais 𝐥𝐨𝐨𝐝𝐬𝐦𝐚𝐧 signifie « pilote » : un spécialiste qui guide un navire dans un passage difficile, un port, un détroit ou un chenal. La deuxième partie est claire : 𝐦𝐚𝐧, « homme ». La première, 𝐥𝐨𝐨𝐝, signifie littéralement « plomb », mais dans la langue maritime elle renvoie aussi au plomb de sonde, ce poids attaché à une ligne qui servait à mesurer la profondeur.

Ainsi, 𝐥𝐨𝐨𝐝𝐬𝐦𝐚𝐧 n’est pas simplement « l’homme de la route ». C’est l’homme des profondeurs : celui qui connaît les bancs de sable, les courants, les chenaux et les passages sûrs. Un 𝐥𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 sait lire l’eau là où un capitaine étranger ne voit qu’une surface lisse — et risque de poser son navire sur un haut-fond avec l’expression de quelqu’un qui avait tout prévu.

Le 𝐥𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧, c’est la mémoire locale de l’eau.

Et enfin, 𝐲𝐮𝐧𝐠𝐚 (юнга, 𝑚𝑜𝑢𝑠𝑠𝑒 / 𝑗𝑒𝑢𝑛𝑒 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛). Le mot est lié au néerlandais 𝐣𝐨𝐧𝐠𝐞𝐧, « garçon ». Un 𝐲𝐮𝐧𝐠𝐚 est un jeune apprenti à bord, un garçon qui apprend la mer. Il donne à tout ce groupe une touche presque cinématographique : le 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 travaille, le 𝐛𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 commande, le 𝐬𝐡𝐤𝐢́𝐩𝐞𝐫 prend la responsabilité, le 𝐬𝐡𝐭𝐮́𝐫𝐦𝐚𝐧 calcule, le 𝐥𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 guide le navire dans les eaux dangereuses — et le 𝐲𝐮𝐧𝐠𝐚 regarde tout cela avec de grands yeux, en essayant de ne pas laisser tomber un seau, un cordage ou sa propre dignité.

Ainsi, le vocabulaire maritime russe s’est d’abord peuplé d’hommes. Et autour de ces hommes a grandi tout le monde du navire : 𝐠𝐚́𝐯𝐚𝐧 (гавань, 𝑝𝑜𝑟𝑡 / ℎ𝑎𝑣𝑟𝑒), 𝐯𝐞𝐫𝐟 (верфь, 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡𝑖𝑒𝑟 𝑛𝑎𝑣𝑎𝑙), 𝐝𝐨𝐤 (док, 𝑑𝑜𝑐𝑘), 𝐦𝐚́𝐜𝐡𝐭𝐚 (мачта, 𝑚𝑎̂𝑡), 𝐤𝐢́𝐥 (киль, 𝑞𝑢𝑖𝑙𝑙𝑒), 𝐫𝐞𝐲 (рей, 𝑣𝑒𝑟𝑔𝑢𝑒), 𝐭𝐚𝐤𝐞𝐥𝐚́𝐳𝐡 (такелаж, 𝑔𝑟𝑒́𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡), 𝐭𝐫𝐨𝐬 (трос, 𝑐𝑎̂𝑏𝑙𝑒 / 𝑐𝑜𝑟𝑑𝑎𝑔𝑒), 𝐤𝐚𝐲𝐮́𝐭𝐚 (каюта, 𝑐𝑎𝑏𝑖𝑛𝑒), 𝐤𝐚𝐦𝐛𝐮́𝐳 (камбуз, 𝑐𝑢𝑖𝑠𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑏𝑜𝑟𝑑) 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧 (гальюн, 𝑡𝑜𝑖𝑙𝑒𝑡𝑡𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝑏𝑜𝑟𝑑) — et toutes les autres joies sans lesquelles un roman d’aventure devient très vite une promenade ennuyeuse sur le quai.

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𝐏𝐨𝐫𝐭, 𝐜𝐡𝐚𝐧𝐭𝐢𝐞𝐫 𝐧𝐚𝐯𝐚𝐥 𝐞𝐭 𝐞𝐬𝐩𝐚𝐜𝐞 𝐦𝐚𝐫𝐢𝐭𝐢𝐦𝐞

Après les hommes de la flotte, il est logique de passer aux lieux où cette flotte naît, se répare, jette l’ancre et repart en mer. Les mots n’arrivent pas isolés. Ils arrivent avec des scènes entières.

S’il y a un 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬 (матрос, 𝑚𝑎𝑡𝑒𝑙𝑜𝑡), un 𝐛𝐨𝐭𝐬𝐦𝐚𝐧 (боцман, 𝑏𝑜𝑠𝑐𝑜 / 𝑚𝑎𝑖̂𝑡𝑟𝑒 𝑑’𝑒́𝑞𝑢𝑖𝑝𝑎𝑔𝑒) et un 𝐬𝐡𝐤𝐢́𝐩𝐞𝐫 (шкипер, 𝑠𝑘𝑖𝑝𝑝𝑒𝑟), il leur faut des endroits où servir, construire des navires, mouiller et passer par des eaux dangereuses.

L’un des mots les plus importants de ce groupe est 𝐠𝐚́𝐯𝐚𝐧 (гавань, 𝑝𝑜𝑟𝑡 / ℎ𝑎𝑣𝑟𝑒). Il est lié au néerlandais 𝐡𝐚𝐯𝐞𝐧, « port, havre, abri ». Le sens a très peu changé : en néerlandais comme en russe, c’est un lieu protégé où un navire peut entrer, s’abriter, décharger ou attendre avant de reprendre la mer. Le mot est si bien intégré au russe qu’il ne paraît plus étranger. Une 𝐠𝐚́𝐯𝐚𝐧 peut être militaire, commerciale, tranquille, natale, et même métaphorique : 𝐭𝐢́𝐤𝐡𝐚𝐲𝐚 𝐠𝐚́𝐯𝐚𝐧 (тихая гавань, 𝑢𝑛 ℎ𝑎𝑣𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑝𝑎𝑖𝑥) pour quelqu’un qui est fatigué des tempêtes de la vie.

À côté du port se trouve 𝐯𝐞𝐫𝐟 (верфь, 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡𝑖𝑒𝑟 𝑛𝑎𝑣𝑎𝑙). Le néerlandais 𝐰𝐞𝐫𝐟 désigne un lieu où l’on construit ou répare les navires. C’est l’un des mots clés de toute l’histoire, parce que le chantier naval est le symbole central de l’apprentissage de Pierre. Pierre n’est pas allé aux Pays-Bas simplement pour regarder des bateaux comme un touriste devant une vitrine. Il voulait comprendre comment on les construisait. La 𝐯𝐞𝐫𝐟 devient donc presque le décor de tout cet épisode : le corps en bois d’un futur navire, les poutres, les copeaux, les outils, les artisans, l’odeur du bois et du goudron.

Du même monde vient 𝐝𝐨𝐤 (док, 𝑑𝑜𝑐𝑘). Le néerlandais 𝐝𝐨𝐤 désigne un lieu où un navire peut être construit, réparé, inspecté — presque, pourrait-on dire, mis en traitement. En russe, le mot est depuis longtemps sorti du vieux monde de la voile : il existe des docks secs, des docks flottants, des docks industriels. Le russe moderne connaît aussi des 𝐝𝐨́𝐤𝐢 (доки, 𝑑𝑜𝑐𝑠, documents informatiques), mais c’est une autre histoire et une autre route.

Un autre mot important est 𝐫𝐞𝐲𝐝 (рейд, 𝑟𝑎𝑑𝑒 / 𝑚𝑜𝑢𝑖𝑙𝑙𝑎𝑔𝑒). Il est lié au néerlandais 𝐫𝐞𝐞𝐝𝐞 : un lieu près de la côte ou devant un port où les navires peuvent mouiller. Pour un terrien, 𝐠𝐚́𝐯𝐚𝐧 et 𝐫𝐞𝐲𝐝 peuvent sembler presque identiques : quelque part, des navires sont arrêtés. Mais le port est un espace protégé, tandis qu’une rade peut être un mouillage ouvert devant le port. Dans une scène d’aventure, c’est très utile : le navire n’est pas encore entré dans le port, il est en rade, les chaloupes vont vers la côte, et le lecteur sent déjà le sel, le goudron et les ennuis.

Puis vient 𝐟𝐚𝐫𝐯𝐚́𝐭𝐞𝐫 (фарватер, 𝑐ℎ𝑒𝑛𝑎𝑙 𝑛𝑎𝑣𝑖𝑔𝑎𝑏𝑙𝑒). Le néerlandais 𝐯𝐚𝐚𝐫𝐰𝐚𝐭𝐞𝐫 est littéralement lié à « l’eau pour naviguer » : 𝐯𝐚𝐫𝐞𝐧 signifie « naviguer, aller en bateau », et 𝐰𝐚𝐭𝐞𝐫 signifie « eau ». En russe, 𝐟𝐚𝐫𝐯𝐚́𝐭𝐞𝐫 désigne un chenal sûr parmi les hauts-fonds, les rochers et autres plaisirs qui aiment tester la confiance d’un capitaine. Plus t**d, le mot est devenu métaphorique : on peut évoluer dans le 𝐟𝐚𝐫𝐯𝐚́𝐭𝐞𝐫 politique, culturel ou idéologique de quelqu’un. Un terme maritime est devenu l’image d’une route déjà tracée par un autre.

Et il y a aussi 𝐬𝐡𝐥𝐲𝐮𝐳 (шлюз, 𝑒́𝑐𝑙𝑢𝑠𝑒) — du néerlandais 𝐬𝐥𝐮𝐢𝐬, « écluse, vanne, ouvrage de régulation des eaux ». Ce n’est plus tout à fait le romantisme de la pleine mer, mais la civilisation technique de l’eau : faire monter un bateau, le faire descendre, le faire passer d’un niveau à un autre, contrôler le flux. C’est un bon rappel : l’influence néerlandaise ne concerne pas seulement les voiles et les chansons de matelots, mais aussi la gestion de l’eau. Et les Pays-Bas savent deux ou trois choses sur la manière de négocier avec l’eau avant qu’elle n’entre sans invitation.

Dans ce même espace vivent des mots liés aux navires et au travail portuaire.

𝐘𝐚́𝐤𝐡𝐭𝐚 (яхта, 𝑦𝑎𝑐ℎ𝑡) vient du néerlandais 𝐣𝐚𝐜𝐡𝐭. Aujourd’hui, le russe 𝐲𝐚́𝐤𝐡𝐭𝐚 évoque plutôt les loisirs, les régates, les ponts blancs et des gens qui ont probablement moins de problèmes de déclaration d’impôts que le commun des mortels. Mais à l’origine, le mot était lié à un navire rapide et léger. Le sens a donc nettement glissé : d’une embarcation pratique à une image de sport, de promenade et de luxe.

𝐏𝐚𝐤𝐞𝐭𝐛𝐨́𝐭 (пакетбот, 𝑝𝑎𝑞𝑢𝑒𝑏𝑜𝑡 𝑝𝑜𝑠𝑡𝑎𝑙 / 𝑏𝑎𝑡𝑒𝑎𝑢 𝑑𝑒 𝑐𝑜𝑢𝑟𝑟𝑖𝑒𝑟) vient du néerlandais 𝐩𝐚𝐤𝐤𝐞𝐭𝐛𝐨𝐨𝐭, littéralement « bateau à paquets » : 𝐩𝐚𝐤𝐤𝐞𝐭 signifie « paquet, colis », et 𝐛𝐨𝐨𝐭 signifie « bateau ». C’était un navire destiné au transport régulier du courrier, des colis et des passagers. Le mot est aujourd’hui historique, mais il est beau. Il porte le parfum d’une époque où la communication entre les rives ne passait pas par une notification sur un téléphone, mais par la mer, un horaire et un capitaine qui ne pouvait pas simplement écrire : « désolé, je suis en ret**d ».

𝐁𝐮𝐤𝐬𝐢́𝐫 (буксир, 𝑟𝑒𝑚𝑜𝑟𝑞𝑢𝑒𝑢𝑟 / 𝑐𝑎̂𝑏𝑙𝑒 𝑑𝑒 𝑟𝑒𝑚𝑜𝑟𝑞𝑢𝑎𝑔𝑒) est lié au néerlandais 𝐛𝐨𝐞𝐠𝐬𝐞𝐫𝐞𝐧, « remorquer ». L’image principale est simple : un navire qui en tire un autre. En russe, 𝐛𝐮𝐤𝐬𝐢́𝐫 est devenu un mot très vivant. On peut prendre une voiture en remorque, tirer quelque chose « au remorqueur », traîner un projet comme un bateau trop lourd, ou parfois sentir que quelqu’un nous remorque moralement à travers une journée difficile.

À ce moment-là, une question tentante apparaît : 𝐛𝐮𝐤𝐬𝐨𝐯𝐚́𝐭’ (буксовать, 𝑝𝑎𝑡𝑖𝑛𝑒𝑟, 𝑡𝑜𝑢𝑟𝑛𝑒𝑟 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒 𝑣𝑖𝑑𝑒) est-il lié à 𝐛𝐮𝐤𝐬𝐢́𝐫 ? Dans l’imagination quotidienne, cela semble évident : la voiture patine, elle reste coincée, donc il faut la prendre en remorque. Mais étymologiquement, il semble que ce soit une autre histoire. 𝐁𝐮𝐤𝐬𝐢́𝐫 et 𝐛𝐮𝐤𝐬𝐢𝐫𝐨𝐯𝐚́𝐭’ appartiennent à la ligne maritime du « remorquage », tandis que 𝐛𝐮𝐤𝐬𝐨𝐯𝐚́𝐭’ est lié à une rotation ou à un glissement sur place : la roue travaille, mais le mouvement ne vient pas. C’est un petit piège linguistique, et un piège assez plaisant.

Ainsi, autour des hommes de la flotte apparaît l’espace : 𝐠𝐚́𝐯𝐚𝐧, 𝐯𝐞𝐫𝐟, 𝐝𝐨𝐤, 𝐫𝐞𝐲𝐝, 𝐟𝐚𝐫𝐯𝐚́𝐭𝐞𝐫, 𝐬𝐡𝐥𝐲𝐮𝐳. Mais un navire n’est pas seulement un lieu dans un port. Il a aussi un corps : quille, mâts, vergues, haubans, cabines, cale, et toute cette anatomie de bois et de cordages sans laquelle la phrase pirate « le pendre à la vergue » perdrait sa surface de travail.

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𝐋’𝐚𝐧𝐚𝐭𝐨𝐦𝐢𝐞 𝐝𝐮 𝐧𝐚𝐯𝐢𝐫𝐞

Après les hommes de la flotte, le port, le chantier naval, le dock et le chenal, nous pouvons enfin nous approcher du navire lui-même. Un navire a un corps, et beaucoup de noms russes de ce corps viennent eux aussi de l’école maritime néerlandaise.

Commençons par le mot le plus évident : 𝐦𝐚́𝐜𝐡𝐭𝐚 (мачта, 𝑚𝑎̂𝑡). Le néerlandais 𝐦𝐚𝐬𝐭 signifie la même chose : le support vertical qui porte les voiles, les vergues et le gréement. Le mot est si familier qu’il ne semble plus étranger. Même quelqu’un qui n’a jamais vu un vrai voilier sait que le mât est cette grande chose verticale sans laquelle un navire pirate devient une grande baignoire en bois.

Sur un grand voilier, les mâts avaient leurs propres noms. 𝐅𝐨𝐤 (фок, 𝑚𝑎̂𝑡 𝑑𝑒 𝑚𝑖𝑠𝑎𝑖𝑛𝑒 / 𝑒́𝑙𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒 𝑣𝑜𝑖𝑙𝑒 𝑑’𝑎𝑣𝑎𝑛𝑡) est lié au néerlandais 𝐟𝐨𝐤, la partie avant de la voilure ; 𝐠𝐫𝐨𝐭 (грот, 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑 𝑚𝑎̂𝑡 / 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑-𝑣𝑜𝑖𝑙𝑒) vient du néerlandais 𝐠𝐫𝐨𝐨𝐭, « grand, principal » ; 𝐛𝐢𝐳𝐚́𝐧 (бизань, 𝑎𝑟𝑡𝑖𝑚𝑜𝑛) désigne la partie arrière de la mâture ou de la voilure. Le lecteur général n’a pas besoin de connaître tout le système technique du gréement. Il suffit de voir que 𝐟𝐨𝐤, 𝐠𝐫𝐨𝐭 et 𝐛𝐢𝐳𝐚́𝐧 ne sont pas du charabia de pirates, mais le langage précis d’un vieux navire à voiles.

En bas, à la base du navire, se trouve 𝐤𝐢́𝐥 (киль, 𝑞𝑢𝑖𝑙𝑙𝑒) — du néerlandais 𝐤𝐢𝐞𝐥. C’est la base longitudinale de la coque, la colonne vertébrale du navire. Le mot est connu même de gens qui vivent à mille kilomètres de la mer la plus proche : on peut poser un navire sur sa quille, ou le voir se retourner quille en l’air.

Et ici, on peut ajouter une petite pincée de metal pirate : 𝐊𝐞𝐞𝐥𝐡𝐚𝐮𝐥𝐞𝐝, la chanson d’Alestorm. L’anglais 𝐭𝐨 𝐤𝐞𝐞𝐥𝐡𝐚𝐮𝐥 est proche du néerlandais 𝐤𝐢𝐞𝐥𝐡𝐚𝐥𝐞𝐧, littéralement « tirer sous la quille ». La chanson est joyeuse. La pratique historique ne l’était pas.

Des mâts partent les 𝐫𝐞𝐲 (рей, 𝑣𝑒𝑟𝑔𝑢𝑒𝑠). Le néerlandais 𝐫𝐞𝐞 et des formes maritimes apparentées désignent la pièce horizontale à laquelle une voile est fixée. En russe, 𝐫𝐞𝐲 vit surtout à travers l’image du vieux voilier. Même si quelqu’un ne sait pas comment fonctionne le gréement, l’expression 𝐯𝐳𝐝𝐲𝐨́𝐫𝐧𝐮𝐭’ 𝐧𝐚 𝐫𝐞́𝐲𝐞 (вздёрнуть на рее, 𝑝𝑒𝑛𝑑𝑟𝑒 𝑞𝑢𝑒𝑙𝑞𝑢’𝑢𝑛 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑣𝑒𝑟𝑔𝑢𝑒) sera probablement comprise. La pédagogie pirate fonctionne mieux que beaucoup de manuels.

À l’avant, projeté vers l’extérieur, se trouve 𝐛𝐮𝐬𝐡𝐩𝐫𝐢́𝐭 (бушприт, 𝑏𝑒𝑎𝑢𝑝𝑟𝑒́). Le néerlandais 𝐛𝐨𝐞𝐠𝐬𝐩𝐫𝐢𝐞𝐭 est formé de 𝐛𝐨𝐞𝐠, « proue du navire », et 𝐬𝐩𝐫𝐢𝐞𝐭, « perche, espar ». Autrement dit, quelque chose comme un « espar de proue ». Le mot semble très spécialisé, mais toute personne qui a lu des romans d’aventure ou vu des films de voiliers peut le reconnaître. C’est cette longue pièce oblique qui s’étire en avant du navire, comme si le bateau avait sorti une lance.

Pour empêcher les mâts de tomber au premier coup de vent — ou de s’effondrer sous le poids de la confiance en soi du capitaine — le navire a besoin de 𝐯𝐚́𝐧𝐭𝐲 (ванты, ℎ𝑎𝑢𝑏𝑎𝑛𝑠). Le néerlandais 𝐰𝐚𝐧𝐭 désigne le gréement dormant, les cordages qui soutiennent les mâts sur les côtés. Visuellement, ce sont ces structures de cordes le long des mâts, celles que les matelots, les pirates et autres personnages sans peur du vide grimpent si énergiquement dans les films.

Un autre mot sorti depuis longtemps du vocabulaire strictement nautique est 𝐯𝐚𝐭𝐞𝐥𝐢́𝐧𝐢𝐲𝐚 (ватерлиния, 𝑙𝑖𝑔𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑓𝑙𝑜𝑡𝑡𝑎𝑖𝑠𝑜𝑛). Ici, tout est presque transparent : le néerlandais 𝐰𝐚𝐭𝐞𝐫 signifie « eau », et 𝐥𝐢𝐣𝐧 signifie « ligne ». En russe, 𝐯𝐚𝐭𝐞𝐥𝐢́𝐧𝐢𝐲𝐚 désigne la ligne où la coque rencontre la surface de l’eau. Le mot sonne technique, mais même un écolier peut le comprendre : le navire au-dessus de l’eau vit ; l’eau au-dessus du niveau prévu signifie que la scène tourne mal.

Nous pouvons maintenant entrer à l’intérieur. 𝐓𝐫𝐲𝐮𝐦 (трюм, 𝑐𝑎𝑙𝑒) est l’espace de chargement dans la coque, sous le pont. Ce n’est pas la partie romantique du navire, mais l’endroit des caisses, des tonneaux, des cordages, des marchandises, parfois des prisonniers et de toutes sortes d’obscurités narratives. Dans la littérature d’aventure, la cale est presque toujours suspecte : si le héros y descend, il n’en ressortira pas tout de suite.

Il y a aussi 𝐫𝐮́𝐛𝐤𝐚 (рубка, 𝑟𝑜𝑢𝑓 / 𝑐𝑎𝑏𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑝𝑜𝑛𝑡). Ici, une petite note personnelle est utile. Quand j’étais enfant et que je rencontrais le mot 𝐫𝐚𝐝𝐢𝐨𝐫𝐮́𝐛𝐤𝐚 (радиорубка, 𝑙𝑜𝑐𝑎𝑙 𝑟𝑎𝑑𝑖𝑜 / 𝑐𝑎𝑏𝑖𝑛𝑒 𝑟𝑎𝑑𝑖𝑜) dans des magazines ou des livres, j’imaginais des gens qui détestaient les postes de radio et les coupaient en morceaux pour en faire du bois de chauffage. La logique semblait parfaite : une 𝐦𝐲𝐚𝐬𝐨𝐫𝐮́𝐛𝐤𝐚 (мясорубка, ℎ𝑎𝑐ℎ𝑜𝑖𝑟 𝑎̀ 𝑣𝑖𝑎𝑛𝑑𝑒) hache la viande, tandis que 𝐫𝐮́𝐛𝐢𝐭’ (рубить) signifie « 𝑐𝑜𝑢𝑝𝑒𝑟 𝑎̀ 𝑙𝑎 ℎ𝑎𝑐ℎ𝑒, ℎ𝑎𝑐ℎ𝑒𝑟 ». Donc, forcément, une 𝐫𝐚𝐝𝐢𝐨𝐫𝐮́𝐛𝐤𝐚 devait être un endroit où l’on hachait les radios.

Mais c’est une fausse transparence. La 𝐫𝐮́𝐛𝐤𝐚 du navire ne vient pas du russe 𝐫𝐮𝐛𝐢́𝐭’ (рубить, 𝑐𝑜𝑢𝑝𝑒𝑟, ℎ𝑎𝑐ℎ𝑒𝑟). C’est un emprunt maritime lié à des formes ouest-européennes comme le néerlandais 𝐫𝐨𝐞𝐟 — un rouf, une cabine, un espace couvert sur un navire.

Et enfin, 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧 (гальюн, 𝑡𝑜𝑖𝑙𝑒𝑡𝑡𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝑏𝑜𝑟𝑑). Aujourd’hui, le mot désigne généralement les toilettes du navire, mais historiquement il était lié à la partie avant d’un ancien voilier. Il n’est pas nécessaire de s’y att**der trop longtemps, mais le mot mérite d’être gardé : on le connaît par la littérature, le cinéma et l’humour naval, et il sonne immédiatement comme quelque chose qui ne vient pas du vocabulaire de la comptabilité terrestre.

Ainsi, le navire reçoit un corps : 𝐦𝐚́𝐜𝐡𝐭𝐚, 𝐤𝐢́𝐥, 𝐫𝐞𝐲, 𝐛𝐮𝐬𝐡𝐩𝐫𝐢́𝐭, 𝐯𝐚́𝐧𝐭𝐲, 𝐯𝐚𝐭𝐞𝐥𝐢́𝐧𝐢𝐲𝐚, 𝐭𝐫𝐲𝐮𝐦, 𝐫𝐮́𝐛𝐤𝐚, 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧. Certains de ces mots sont restés presque techniques. D’autres sont entrés dans la culture générale. Mais ensemble, ils montrent l’essentiel : le russe n’a pas seulement emprunté quelques mots maritimes au néerlandais. Il a emprunté toute une manière de regarder un navire — comment il se construit, où est sa proue, où est sa colonne vertébrale, où sont les voiles, où sont les hommes, et où il vaut mieux ne pas rester plus longtemps que nécessaire.

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𝐆𝐫𝐞́𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, 𝐜𝐨𝐫𝐝𝐚𝐠𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐭𝐫𝐚𝐯𝐚𝐢𝐥

Si le navire a un corps — 𝐦𝐚́𝐜𝐡𝐭𝐚 (мачта, 𝑚𝑎̂𝑡), 𝐤𝐢́𝐥 (киль, 𝑞𝑢𝑖𝑙𝑙𝑒), 𝐫𝐞𝐲 (рей, 𝑣𝑒𝑟𝑔𝑢𝑒) et 𝐛𝐮𝐬𝐡𝐩𝐫𝐢́𝐭 (бушприт, 𝑏𝑒𝑎𝑢𝑝𝑟𝑒́) — il lui faut aussi un système nerveux : cordages, apparaux, fixations, tout ce qui tient les voiles, soulève les charges, relie le navire au quai et transforme une structure de bois immobile en navire vivant.

Le mot central ici est 𝐭𝐚𝐤𝐞𝐥𝐚́𝐳𝐡 (такелаж, 𝑔𝑟𝑒́𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡). Il est lié au néerlandais 𝐭𝐚𝐤𝐞𝐥𝐚𝐠𝐞 — équipement du navire, gréement, système de cordages dormants et courants. Dans une définition sèche, cela peut sembler ennuyeux. En réalité, 𝐭𝐚𝐤𝐞𝐥𝐚́𝐳𝐡 est toute la magie de cordes et de mâts d’un voilier. On peut ne pas connaître la différence entre gréement dormant et gréement courant. On peut oublier où se trouvent l’étai, la drisse ou l’écoute. Mais le mot lui-même reste familier à beaucoup de russophones — ne serait-ce que par la célèbre chanson : « Dans le port de Cape Town, avec un trou dans le bord, la Jeanette réparait son gréement… »

Le néerlandais 𝐭𝐚𝐤𝐞𝐥𝐚𝐠𝐞 appartient lui-même au monde maritime et technique : ce n’est pas simplement « des cordes », mais l’équipement qui fait fonctionner le navire. Cela explique aussi le russe 𝐭𝐚𝐤𝐞𝐥𝐚́𝐳𝐡𝐧𝐢𝐤 (такелажник) : non plus seulement un homme sur un voilier, mais un spécialiste du levage, du déplacement et de la fixation de charges lourdes. Le mot est descendu à terre, dans les usines, les chantiers et les grues portuaires.

À côté de lui se trouve 𝐭𝐫𝐨𝐬 (трос, 𝑐𝑎̂𝑏𝑙𝑒 / 𝑐𝑜𝑟𝑑𝑎𝑔𝑒). Le néerlandais 𝐭𝐫𝐨𝐬 signifie faisceau, grappe, corde, câble. En russe, le mot est devenu si quotidien que son origine maritime se sent à peine : câble de remorquage, câble d’acier, câble de frein, corde à linge. C’est l’un des meilleurs exemples d’un terme de mer qui a voyagé très loin à l’intérieur des terres. On peut n’être jamais monté sur un pont de navire et savoir très bien que si une voiture est coincée, il faut un 𝐭𝐫𝐨𝐬.

Du même domaine de travail vient 𝐬𝐡𝐯𝐚𝐫𝐭𝐨́𝐯𝐤𝐚 (швартовка, 𝑎𝑚𝑎𝑟𝑟𝑎𝑔𝑒), formé sur 𝐬𝐡𝐯𝐚𝐫𝐭𝐨́𝐯 (швартов, 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖𝑒̀𝑟𝑒 / 𝑎𝑚𝑎𝑟𝑟𝑒), lui-même issu en dernier ressort du néerlandais 𝐳𝐰𝐚𝐚𝐫𝐭𝐨𝐮𝐰 — littéralement « 𝑐𝑜𝑟𝑑𝑒 𝑙𝑜𝑢𝑟𝑑𝑒 » (𝐳𝐰𝐚𝐚𝐫 « 𝑙𝑜𝑢𝑟𝑑 » + 𝐭𝐨𝐮𝐰 « 𝑐𝑜𝑟𝑑𝑒 »). Le mot russe est lié à 𝐬𝐡𝐯𝐚𝐫𝐭𝐨𝐯𝐚́𝐭’𝐬𝐲𝐚 (швартоваться), « s’amarrer », attacher un navire au quai. L’arrière-plan néerlandais reste visible si l’on sait où regarder, mais pour le lecteur l’image compte plus que la morphologie historique : le navire est arrivé — maintenant il faut l’attacher. Sur terre, on parle de stationnement ; sur l’eau, de 𝐬𝐡𝐯𝐚𝐫𝐭𝐨́𝐯𝐤𝐚. Et ce mot est compréhensible même pour quelqu’un qui voit surtout les bateaux dans les films.

Vient ensuite 𝐠𝐚𝐤 (гак, 𝑐𝑟𝑜𝑐ℎ𝑒𝑡). Le néerlandais 𝐡𝐚𝐚𝐤 signifie « crochet ». Dans la langue maritime, 𝐠𝐚𝐤 est un crochet servant à saisir, soulever ou fixer. Mais en russe, il est depuis longtemps sorti de la flotte. On dit 𝐩𝐲𝐚𝐭’𝐝𝐞𝐬𝐲𝐚́𝐭 𝐬 𝐠𝐚́𝐤𝐨𝐦 (пятьдесят с гаком, 𝑐𝑖𝑛𝑞𝑢𝑎𝑛𝑡𝑒 𝑒𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑜𝑢𝑠𝑠𝑖𝑒̀𝑟𝑒𝑠), 𝐝𝐯𝐚 𝐤𝐢𝐥𝐨𝐦𝐞́𝐭𝐫𝐚 𝐬 𝐠𝐚́𝐤𝐨𝐦 (два километра с гаком, 𝑢𝑛 𝑝𝑒𝑢 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑑𝑒 𝑑𝑒𝑢𝑥 𝑘𝑖𝑙𝑜𝑚𝑒̀𝑡𝑟𝑒𝑠), presque sans sentir le vieux crochet de fer dans le mot. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que le russe ne dit généralement pas « cinquante avec un crochet » avec le mot russe ordinaire 𝐤𝐫𝐲𝐮𝐤 (крюк). Il dit 𝐬 𝐠𝐚́𝐤𝐨𝐦 — comme si un petit crochet supplémentaire s’était accroché à un chiffre rond.

Un autre mot devenu urbain et quotidien est 𝐭𝐞́𝐧𝐭 (тент, 𝑎𝑢𝑣𝑒𝑛𝑡 / 𝑏𝑎̂𝑐ℎ𝑒). Le néerlandais 𝐭𝐞𝐧𝐭 signifie auvent, abri, toile de protection contre le soleil ou la pluie. Sur un navire, un 𝐭𝐞́𝐧𝐭 protégeait les hommes et les objets du mauvais temps. Aujourd’hui, on peut en voir partout : au-dessus d’une vitrine, d’une terrasse de café, d’un camion, d’un étal de marché ou dans une cour. Un mot maritime est devenu un mot de rue estivale.

𝐓𝐫𝐚𝐩 (трап, 𝑝𝑎𝑠𝑠𝑒𝑟𝑒𝑙𝑙𝑒 / 𝑒́𝑐ℎ𝑒𝑙𝑙𝑒) est lui aussi passé facilement sur la terre et dans les airs. Le néerlandais 𝐭𝐫𝐚𝐩 signifie « escalier, échelle ». Sur un navire, 𝐭𝐫𝐚𝐩 désigne une échelle ou une passerelle permettant de monter à bord ou d’en descendre. Plus t**d, le mot est tranquillement passé à l’aviation : le 𝐭𝐫𝐚𝐩 d’un avion est connu même de gens qui n’ont jamais vu une passerelle de navire. La mer a donné le mot ; l’aéroport l’a rendu massif.

Derrière ces mots s’étend toute une forêt de termes plus spécialisés mais merveilleusement sonores : 𝐟𝐚́𝐥 (фал, 𝑑𝑟𝑖𝑠𝑠𝑒), 𝐬𝐡𝐤𝐨𝐭 (шкот, 𝑒́𝑐𝑜𝑢𝑡𝑒), 𝐬𝐡𝐭𝐚́𝐠 (штаг, 𝑒́𝑡𝑎𝑖), 𝐛𝐫𝐚́𝐦𝐬𝐞𝐥 (брамсель, 𝑝𝑒𝑟𝑟𝑜𝑞𝑢𝑒𝑡), 𝐤𝐥𝐢́𝐯𝐞𝐫 (кливер, 𝑓𝑜𝑐), 𝐲𝐮́𝐟𝐞𝐫𝐬 (юферс, 𝑐𝑎𝑝-𝑑𝑒-𝑚𝑜𝑢𝑡𝑜𝑛). Il n’est pas nécessaire de savoir exactement où tout cela se trouve sur un voilier. Il suffit de sentir l’échelle du phénomène : la flotte russe n’a pas emprunté un ou deux mots. Elle a emprunté tout un univers technique.

Et parfois, le son lui-même fonctionne mieux que l’explication. 𝐁𝐫𝐚́𝐦𝐬𝐞𝐥, 𝐤𝐥𝐢́𝐯𝐞𝐫, 𝐬𝐡𝐤𝐨𝐭, 𝐲𝐮́𝐟𝐞𝐫𝐬 — ce ne sont pas seulement des termes, mais le bruit d’un vieux film de voiles. Même si quelqu’un ne distingue pas un perroquet d’une théière, le mot sonne quand même comme des mâts, du vent, et un capitaine qui crie quelque part en arrière-plan : « Aux perroquets ! »

Ainsi, le navire commence à bouger non seulement comme une coque, mais comme un mécanisme complexe : les mâts sont tenus, les voiles sont réglées, les câbles sont tendus, les crochets s’accrochent, les passerelles descendent, les amarres volent vers le quai. Et tout cela sonne encore en russe avec un fort accent néerlandais — même quand les russophones ne le remarquent plus.

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𝐋𝐚 𝐯𝐢𝐞 𝐚̀ 𝐛𝐨𝐫𝐝

Mais un navire n’est pas seulement une coque, des mâts, des vergues et des cordages. Des gens y vivent : ils dorment, mangent, montent la garde, se disputent, ont froid, jurent, attendent la terre et essaient de ne pas tomber là où il vaut mieux ne pas tomber. Avec le vocabulaire technique, le russe a donc aussi emprunté des mots de la vie à bord.

𝐊𝐚𝐲𝐮́𝐭𝐚 (каюта, 𝑐𝑎𝑏𝑖𝑛𝑒) est liée au néerlandais 𝐤𝐚𝐣𝐮𝐢𝐭, « cabine, pièce sur un navire ». En russe, le mot a conservé presque le même sens : une pièce séparée pour le capitaine, un officier, un passager ou un membre de l’équipage. Une 𝐤𝐚𝐲𝐮́𝐭𝐚, ce n’est pas tout le navire, mais un petit monde privé à l’intérieur. Dans un roman d’aventure, les cabines contiennent des cartes, des lettres secrètes, des coffres, des bouteilles suspectes et des décisions de capitaine qui vont ensuite gâcher la vie de tout l’équipage.

À côté de la cabine, il y a 𝐤𝐨́𝐲𝐤𝐚 (койка, 𝑐𝑜𝑢𝑐ℎ𝑒𝑡𝑡𝑒 / 𝑙𝑖𝑡 𝑑𝑒 𝑏𝑜𝑟𝑑). On rappelle souvent ici le néerlandais 𝐤𝐨𝐨𝐢 ou le bas allemand 𝐤𝐨𝐣𝐞, « couchette, place pour dormir ». En russe, 𝐤𝐨́𝐲𝐤𝐚 a depuis longtemps quitté le navire : lit d’hôpital, lit de caserne, place de lit. Mais l’impression reste la même. Ce n’est pas un lit de maison avec une couverture et un chat. C’est une place fonctionnelle où une personne est temporairement horizontale et ne gêne pas le système.

𝐊𝐚𝐦𝐛𝐮́𝐳 (камбуз, 𝑐𝑎𝑚𝑏𝑢𝑠𝑒 / 𝑐𝑢𝑖𝑠𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑏𝑜𝑟𝑑) est lié au néerlandais 𝐤𝐨𝐦𝐛𝐮𝐢𝐬, « cuisine du navire ». Le mot lui-même sent la nourriture, la fumée, l’espace étroit et les casseroles qui, pendant la tempête, se comportent comme si elles voulaient elles aussi participer au voyage. Le 𝐤𝐚𝐦𝐛𝐮́𝐳 est la cuisine du navire, donc l’un des lieux les plus stratégiques du bord. Un navire sans mât, c’est grave. Mais un équipage sans nourriture devient philosophe pendant très peu de temps.

Et l’homme principal dans cet espace est 𝐤𝐨𝐤 (кок, 𝑐𝑢𝑖𝑠𝑖𝑛𝑖𝑒𝑟 𝑑𝑒 𝑏𝑜𝑟𝑑) — du néerlandais 𝐤𝐨𝐤, « cuisinier ». Le mot est court, amusant pour l’oreille russe, et très pratique. Un 𝐤𝐨𝐤 n’est pas simplement un cuisinier quelconque : c’est le cuisinier du navire, une personne dont le climat moral de l’équipage peut dépendre plus que de la météo. Une mauvaise tempête, on peut y survivre. Une mauvaise soupe tous les jours, c’est déjà presque une question politique.

Il y a aussi 𝐤𝐮𝐛𝐫𝐢́𝐤 (кубрик, 𝑝𝑜𝑠𝑡𝑒 𝑑’𝑒́𝑞𝑢𝑖𝑝𝑎𝑔𝑒 / 𝑙𝑜𝑔𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑐𝑜𝑙𝑙𝑒𝑐𝑡𝑖𝑓 𝑑𝑒 𝑙’𝑒́𝑞𝑢𝑖𝑝𝑎𝑔𝑒). Son origine est généralement rattachée au néerlandais 𝐤𝐨𝐞𝐛𝐫𝐮𝐠 ou à des formes maritimes proches, mais pour le lecteur, le sens compte davantage : 𝐤𝐮𝐛𝐫𝐢́𝐤 est l’espace commun où vit l’équipage. Ce n’est pas la cabine confortable du capitaine, mais le territoire collectif des matelots : couchettes, affaires personnelles, conversations, fatigue, odeur de vêtements mouillés et très peu d’espace privé.

Et bien sûr, 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧 (гальюн, 𝑡𝑜𝑖𝑙𝑒𝑡𝑡𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝑏𝑜𝑟𝑑) mérite une révérence particulière. À terre, la plupart des gens diraient simplement « toilettes », mais les marins continuent souvent à dire 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧 même dans un appartement ordinaire. L’un de mes oncles a longtemps été capitaine d’un navire géodésique dans l’océan Arctique, puis a encore navigué comme bosco. Même dans un appartement en ville, les toilettes étaient pour lui le 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧, la fenêtre était un hublot, et le sol était le pont. Un marin peut débarquer, mais la terre ne réussit pas toujours à faire sortir la mer du marin.

Cela montre que la langue professionnelle n’est pas seulement un ensemble de termes. Elle change la carte même du monde. Pour un terrien, un appartement se compose de pièces, de fenêtres, d’un sol et de toilettes. Pour un marin, il peut très facilement devenir une cabine avec hublot, pont et 𝐠𝐚𝐥𝐲𝐮́𝐧. Et à ce moment-là, la vieille langue du bord continue à vivre non plus sur une frégate, mais quelque part dans une cuisine ordinaire, autour d’une tasse de thé.

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𝐋𝐞𝐬 𝐦𝐨𝐭𝐬 𝐝𝐞𝐬𝐜𝐞𝐧𝐝𝐮𝐬 𝐚̀ 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐞 : 𝐦𝐞́𝐭𝐚𝐩𝐡𝐨𝐫𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐥𝐚𝐧𝐠𝐮𝐞 𝐪𝐮𝐨𝐭𝐢𝐝𝐢𝐞𝐧𝐧𝐞

Certains mots maritimes néerlandais sont restés presque entièrement à bord. D’autres sont descendus à terre depuis longtemps et vivent maintenant si librement que nous ne sentons presque plus l’odeur de la mer en eux. Ils sont devenus des métaphores, des mots du quotidien, des images pour la politique, le travail, la vie et l’égarement humain.

L’un de ces mots est 𝐝𝐫𝐞𝐲𝐟 (дрейф, 𝑑𝑒́𝑟𝑖𝑣𝑒). Il est lié au néerlandais 𝐝𝐫𝐢𝐣𝐯𝐞𝐧 — « flotter, rester à flot, être porté par l’eau, le vent ou le courant ». Dans le sens maritime, 𝐝𝐫𝐞𝐲𝐟 est l’écart d’un navire par rapport à sa route, quand il est emporté non là où le capitaine le voudrait, mais là où le vent et le courant ont décidé.

En russe, le mot est depuis longtemps devenu une image de la vie sans cap ferme. On peut parler de dérive politique, de dérive idéologique, de dérive culturelle, ou d’une personne qui dérive d’une décision à l’autre. L’image maritime est très précise : vous êtes encore à flot, mais vous ne contrôlez plus complètement le mouvement. Ne pas couler, c’est déjà bien. Mais la question de savoir où l’on vous emporte reste ouverte.

Vient ensuite 𝐟𝐥𝐚𝐠𝐦𝐚́𝐧 (флагман, 𝑛𝑎𝑣𝑖𝑟𝑒 𝑎𝑚𝑖𝑟𝑎𝑙 / 𝑙𝑒𝑎𝑑𝑒𝑟). Le néerlandais 𝐯𝐥𝐚𝐠𝐦𝐚𝐧 est littéralement lié à 𝐯𝐥𝐚𝐠, « drapeau », et à une personne ou un navire sous le pavillon du commandant. Dans la langue maritime, 𝐟𝐥𝐚𝐠𝐦𝐚́𝐧 désigne le navire qui porte le commandant d’une escadre, ou le commandant supérieur lui-même. Mais en russe moderne, presque n’importe quoi peut être 𝐟𝐥𝐚𝐠𝐦𝐚́𝐧 : un modèle phare de téléphone, une entreprise phare, un programme phare, un cours phare.

Le sens n’a pas perdu sa logique maritime. Un 𝐟𝐥𝐚𝐠𝐦𝐚́𝐧, c’est celui vers qui les autres regardent. Il va devant, donne la direction, porte le signe principal. La seule différence, c’est qu’au lieu d’une escadre, il peut maintenant être entouré de smartphones, d’universités, d’usines, de chaînes de télévision ou de projets éducatifs.

Dans la même famille des pavillons, le russe possède aussi 𝐯𝐲𝐦𝐩𝐞𝐥 (вымпел, 𝑝𝑒𝑛𝑛𝑜𝑛 / 𝑓𝑙𝑎𝑚𝑚𝑒) et 𝐠𝐮𝐢𝐬 (гюйс, 𝑝𝑎𝑣𝑖𝑙𝑙𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑏𝑒𝑎𝑢𝑝𝑟𝑒́ / 𝑐𝑜𝑙 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛). Un navire ne parle pas seulement avec ses voiles, ses cordages et ses canons ; il parle aussi avec du tissu : pavillons, flammes, signaux.

𝐆𝐮𝐢𝐬 (гюйс, 𝑝𝑎𝑣𝑖𝑙𝑙𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑏𝑒𝑎𝑢𝑝𝑟𝑒́ / 𝑐𝑜𝑙 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛) appartient au même monde des pavillons, mais son histoire est encore plus colorée. En russe, 𝐠𝐮𝐢𝐬 désigne d’abord le pavillon de beaupré : un petit pavillon hissé à l’avant d’un navire de guerre lorsqu’il est au mouillage ou à quai. D’où le commandement naval : 𝐍𝐚 𝐟𝐥𝐚𝐠 𝐢 𝐠𝐮𝐢𝐬 𝐬𝐦𝐢𝐫𝐧𝐨! (На флаг и гюйс смирно!, à peu près : « Garde-à-vous au pavillon et au guis ! »).

Le mot remonte au néerlandais 𝐠𝐞𝐮𝐬. Et 𝐠𝐞𝐮𝐬 a lui-même une histoire remarquable, surtout pour un lecteur francophone. Il vient du français 𝐠𝐮𝐞𝐮𝐱, « pauvres, mendiants ». En 1566, des nobles des Pays-Bas qui s’opposaient à la domination espagnole et demandaient davantage de tolérance religieuse furent tournés en dérision comme des « gueux ». Ils reprirent l’insulte et en firent un nom d’honneur : les 𝐆𝐞𝐮𝐳𝐞𝐧. Leur branche maritime, les 𝐖𝐚𝐭𝐞𝐫𝐠𝐞𝐮𝐳𝐞𝐧, les « gueux de mer », devint célèbre pendant la révolte des Pays-Bas. Ce n’étaient pas de pauvres hommes inoffensifs avec une écuelle ; c’étaient le genre de « gueux » capables de rendre la flotte espagnole très malheureuse.

Le mot a donc suivi une route étrange : du français 𝐠𝐮𝐞𝐮𝐱 aux rebelles néerlandais, des gueux de mer au pavillon de beaupré, puis au russe 𝐠𝐮𝐢𝐬.

Mais en russe, le mot a encore une autre vie. 𝐆𝐮𝐢𝐬 désigne aussi le grand col carré du costume marin, ce col bleu et blanc de la vareuse de marin. Beaucoup d’enfants soviétiques et post-soviétiques ont porté un jour une 𝐦𝐚𝐭𝐫𝐨́𝐬𝐬𝐤𝐚 (матроска, 𝑡𝑒𝑛𝑢𝑒 𝑑𝑒 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡), et ce col faisait partie de l’image. Moi aussi, j’en ai porté un. Ce mot porte donc un voyage inattendu : des rebelles moqués de la révolte néerlandaise jusqu’à la proue d’un navire de guerre — puis jusqu’au col marin d’un enfant.

Mais 𝐩𝐨𝐥𝐮́𝐧𝐝𝐫𝐚 (полундра, 𝑎𝑡𝑡𝑒𝑛𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑒𝑛 𝑏𝑎𝑠 ! / 𝑔𝑎𝑟𝑒 𝑑𝑒𝑠𝑠𝑜𝑢𝑠 !) a un tempérament tout différent. On le rattache généralement à l’expression néerlandaise 𝐯𝐚𝐧 𝐨𝐧𝐝𝐞𝐫𝐞𝐧 — « d’en bas / en bas », un avertissement du type « attention dessous ! ». Dans le vieux monde maritime, c’était un cri de danger : quelque chose tombe d’en haut, et si votre tête vous est chère, mieux vaut ne pas rester dessous.

En russe, 𝐩𝐨𝐥𝐮́𝐧𝐝𝐫𝐚! est devenu depuis longtemps moins un ordre technique qu’un cri d’alarme joyeux : « danger ! », « écartez-vous ! », « quelque chose va arriver ! » C’est l’un de ces mots qu’il est simplement agréable de prononcer. Il contient le bruit du pont, un tonneau qui tombe, une panique de matelots et une énergie de dessin animé. Il ne signale pas seulement le danger ; il rend le danger légèrement théâtral.

On peut aussi ajouter un couple météorologique : 𝐬𝐡𝐭𝐨𝐫𝐦 (шторм, 𝑡𝑒𝑚𝑝𝑒̂𝑡𝑒) et 𝐬𝐡𝐭𝐢𝐥 (штиль, 𝑐𝑎𝑙𝑚𝑒 𝑝𝑙𝑎𝑡). Les deux mots sont liés au vocabulaire maritime nord-européen, et tous deux sont compris bien au-delà de la flotte. 𝐒𝐡𝐭𝐨𝐫𝐦, c’est la forte tempête : la mer en colère, le vent, les vagues, le mode urgence. En russe, le mot est facilement devenu une métaphore de n’importe quel chaos : tempête politique, tempête émotionnelle, tempête médiatique. Si tout vole autour de vous et que quelqu’un crie « gardez le cap ! », la tempête n’est pas forcément derrière la fenêtre.

𝐒𝐡𝐭𝐢𝐥 (штиль, 𝑐𝑎𝑙𝑚𝑒 𝑝𝑙𝑎𝑡) est le contraire de la tempête. En mer, il désigne le temps calme, sans vent — un état dans lequel un voilier n’a rien pour avancer. Vu de l’extérieur, le calme semble paisible. Pour un ancien navire à voiles, ce n’est pas toujours une bonne nouvelle : pas de vent signifie pas de mouvement. En russe, 𝐬𝐡𝐭𝐢𝐥 peut lui aussi s’employer au-delà de la météo. Il peut y avoir un calme plat sur le marché, dans les nouvelles, dans la création — quand rien ne se passe, mais que cela ne rend pas forcément la vie plus facile. La tempête fait peur par excès de mouvement. Le calme plat peut faire peur par son absence.

Ce couple est utile parce qu’il montre que la langue maritime ne décrit pas seulement des objets, mais aussi des états. Une personne peut dériver, être prise dans une tempête, rester coincée dans un calme plat, chercher un chenal et rêver d’un havre tranquille — même si elle a passé toute sa vie dans une ville où le plus grand plan d’eau est une fontaine sur une place.

Et c’est peut-être là l’essentiel. Les mots maritimes néerlandais ne sont pas entrés en russe comme des étiquettes de musée. Ils se sont mis à travailler. Certains sont restés dans la flotte, d’autres sont passés dans la technique, d’autres encore sont devenus des métaphores. 𝐃𝐫𝐞𝐲𝐟, 𝐟𝐥𝐚𝐠𝐦𝐚́𝐧, 𝐠𝐮𝐢𝐬, 𝐩𝐨𝐥𝐮́𝐧𝐝𝐫𝐚, 𝐬𝐡𝐭𝐨𝐫𝐦, 𝐬𝐡𝐭𝐢𝐥 ne parlent plus seulement de navires. Ce sont des façons de parler du mouvement, du leadership, du signal, du danger, du chaos et de l’arrêt.

La trace néerlandaise en russe n’est donc pas seulement une vieille couche portuaire. C’est toute une carte : où le navire se construit, qui y sert, comment il est fait, ce qui le tient, où il est emporté, et ce qu’il faut crier si quelque chose de lourd tombe soudain d’en haut.

La dernière fois, nous avons vu comment des mots néerlandais étaient entrés dans la maison russe. Maintenant, nous voyons qu’ils sont entrés encore plus profondément dans le navire russe. Et ensuite, avec le navire, beaucoup d’entre eux sont revenus à terre : dans la langue urbaine, la technique, les métaphores, les chansons, les romans d’aventure et les conversations ordinaires.

Le russe n’a pas simplement emprunté quelques mots néerlandais.

Pendant un temps, il a vraiment appris la mer en néerlandais.

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