22/09/2026
Le musulman, le maçon et les non-dits : le paradoxe Hamed Bakayoko.
Peut-on être musulman et franc-maçon ? La question paraît, à première vue, appeler une réponse théologique. Elle devient pourtant beaucoup plus troublante lorsqu'elle est incarnée par un homme qui a occupé, en Côte d'Ivoire, l'une des positions les plus élevées de l'État tout en étant, selon des sources concordantes, Grand Maître de la Grande Loge de Côte d'Ivoire.
Le cas de Hamed Bakayoko oblige ainsi à sortir des caricatures, des fantasmes et des condamnations automatiques pour regarder en face un paradoxe que beaucoup préfèrent contourner : celui de la double appartenance, entre une religion qui revendique une révélation définitive et une organisation initiatique qui puise une partie de son symbolisme dans les traditions religieuses antérieures.
Hamed Bakayoko était publiquement présenté comme musulman. Dans le même temps, il fut Grand Maître de la Grande Loge de Côte d'Ivoire de 2015 jusqu'à sa mort en 2021. Cette fonction n'est pas une rumeur périphérique : elle est également rapportée par des sources consacrées à la franc-maçonnerie ivoirienne.
Et c'est précisément là que commence le véritable sujet.
Une question que personne ne semble vouloir poser jusqu'au bout
Si le musulman ne doit adorer qu'Allah, comment comprendre sa participation à une institution initiatique qui utilise, dans certaines de ses traditions, la Bible comme Volume de la Loi sacrée ?
Si le Coran reconnaît les révélations antérieures tout en se présentant comme la révélation finale, quelle signification donner à la présence de la Bible dans le temple maçonnique ?
Et surtout : lorsqu'un musulman prête un serment ou participe à un rituel maçonnique, de quelle nature est exactement son engagement ?
Ces interrogations ne signifient pas que tout franc-maçon soit nécessairement hostile à l'islam, ni que la franc-maçonnerie puisse être réduite aux fantasmes de « société secrète » qui circulent dans l'imaginaire populaire. La Grande Loge de Côte d'Ivoire se présente elle-même comme un ordre initiatique, philosophique et philanthropique, et affirme ne relever ni d'une religion ni d'une doctrine politique.
Mais précisément : si elle n'est pas une religion, pourquoi mobilise-t-elle des symboles, des textes et des références issus de traditions religieuses ?
Voilà le paradoxe.
Le porc et l'alcool : le faux problème ?
On pourrait pousser le raisonnement jusqu'à des questions plus triviales : un musulman peut-il participer à des agapes où l'on sert du vin ? Peut-il s'asseoir à une table où l'on sert du porc comme Alassane Dramane Ouattara ?
Mais ce serait probablement passer à côté de l'essentiel.
Le problème théologique ne réside pas d'abord dans ce qu'il y a dans l'assiette ou dans le verre. Il réside dans le rite, dans le serment, dans le symbolisme et dans la conception de la fraternité initiatique.
Un musulman peut parfaitement s'abstenir de porc ou d'alcool. La difficulté est d'une autre nature : jusqu'où peut-il entrer dans un système initiatique dont les références ne sont pas exclusivement islamiques sans entrer en tension avec les principes de sa propre foi ?
C'est cette question, autrement plus sérieuse, qui mérite d'être posée.
Le cas Bakayoko : quand le paradoxe devient politique
Avec Hamed Bakayoko, la question ne relevait pas seulement de la théologie.
Elle devenait également politique.
Car il ne s'agissait pas d'un simple adhérent anonyme. Il était devenu Grand Maître d'une obédience maçonnique ivoirienne tout en occupant des fonctions politiques de premier plan.
Une étude consacrée à la franc-maçonnerie en Côte d'Ivoire relève précisément cette situation et rapporte que les autorités musulmanes ivoiriennes ne s'étaient pas publiquement prononcées sur cette double appartenance. Le sociologue Francis Akindès évoquait alors un possible « accommodement conjoncturel », tout en soulignant que cette position aurait pu évoluer avec un changement de leadership maçonnique.
Cette observation ouvre une porte sur un sujet beaucoup plus vaste : les rapports entre religion, pouvoir et réseaux d'influence en Afrique francophone.
Les préjugés : entre fantasmes et réalité
La franc-maçonnerie est entourée de deux excès symétriques.
Le premier consiste à en faire une organisation toute-puissante, capable de manipuler les États, les présidents, les élections et les économies depuis quelque arrière-boutique mystérieuse.
Le second consiste à considérer toute interrogation sur son influence comme relevant nécessairement de l'ignorance, de la superstition ou du complotisme.
Entre ces deux caricatures, il existe pourtant un espace pour une véritable enquête.
La recherche universitaire sur la franc-maçonnerie ivoirienne souligne elle-même combien l'organisation reste méconnue et combien les « poncifs moraux », les préjugés et les médisances ont contribué à brouiller la compréhension de son fonctionnement réel.
La bonne question n'est donc pas : « Les francs-maçons dirigent-ils le monde ? »
Elle est beaucoup plus simple :
Quels réseaux existent réellement ? Qui en fait partie ? Quels sont leurs rites ? Quels sont leurs principes ? Quels rapports entretiennent-ils avec les religions, l'administration et le pouvoir politique ? Et où s'arrête la fraternité initiatique pour laisser place à l'influence sociale ou politique ?
Le grand silence des autorités religieuses
Le cas Bakayoko révèle également un autre paradoxe : celui du silence.
Si la double appartenance entre islam et franc-maçonnerie est théologiquement problématique pour certains courants de l'islam, pourquoi cette question n'a-t-elle pas fait l'objet d'une condamnation publique et systématique en Côte d'Ivoire ?
L'étude de Francis Akindès est ici particulièrement éclairante : elle constate l'absence de position publique des autorités musulmanes ivoiriennes à l'époque et rapporte l'hypothèse d'un accommodement avec cette réalité. Il s'agit toutefois d'une analyse sociologique rapportée, et non d'une preuve permettant d'affirmer que l'ensemble des imams ivoiriens auraient volontairement fermé les yeux.
C'est là que les non-dits deviennent plus intéressants que les discours officiels.
Car le problème n'est peut-être pas seulement religieux.
Il est aussi social.
Il est politique.
Il est lié aux rapports de pouvoir.
Le paradoxe des obsèques
La mort de Hamed Bakayoko en mars 2021 a rendu le paradoxe impossible à dissimuler.
Celui qui était présenté comme musulman était également connu comme le Grand Maître de la Grande Loge de Côte d'Ivoire. Ses obsèques ont donc ravivé publiquement la question : comment articuler ces deux appartenances au moment ultime, lorsque la religion reprend officiellement tous ses droits ?
La presse ivoirienne s'est alors interrogée sur la nature de ses funérailles et sur la position que pourraient adopter les autorités musulmanes.
Le contraste était saisissant : dans la vie publique, les deux identités avaient pu coexister ; dans la mort, chacune semblait devoir réclamer son territoire.
Et si le véritable sujet était ailleurs ?
Au fond, le cas Hamed Bakayoko pose une question qui dépasse largement sa personne.
Il oblige à réfléchir à la capacité des sociétés africaines contemporaines à faire cohabiter plusieurs appartenances : religieuse, initiatique, politique, culturelle et sociale.
Il oblige surtout à interroger les zones grises que les discours officiels préfèrent souvent laisser dans l'ombre.
Car entre le « musulman » et le « franc-maçon », entre la mosquée et le temple, entre le Coran et le Volume de la Loi sacrée, entre la fraternité religieuse et la fraternité initiatique, il existe tout un continent de questions auxquelles les réponses simplistes ne suffisent pas.
Le cas Hamed Bakayoko n'est donc pas seulement celui d'un homme. Il est le miroir d'un paradoxe ivoirien : celui d'une société où religion, pouvoir, réseaux et appartenances multiples peuvent parfois se côtoyer dans un silence presque parfait.
Et c'est peut-être précisément ce silence qui mérite d'être interrogé.
Texte de Jean-Pierre Du pont officiel JPD