13/10/2021
LE VENTRE DE L'ATLANTIQUE DE FATOU DIOME
Le Ventre de l'Atlantique est le premier roman de l'écrivaine franco-sénégalaise Fatou Diome. Il est sorti en 2005 aux éditions Anne Carrière.
Ce roman met en scène les rêves d'émigration des jeunes Sénégalais. Il a une dimension autobiographique, les lieux (Niodior, Strasbourg) et la vie de la narratrice coïncidant avec ce que l'on sait de la vie de l'auteure. Elle met en exergue l'intérêt des jeunes africains à considérer la France comme un paradis.
Résumé
À Strasbourg, la narratrice doit renseigner au téléphone son demi-frère Madické du déroulement des matchs de football de l'équipe nationale d'Italie qu'il ne peut pas suivre à la télévision sur l'île de Niodior, au large du Sénégal. Comme les garçons de son âge, il projette de venir lui aussi en France pour devenir un célèbre et riche footballeur, s'identifiant à quelques brillants Sénégalais jouant dans les clubs français. Le livre est un incessant aller-retour entre le Sénégal et la France, où la narratrice décrit sans concession la situation faite aux immigrants vite devenus clandestins, face au racisme et aux menaces d'expulsion. Mais elle est lucide aussi avec son village d'origine, où l'analphabétisme, la situation des femmes, le pouvoir des marabouts, la tendance à tout exiger de ceux qui se sont expatriés, sont évoqués sans fard. De même qu'est soulignée l'inégalité foncière entre le Français qui peut sans visa faire du tourisme (même sexuel) au Sénégal, et le Sénégalais pour lequel l’obtention d'un visa pour la France est un parcours semé d'obstacles, y compris financiers..
LE MARIAGE EN AFRIQUE
Fatou Diome raconte l’histoire de Sankèle, la fille d'un vieux pêcheur. Sankèle a une finesse d’esprit. Elle est convoitée pour sa beauté et tombe amoureuse de Ndétare. Cependant, son père a déjà choisi l’homme de Barbès pour devenir son époux. En cachette, Ndétare et Sankèle se voient de plus en plus souvent et Sankèle tombe enceinte. Son bébé représente un déshonneur pour la famille et le vieux pêcheur décide de tuer le bébé en l'étouffant dans un sac plastique, car « un enfant illégitime ne peut grandir sous [s]on toit[1]. » (p.134) Le même destin aurait touché Salie sans l’aide de sa grand-mère qui l'a sauvée quand son beau-père l'a maltraitée. Fatou Diome décrit la réalité du mariage en Afrique ainsi :
« Ici, on marie rarement deux amoureux, mais on rapproche toujours deux familles: l'individu n'est qu'un maillon de la chaîne tentaculaire du clan. » (p.127)[1]
« Sur ce coin de la Terre, sur chaque bouche de femme est posée une main d’homme. » (p.131)[1]
LE MYTHE DE L'’EUROPE
La France représente le paradis pour les gens de Niodior. Toutes les personnes du village qui ont été en France symbolisent la réussite sociale : l’homme de Barbès, l'instituteur Ndétare et Salie. Les habitants sont exposés en permanence aux histoires mensongères de l’homme de Barbès, et aux images colorées de la télévision :
« Pour nettoyer la maison, elles ont juste à la parcourir avec une machine qui avale toutes les saletés, on appelle ça l’aspirateur, une inspiration et tout est parti. Bzzz ! Et c’est nickel ! » (p.85)[1]
« Il n’y a pas de pauvres, car même à ceux qui n’ont pas de travail l’État paie un salaire : ils appellent ça le RMI, le revenu minimum d’insertion. [...] Là-bas, on gagne beaucoup d’argent, même ceux qui ramassent les crottes de chiens dans la rue. » (p. 86- 87)[1]
La France est décrite comme un paradis, un eldorado : « Là où les morts dorment dans des palais, les vivants devaient certainement danser au paradis. « (p.85)[1]
Tout le monde « a sa voiture, pour aller au travail et amener les enfants à l’école ; sa télévision, où il reçoit des chaînes du monde entier ; son frigo et son congélateur chargés de bonne nourriture. » (p.85)[1]
La réalité n’est partagée que par l’instituteur Ndétare, ancien fonctionnaire, qui raconte l’histoire de Moussa pour convaincre les enfants qui rêvent de la France de rester en Afrique :
« Reviens sur terre, tout le monde ne ramène pas une fortune de France. » (p. 93)[1]
LA QUESTION DE L'IDENTITÉ
L’ouvrage de Fatou Diome décrit la question de l’identité sous plusieurs angles. L’identité mise en évidence dans le roman de Fatou Diome est avant tout l’identité plutôt conflictuelle de la protagoniste et narratrice Salie. La narratrice est divisée entre les deux cultures, celle de la France et celle du Sénégal. C’est en effet le regard des autres lui reprochant son altérité, qui l’empêche de se sentir chez elle. En outre, la question de l’identité est évoquée à travers les différences entre les pratiques culturelles comme par exemple la nourriture : « C’est ainsi qu’on parle de ceux qui loin de chez eux, quand on a oublié leur plat, leur musique, leurs fleurs, leurs couleurs préférées, quand on ne sait plus s’ils prennent le café avec ou sans sucre ; toutes ces petites choses qui ne tiennent pas dans une valise mais font qu’en arrivant on ne sent chez soi ou pas » (Diome, 2003 : 253).
Fatou Diome creuse le clivage entre les deux cultures, opposant constamment les mœurs des deux continents - les noms, le rapport à la culture, les jours de naissance etc. À travers un langage coloré, la narratrice prend alors plaisir à rythmer son discours de proverbes du village. Dans la culture africaine les proverbes jouent un rôle prépondérant. Ils sont des éléments qui nourrissent l’identité culturelle de chaque famille. La littérature africaine donne plus de valeur à la littérature orale qu’à la littérature écrite. La littérature orale, en Afrique, a recours aux genres tels que les proverbes, les contes, les panégyriques etc. Ainsi, la narratrice trouve réconfort à citer sa grand-mère : « Née sous la pluie, avait-elle murmuré, tu n’auras jamais peur d’être mouillée par les salives que répandra ton passage ; le petit du dauphin ne peut craindre la noyade ; mais il te faudra aussi affronter le jour » (Diome, 2003 : 73).
Très souvent, les proverbes africains jouent sur la métaphorique de la nature qui est d´une grande importance dans la culture africaine : « L’arbre à palabre est un parlement, et l’arbre généalogique, une carte d’identité » (Diome, 2003 : 79). De même, la plupart d´entre eux évoquent la misogynie de la culture africaine. Dans la société africaine, les mères sont reléguées au second plan dans tous les domaines de la vie sociale, économique politique et culturelle : « […] nourrir des filles, c’est engraisser des vaches dont on n’aura jamais le lait » ou encore : « […] berger sans taureau finira sans troupeau » (Diome, 2003, 145). Le lait symbolise ici l´argent, du moins la réussite sociale que seul un homme pourrait entamer pour enrichir sa famille dans le futur.
CONCLUSION
Par ce roman , Fatou Diome met à nu les conditions de vie des immigrés, dénonce le racisme dans toutes ses formes , condamne avec vigueur les rapports inégalitaire des immigrés d'une part en Afrique et d'autre part en Europe.
Elle allonge sa liste de désapprobation à l'égard des faux marabouts, la notion d'enfants illégitime et surtout le néocolonialisme. Enfin, elle met en lumière les difficultés rencontrées des femmes dans les régimes polygames et le choc des femmes dans l'attente des immigrés..
BIOGRAPHIE DE FATOU DIOME
Née dans l'île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome quitte son pays natal pour poursuivre ses études en France. Une expérience difficile dont elle s'inspirera pour écrire son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé 'La Préférence nationale'. Son premier roman, 'Le Ventre de l'Atlantique', écrit avec humour et finesse, a remporté un franc succès. En 2006, elle publie ‘Kétala’ puis en 2008 ‘Inassouvies, nos vies’. Ses oeuvres sont inspirées de sa vie, de son intégration dans son pays d’adoption qu’est la France, son enfance au Sénégal et les relations qu’entretiennent les deux pays.