20/02/2025
SUJET DE DISSERTATION LITTERAIRE
Dans Cahier d'un retour au pays natal (1939), s'adressant à son peuple persécuté, Aimé Césaire écrit : « si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai ».
Vous examinerez tout d’abord des raisons pour lesquelles certains écrivains s'autoproclament avocats de communautés opprimées. Ensuite, vous montrerez que, pouvant se réduire aux sentiments personnels de l'artiste, ce discours littéraire peut être beaucoup plus intime. Enfin, vous justifierez comment l'activité créatrice littéraire est avant tout une forme de conversation avec les mots de la langue.
On dit d'un écrivain qu'il est engagé lorsqu’il se révèle incapable de rester les yeux fermés ou de garder les bras croisés devant une injustice rampante ou flagrante. C'est cette écriture protestataire, quel qu'en soit le risque, qu'on appelle ”engagement”. C'est probablement dans cette dynamique de prise de position qu’Aimé Césaire affirme : « si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai ». En d'autres termes, ce précurseur de la négritude s'autoproclame comme le porte-parole, l’avocat défenseur de sa race opprimée en s'engageant par le moyen de l'écriture dans la révolte contre l'injustice. Toutefois, il y a lieu de se poser une question : qui peut être le destinataire du projet d'écriture littéraire de l'écrivain ? Pour répondre à cette question, nous nous poserons les suivantes : dans quelle mesure la littérature opte-t-elle pour la libération des peuples opprimés ? Comment l'art peut-il servir de thérapie contre la souffrance personnelle de son auteur ? Est-ce que la littérature n'est pas également et avant toute chose une entreprise artistique sur les mots ?
Dès l’entame de nos propos, nous chercherons à savoir les raisons pour lesquelles des écrivains destinent leurs écrits à leur peuple. Les écrivains de la Négritude ont très tôt compris que, sous ses dehors pacificateurs et civilisateurs, le discours émis par les Occidentaux pour légitimer la colonisation n’était que de la poudre aux yeux. L’objectif consistait surtout à piller l’Afrique de ses ressources naturelles avec des promesses d’industrialisation ; ce fut d’ailleurs le même modus operandi lors de l’esclavage par le pillage des ressources humaines échangées avec de la pacotille. L’écriture protestataire était devenue d’une part un moyen de mener un combat culturel dont l’objectif est de rappeler à l’opinion internationale que l’Afrique avait une civilisation extrêmement riche ; d’autre part, cette même écriture ambitionnait de libérer les peuples africains de la domination occidentale qui n’avait que trop duré, surtout que ces Blancs colonisateurs perpétraient toute sorte d’exactions dans les colonies. Nous en avons l’illustration dans Batouala (1921) ; René Maran sera licencié et son œuvre censurée mais l’auteur aura réussi à créer un déclic dans la conscience des écrivains négro-africains, surtout après y avoir lu le discours sans concession du héros qui s’écrie : « que ne nous ont-ils pas promis depuis que nous avons le malheur de les connaître ? Ils nous volent jusqu’à nos derniers sous plutôt que de ne prendre qu’une partie de nos gains ». L’auteur s’entretient insidieusement avec ses compatriotes et dévoile donc le vrai visage du colon : hypocrite et rapace. En somme, la Négritude apporte le justificatif selon lequel l’écriture engagée destinée aux peuples dominés ambitionne de libérer ceux-ci du joug du dominateur.
Comme nous venons de le voir à travers la négritude, la parole littéraire peut certes être destinée à un peuple opprimé, mais l’auteur peut-il également être à la fois le destinateur et le destinataire de son propre texte ?
A ce sujet, peuvent nous raison donner les écrivains qui s’adonnent à l’expression de leurs sentiments personnels. Ils s’en inspirent profondément, sans en être gênés, encore moins rougir pour avoir été qualifiés d’égoïstes. Ils restent absolument persuadés que la confidence noie la douleur ; l’écriture devient alors pour donc un bon moyen de se soulager des maux qui affectent l’âme d’une douleur qu’un cœur a du mal à contenir. C’est le cas du romantique ; ses textes sont le lieu d’un épanchement sans réserve ; il y expose sa vie intime et son destin en abîme, ses désirs légitimes et ses plaisirs éphémères, ses émotions personnelles tout autant que ses peines continuelles, dans l’espoir de trouver un remède à son mal être qui le ronge. Plutôt que de blâmer ce Narcisse, le lecteur ne peut que compatir à sa douleur, surtout lorsqu’il retrouve cette inexplicable coïncidence de sa propre destinée dans la sienne. En guise d’exemple, Alphonse de Lamartine écrivait lui-même dans la préface de son recueil intitulé Méditations poétiques (1820) en ces termes : « ce n’était pas un art ; c’était le soulagement de mon propre cœur qui se berçait de ses propres sanglots » ; entendons derrière ces aveux la voix d’un destinataire qui a fait de l’art un destinateur dans le seul but de se consoler de son mal de vivre. En un mot, la littérature romantique prouve suffisamment que le texte littéraire est également l’écho sonore des sentiments très personnels de son auteur.
En somme, le lyrisme tel que explicité par le romantisme démontre que l’œuvre littéraire peut être portée vers l’expression purement personnelle des sentiments de son auteur ; toutefois, avant tout, l’art n’est-il pas destiné au soin apporté au langage ?
Il existe des écrivains qui ont fait de la plume pas seulement une écritoire mais aussi et surtout un pinceau. Cela voudrait dire qu’ils peignent plus qu’ils n’écrivent ou, autrement dit, quand ils écrivent un poème, c’est pour peindre un tableau. La beauté du langage les préoccupe plus que toute autre chose et n’ayant rien à voir ni avec du militantisme ni avec du sentimentalisme. C’est d’ailleurs toute la raison pour laquelle la poésie est privilégiée car mieux orientée vers l’esthétique. Le travail sur les mots, la sonorité de l’énonciation, l’harmonie d’ensemble, en un mot l’art pour l’art, voilà leur credo. Sans conteste, nous faisons allusion aux parnassiens. Cette devise qui leur est propre montre que l’écriture, c’est d’abord l’écriture, c’est-à-dire le style qui s’harmonise avec des mots choisis avec adresse et calcul, avant même la destinée utilitariste (moraliste, sentimentaliste engagée…) que d’autres écrivains s’entêtent à lui donner. Pour preuve, on comprend en passant ces propos de Théophile Gautier qui affirmait : « tout artiste qui se propose autre chose que le beau n’est pas artiste à nos yeux » ; il voudrait dire par là que seule l’esthétique doit retenir l’attention et l’intérêt de l’écrivain ; tout autre projet d’écriture qui s’en éloigne éclabousse la beauté du texte en tant que tel et l’enlaidit horriblement. Ainsi, on remarque que, ici, la destinée de l’art se résume au langage bien travaillé.
En définitive, la négritude a justifié pleinement pourquoi des écrivains optent pour l’engagement ; c’est parce que, pour eux, le seul discours permis pour la libération d’un peuple opprimé. Pourtant, ce même discours peut avoir une destination plus personnelle comme en témoigne le romantisme qui fait de l’art une thérapie contre la souffrance humaine. Par ailleurs, il y a des artistes à l’image de ceux qui se réclament du parnasse qui ont choisi de réduire le discours littéraire à une seule préoccupation : la recherche et l’expression d’un style dont l’idéal frise la perfection esthétique. A notre avis, une œuvre d’art n’a d’utilité que si elle est engagée. C’est parce que, exposé à la haine, au mensonge, à l’injustice, le monde souffre et a moins besoin d’inspiration égoïste et crypto personnelle ou encore répondant à des exigences esthétiques ; que ces deux dernières particularités (lyrique et esthétique) s’adjoignent à la première (l’engagement) et l’œuvre ne s’en portera que mieux et pas le contraire.