10/30/2019
Si c’est Marie qui avait, en théorie, le mandat d’enseigner des tas de choses utiles aux élèves qui lui étaient confiés (et qui avaient tous, entre autres diagnostics, un trouble dans le spectre de l’autisme), c’est pourtant eux, petits êtres d’exception, qui lui ont, en fin de compte, offert les plus grandes leçons. Ces mémorables journées en leur inspirante compagnie, souvent ponctuées de grandes exclamations, lui ont d’ailleurs permis de saisir toute la portée de ce qui allait éventuellement devenir une profonde conviction : tout est toujours une question de perception, de traitement de l’information et de gestion des émotions.
Tant pour les apprentissages scolaires que pour les comportements, la tournure des événements dépend systématiquement de la façon dont les enfants, en difficulté ou non, à l’école ou à la maison, reçoivent les stimuli qui proviennent de leur corps et de leur environnement, intègrent les sensations qui les submergent, interprètent les messages qui y sont reliés, puis vivent les flux d’émotions qui en découlent.
Ce qui est vrai pour les enfants s’applique donc aussi, sans contredit, aux intervenants. S’ils ont incontestablement le pouvoir de rayonner et d’influencer la vie des élèves et de leurs familles, tout repose, tout aussi incontestablement, sur leur disponibilité, sur leur attitude et sur leur état d’esprit. C’est sur leur assurance et sur leur engagement, puis sur leur perspicacité et sur leur discernement, que s’appuie leur capacité à initier des spirales positives bien ciblées qui entraîneront des conséquences vertueuses bien au-delà des murs de l’école. Et c’est de leur vision et de leur proactivité, puis de leur flexibilité et de leur créativité, que relève leur capacité à utiliser de façon optimale les ressources à leur disposition et à en maximiser l’impact auprès des élèves.
En réalité, la réussite des élèves repose, en très grande partie, sur la perception que les intervenants entretiennent d’eux-mêmes, des élèves et des parents, de leurs collègues et de leurs patrons, et de l’ensemble des fonctions reliées à leur profession. Tout dépend de leur lecture de la réalité scolaire et de ses particularités, puis de leur analyse des innombrables situations auxquelles ils prennent part. Tout relève de leur façon de réagir à celles-ci, de leur niveau d’empathie et de leurs stratégies personnelles en matière de gestion du stress et des émotions. Enfin, tout s’appuie sur leur habileté à se positionner et à demeurer, jour après jour, dans un état d’esprit adéquat qui leur permettra d’accueillir convenablement les nombreux besoins de leurs élèves.
Tous s’entendront donc pour dire qu’il s’agit là d’un défi stimulant, qui peut, en contrepartie, dans le tourbillon du quotidien scolaire, se transformer en un entraînement exigeant. De façon résolument admirable, plusieurs intervenants y arrivent pourtant assez bien, par eux-mêmes ou grâce aux coups de pouce de leurs gentils et généreux coéquipiers. D’autres apprennent à tirer profit de leurs conditions de travail et des avantages offerts par les ententes syndicales qui sont négociées pour eux, d’une part, ou par les diverses initiatives du ministère et de leur commission scolaire, d’autre part. Quelques-uns deviennent aussi maîtres dans l’art d’explorer l’intarissable mine d’informations du web et se joignent à des communautés de professionnels de l’éducation avec qui ils peuvent échanger sur les réseaux sociaux. Bref, il se cache tout de même, dans la structure actuelle du système, une panoplie de ruses et de ressources qui peuvent aider les intervenants à se maintenir dans de saines dispositions mentales. Il s’agit simplement d’en connaître l’existence et d’en faire bon usage.
Mais il n’en demeure pas moins que toutes ces astuces ont leurs limites et que pour certains, il arrive un moment où elles ne suffisent malheureusement plus. Tout dépendant du contexte dans lequel ils évoluent d’année en année, la fatigue s’installe dans leur corps, dans leur tête et dans leur cœur, et il devient pour eux de plus en plus ardu de garder le contrôle de leurs pensées. Le sentiment d’échec prend de l’ampleur et cette préoccupation s’ajoute à la longue liste de tâches et de responsabilités qui leur incombent déjà. Alors les sensibilités apparaissent, la pression commence à monter et un dangereux phénomène de résonnance s’installe : l’anxiété générée déborde sur l’entourage immédiat, et ce sont les élèves qui se retrouvent contaminés par la détresse de leurs intervenants surchargés.
Dès lors, c’est tout le contraire de ce qui est pourtant souhaitable qui se produit : la dynamique de l’écosystème fragilisé bascule vers un pôle négatif (qu’on devrait à tout prix vouloir éviter) et ne rencontre plus les attentes que la société québécoise exprime à l’égard de son personnel scolaire. Et au-delà des insatisfactions et des frustrations qui surgissent alors, c’est la réussite de nos élèves, et l’avenir de nos futures générations de citoyens, de travailleurs et de décideurs, qui sont directement menacés.
Mais bon, nul besoin de laisser trop de pouvoir au petit sentiment de panique que la lecture de ces quelques lignes pourrait avoir envie de susciter… Bien que la nature même de ce discours puisse sembler un peu inquiétante et alarmiste, il y a des pistes de solution. Et la bonne nouvelle, c’est que Marie, avec sa Limonaderie, y travaille justement très fort ces temps-ci!