19/10/2022
Réécrire le narratif africain : les enjeux de l’excellence
Grand nombre des sorties et productions populaires estampillées «Africaniste » a concentré ses propos sur cette question : réécrire le narratif africain. En l’état actuel des choses où le continent aspire au développement, même si très souvent inter-changé avec l’occidentalisation, il faut admettre, de toutes évidences, que l’intrigue africaine laisse à désirer. D’ailleurs, Chinua Achebe l’avait anticipé il y a peu, en tirant la sonnette d’alarme sur le fait que : « jusqu’à ce que les lions aient leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur ».
En attirant les regards sur le caractère décisif du référentiel ou mieux du point de vue dans la conception et l’assemblage des évènements qui constituent une histoire et la déclamation de celle-ci, Achebe fait écho sur l’urgence de réécrire l’histoire africaine, de changer de point de vue et de référentiel.
A mon avis, si nous tentions sérieusement de réécrire le narratif africain, nous serions fort intrigués de constater que l’aspiration profonde de l’Afrique n’est pas le « développement » (qui se traduit par l’occidentalisation et la mondialisation/expansion de l’occident) mais plutôt le développement de son plein potentiel et la réalisation des nombreux rêves qu’elle nourrit depuis des siècles pour ses enfants.
Au risque de paraitre excentrique et, dans une certaine mesure, rigide dans mes positions, je pense aujourd’hui qu’il est temps depuis hier de sortir des clichés, des mentalités et des discours dévalorisants sur l’Afrique, en se faisant juge de ce qu’elle n’a ou ne fait pas, au détriment de la valeur qu’elle apporte à la civilisation, comme si ailleurs était la terre promise, où coulent le lait et le miel. Voilà le danger d’une histoire biaisée, parce que racontée/vécue d’un seul point de vue et non pas de plusieurs.
Pourquoi présenter l’Afrique comme continent d’insalubrité, de pauvreté extrême, d’indigence intellectuelle, de sous-alimentation, d’instabilité politique mais négliger le fait que ce soit le continent le plus jeune du monde, ou encore qu’elle est le puit à pétrodollars et le grenier de toutes les grandes économies ? Pourquoi définir l’histoire africaine selon la perspective de l’occident, visible par sa distribution en précoloniale, coloniale, postcoloniale et néocoloniale, alors que la colonisation n’est pas un facteur décisif dans l’existence et l’essence même du continent ? Savons-nous seulement qu’avec ou sans colonisation l’Afrique existerait et vivrait, peut-être même mieux que son niveau actuel ?
L’urgence de réécrire le narratif africain se pose davantage avec acuité, lorsqu’on sait que celui qui détient l’histoire d’un peuple exerce sur lui son pouvoir. Ainsi, en faisant graviter l’histoire de l’Afrique autour des crises, de la colonisation et des guerres occidentales, on a fait croire à de nombreux africains que leur existence est inextricablement liée au bon vouloir et à la magnanimité de l’occident. Redonner le pouvoir à l’Afrique c’est réécrire son histoire.
Il s’agit là d’une histoire complète, équilibrée et ancrée dans l’intersubjectivité communautaire. Une histoire qui parle à la fois de l’esclavage et des rebellions, de la colonisation et des résistances, de la pauvreté et de l’opulence diverse, de l’instabilité politique et du sens élevé de communauté, d’humanité et de partage, de mentalités rétrogrades et de l’intelligentsia qui innove et crée sans cesse. L’histoire d’un peuple est la somme de ses gloires et de ses déboires, de ses avoirs et ses manquements, ses faiblesses et ses pouvoirs. Voilà, selon moi, les enjeux de la réécriture du narratif africain.
Dès lors, la question au million de dollars qui se pose est celle de savoir quelle partition à jouer par chacun pour que la réécriture de notre histoire soit effective et viable.
D’emblée, il me semble décisif de souligner le caractère anthropocentriste du processus de réécriture du narratif africain, en indiquant que les personnes (qu’ils agissent à titre individuel ou comme entité) sont les moteurs de ce changement. Ainsi, chaque africain devrait s’interroger sur son histoire et sur son ressenti y relatif : « Que dit-on sur mon continent/pays et comment est-ce que je me positionne à ce sujet ? »
Deuxièmement, il est à s’interroger sur le sentiment d’appartenance de chaque africain à son continent. Comment nous sentons-nous ? Sommes-nous africains, citoyens de nos pays, citoyens du monde (occident) ou alors sommes-nous juste des individus isolés et donc fragiles, qui se laissent aller avec le premier vent arrivé, dans un monde exclusivement codifié autour de la question d’appartenance et de contrat social ?
Il faudrait certainement se situer quant à son appartenance et s’identifier comme tel. En outre, un autre grand challenge de notre temps est de ramener à la bergerie les brebis égarées du continent, impuissantes victimes de la traite négrière, de la mondialisation et du rapport de force économico-culturel disproportionné entre l’occident et le continent. Rapport de force qui est l’ancêtre de l’acculturation. Marquons un temps d’arrêt pour se dédouaner, dès à présent, des répliques de contradicteurs qui taxeront cette vision de prosélyte, orgueilleuse et d’égocentriste. Le droit d’appartenance à une lignée est octroyé soit par l’héritage d’ascendants à descendants ou alors par la souscription aux valeurs et principes directeurs de cette lignée en apposant son approbation et son alignement au contrat social proposé. Ainsi, puisqu’un héritage ne peut qu’être légué et toujours dans la communauté, l’heure est à retrouver les héritiers et héritières qui ont perdus de vue, oubliés ou même qui sont ignorants de leurs parts d’héritage, afin qu’ils prennent possession de ce qui leur revient de plein droit, quitte à le léguer à leur tour, s’ils n’en veulent pas. C’est dire en de mots plus simples et plus accessibles que nous sommes dans une dynamique de proposer sans jamais imposer mais toujours soucieux de notre pérennité.
Ensuite, faudrait-il s’accorder sur la qualité de société que nous voulons et la qualité d’hommes et de femmes avec qui nous voulons vivre. Cette approche présidera à la canonisation de standards de qualité mais aussi de l’éthique pour garantir la réalisation de notre idéal communautaire. Cette excellence sera le gage de l’équilibrage du rapport avec l’occident et du développement d’une communauté juste, qui mutualise ses avoirs, ses savoirs, ses pouvoirs mais aussi ses déboires au profit de la cause commune.
Enfin, il faudra réclamer notre identité au vu et au su de tous, se démarquer comme africain et octroyer enfin au continent les droits de propriétés sur les nombreuses solutions et innovations que ses nombreux héritiers et héritières proposent partout dans le monde.
Décider d’être excellent en tant qu’africain, c’est choisir de réécrire un narratif africain équilibré et viable. C’est choisir d’avoir le pouvoir sur soi-même et non plus d’être sous le joug de la domination étrangère. Opter pour l’excellence africaine c’est choisir de développer un label africain de qualité, de standard élevé et de haute facture.