11/14/2019
Les vieux arguments de François Legault
Ses propos sur les chambres de commerce, les immigrants et les baisses de salaires sont étonnants.
Dâabord, il est vrai que les milieux dâaffaires espĂšrent avoir une offre plus grande de travailleurs que de se retrouver dans la situation actuelle oĂč on manque de main-dâĆuvre. Et on constate aussi que le faible chĂŽmage et la raretĂ© de main-dâĆuvre contribuent Ă faire grimper un peu plus fortement les salaires.
Un meilleur Ă©quilibre entre lâoffre et la demande dans le marchĂ© du travail tend Ă rĂ©duire la pression Ă la hausse sur les salaires. Comprenons-nous bien : les salaires continuent dâaugmenter, mais moins rapidement. La situation actuelle est toute autre : les employeurs doivent offrir de meilleures conditions pour attirer et retenir les talents. Pour certaines entreprises, câest tout simplement impossible. Elles doivent fermer ou rĂ©duire les jours et les heures de travail.
Maintenant, le premier ministre pose le mauvais diagnostic. Cherchant Ă justifier le resserrement des conditions dâentrĂ©es des immigrants, il sert un argument qui appartient Ă une autre Ă©poque, et ce, pour trois raisons.
Des arguments dâune autre Ă©poque
D'abord, nous lâavons amplement expliquĂ© : il y a 140 000 postes Ă pourvoir au QuĂ©bec. La demande du marchĂ© du travail en matiĂšre dâimmigration vise Ă rĂ©duire cette raretĂ©, Ă soulager les entreprises, Ă leur permettre de poursuivre leurs activitĂ©s et leur dĂ©veloppement, que ce soit dans le commerce de dĂ©tail ou en technologie de lâinformation. RĂ©clamer plus de main-d'Ćuvre nâa pas pour objectif de faire baisser les salaires, mais de trouver des solutions Ă une situation absolument problĂ©matique.
Ensuite, les emplois du prĂ©sent et de lâavenir exigeront davantage de connaissances, Ă©tant donnĂ© lâautomatisation de plusieurs tĂąches et fonctions. Sâil est vrai que les agriculteurs et les dĂ©taillants ont besoin dâune main-dâĆuvre moins spĂ©cialisĂ©e, quantitĂ© dâautres secteurs ont besoin de travailleurs qui possĂšdent une grande expertise et un niveau Ă©levĂ© dâĂ©tudes. Ce sont de bons salaires qui attendent ces travailleurs.
Les besoins pour la main-dâĆuvre moins spĂ©cialisĂ©e sont grands. Mais, la croissance de lâemploi vient de postes plus spĂ©cialisĂ©s. Et elle viendra de secteurs et de champs dâĂ©tudes quâil est aujourdâhui difficile de dĂ©finir. La grande majoritĂ© des postes Ă combler dans le futur ne sont pas encore créés. Les milieux dâaffaires le savent et on sâattend Ă ce que le premier ministre en soit informĂ© Ă©galement.
Et, enfin, lâĂ©volution des salaires ne dĂ©pend pas que du bassin de travailleurs disponibles. Le niveau de productivitĂ© des entreprises est un Ă©lĂ©ment fondamental dans leur capacitĂ© Ă offrir de meilleurs salaires. De plus, lâapport des immigrants ne se rĂ©duit pas seulement Ă la fonction dâemployĂ©. Ces gens consomment, innovent, entreprennent, rĂ©ussissent et Ă©chouent comme tout le monde!
Lâeffet des nouveaux arrivants sur les salaires
Dans une entrevue accordĂ©e Ă latribune.fr en 2017, lâĂ©conomiste Anthony Edo explique que le lien entre immigration et rĂ©duction des salaires nâest pas juste. Citant les travaux des Ă©conomistes David Card et Jennifer Hunt, il explique que lâimmigration nâa presque pas dâeffet sur les salaires et lâemploi. Le premier a Ă©tudiĂ© lâeffet sur lâĂ©conomie de lâarrivĂ©e de 125 000 rĂ©fugiĂ©s cubains en 1980 Ă Miami. Et le second sâest intĂ©ressĂ© Ă lâeffet du retour de 900 000 Français dâAlgĂ©rie de 1962 Ă 1968.
Les résultats de David Card indiquent que le choc migratoire n'a eu aucun effet sur le salaire et le taux d'emploi moyen de Miami. Ceux de Jennifer Hunt montrent qu'en moyenne le rapatriement des 900 000 Français d'Algérie a eu un effet négatif, bien que limité, sur l'emploi et les salaires des métropolitains. La principale conclusion de ces études est que l'immigration n'a pratiquement pas d'effets sur le salaire et l'emploi moyens des travailleurs, explique-t-il dans cet entretien.
Des Ă©tudes plus rĂ©centes (thĂ©oriquement fondĂ©es et neutralisant les problĂšmes liĂ©s aux choix de localisation des immigrĂ©s), menĂ©es aux Ătats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France, le confirment, a-t-il ajoutĂ©.
Certaines d'entre elles montrent mĂȘme que l'immigration a parfois des effets lĂ©gĂšrement positifs sur le salaire moyen des natifs : les nouveaux arrivants dĂ©graderaient plutĂŽt les conditions d'emploi des prĂ©cĂ©dentes vagues d'immigration et permettraient aux natifs de se rĂ©orienter vers des emplois plus rĂ©munĂ©rateurs.
Dans une Ă©tude importante publiĂ©e en 2014, les chercheurs Brahim Boudarbat, de lâUniversiteÌ de MontreÌal et du CIRANO, et Gilles Grenier, du Groupe de recherche sur lâeÌconomie de lâimmigration de lâUniversiteÌ dâOttawa, citent Ă©galement David Card et Jennifer Hunt Ă propos de leurs recherches.
Card a compareÌ la rĂ©gion de Miami aÌ dâautres reÌgions meÌtropolitaines semblables ouÌ les immigrants ne se sont pas installeÌs, afin de voir si les immigrants avaient eu un impact notable sur les conditions des autres travailleurs, Ă©crivent-ils.
Il y a bien eu une deÌteÌrioration des conditions de travail aÌ Miami dans les quelques anneÌes qui ont suivi, mais celle-ci eÌtait due aÌ la situation de lâeÌconomie dans son ensemble plus quâaÌ lâarriveÌe des immigrants. Adoptant la meÌthode de "lâeÌcart des diffeÌrences", Card arrive aÌ la conclusion que lâarriveÌe massive de ces immigrants nâa pas eu dâinfluence significative sur les conditions du marcheÌ du travail aÌ Miami.
Une eÌtude semblable a eÌteÌ faite par Hunt (1992), qui sâest inteÌresseÌe au rapatriement dâenviron 900 000 ressortissants dâorigine europeÌenne en France en 1962, aÌ la suite de lâaccession aÌ lâindeÌpendance de lâAlgeÌrie. Ces nouveaux arrivants se sont installeÌs pour la plupart dans le sud de la France et ont augmenteÌ consideÌrablement lâoffre de travail. Tout comme dans lâeÌtude de Card, on nâa pas observeÌ dâeffet majeur sur le marcheÌ du travail de cette reÌgion. Des reÌsultats similaires ont eÌteÌ obtenus par Friedberg (2001), qui a eÌtudieÌ lâimpact de lâarriveÌe de plus de 600 000 immigrants russes en IsraeÌl entre 1989 et 1994, Ă©crivent-ils encore.
Un portrait vieux de 30 ans
Quand François Legault affirme que les chambres de commerce veulent faire baisser les salaires Ă 12 dollars de lâheure, il pense Ă des fonctions peu spĂ©cialisĂ©es. Or, les travailleurs temporaires, une partie du moins, tendent Ă occuper les fonctions peu rĂ©munĂ©ratrices, dans le secteur agricole notamment. Ce sont des fonctions que les natifs ne souhaitent plus occuper. Et la venue de travailleurs immigrants temporaires permet dans les faits aux natifs dâaller occuper dâautres postes mieux payĂ©s.
Dans un monde moins ouvert, et dans un contexte oĂč on ne manquerait pas de travailleurs, on peut imaginer que lâimmigration aurait un effet nĂ©gatif sur les salaires. CâĂ©tait peut-ĂȘtre vrai il y a 30 ou 35 ans quand le chĂŽmage dĂ©passait les 10 %. Mais, Ă quelques semaines de lâarrivĂ©e de 2020, le marchĂ© du travail nâest pas celui quâimagine le premier ministre du QuĂ©bec.
Un dernier point, si vous le permettez. Nous savons quâil y aura de moins en moins de travailleurs par retraitĂ© au QuĂ©bec pour financer les services publics. Si en 1940, il y avait 10 travailleurs par retraitĂ©, il est attendu quâen 2030, il nây en aura plus que 2,1 par retraitĂ©. Selon lâInstitut du QuĂ©bec, en accueillant 70 000 immigrants par annĂ©e, on serait Ă 2,3, une lĂ©gĂšre amĂ©lioration. Autrement dit, il est clair que lâimmigration nâest pas le seul moyen pour attĂ©nuer la raretĂ© de main-dâĆuvre et rĂ©pondre au dĂ©fi dĂ©mographique du QuĂ©bec. Mais, il est clair aussi que de resserrer lâaccĂšs Ă lâimmigration pourrait amplifier les difficultĂ©s du QuĂ©bec et non lâattĂ©nuer.
Source : MSN Finances