Coaching Marianne Bastogne logopède

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07/08/2026
https://www.facebook.com/share/19442cjAB7/
07/08/2026

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L’instituteur garçon de café
Quand l’école s’épuise à répondre à chacun et ne parvient plus à faire collectif
À partir d’une réflexion de Philippe Meirieu

Une formule de Philippe Meirieu a retenu mon attention : celle d’une « pédagogie de garçon de café ». L’enseignant court de l’un à l’autre, répète individuellement une consigne pourtant donnée collectivement, calme celui-ci, remet celui-là au travail, répond à une nouvelle demande alors qu’il n’a pas achevé la précédente.

L’image est presque comique. Elle cesse de l’être lorsque l’on entend ce qu’elle dit de l’épuisement contemporain de l’enseignant : être requis partout, par chacun, immédiatement.

Meirieu rapproche cette difficulté d’un bouleversement plus vaste. L’enfant, aujourd’hui très largement désiré, occupe une place nouvelle dans la famille. Là où, autrefois, « la famille faisait des enfants », écrit-il en substance, l’enfant participe désormais à faire la famille. Et le marché a parfaitement su rencontrer cette mutation : à l’enfant désiré répond l’enfant consommateur, sans cesse sollicité, auquel il devient difficile de ne pas proposer immédiatement un objet, une image, une réponse.

Je voudrais partir de cette scène du garçon de café pour interroger autre chose : que devient la possibilité même de penser lorsqu’un adulte doit répondre individuellement à chacun ? Et, inversement, quelle fonction le groupe peut-il retrouver dans l’élaboration d’une pensée ?

I. L’enseignant qui court

L’enseignant entre dans la classe avec une consigne destinée à tous.

Quelques minutes plus t**d, il la répète à l’un. Puis à l’autre. Il revient auprès d’un troisième qui dit ne pas avoir compris. Un quatrième demande ce qu’il faut faire. Un cinquième ne travaille plus. Un sixième l’appelle.

La classe demeure physiquement rassemblée, mais quelque chose du collectif psychique menace de disparaître.

L’enseignant ne conduit plus seulement un travail. Il régule une succession d’états individuels.

Il explique, rassure, relance, contient, arbitre, reformule.

Il ne cesse de faire baisser la tension afin qu’un minimum d’attention redevienne possible.

C’est cette situation que l’expression « garçon de café » rend si visible : une table après l’autre, une demande après l’autre, un client après l’autre.

Le professeur risque de devenir le serveur d’une multitude de demandes particulières.

II. L’enfant désiré : une conquête et son envers

Il serait profondément injuste de conclure que « les enfants ne savent plus se tenir » ou que « les parents ne savent plus éduquer ».

Ce qui s’est produit est plus complexe.

La place même de l’enfant s’est transformée.

Qu’un enfant soit désiré constitue évidemment une avancée immense. Il n’est plus seulement le produit d’une nécessité familiale, sociale ou économique. Il est attendu, investi, imaginé avant même sa naissance.

Mais cet investissement peut avoir son envers.

Comment refuser quelque chose à celui dont la venue a précisément constitué l’accomplissement d’un désir ?

Comment supporter sa déception ?

Comment lui dire non sans éprouver soi-même que l’on devient un mauvais parent ?

L’enfant peut alors glisser insensiblement de la place de sujet désiré à celle de sujet dont le désir doit être satisfait.

Or les deux ne sont pas équivalents.

III. Le non ne détruit pas l’amour

La fonction éducative suppose une expérience fondamentale : découvrir que mon désir existe sans que le monde soit obligé de lui obéir.

Il faut pouvoir rencontrer :

le délai,

l’attente,

l’impossibilité,

le tour de l’autre,

la limite.

Ce n’est pas introduire artificiellement de la frustration.

C’est rencontrer ce que Freud avait reconnu au principe même de la vie psychique : le passage difficile du principe de plaisir au principe de réalité.

Tout ne vient pas immédiatement.

Tout n’est pas disponible.

Tout n’est pas pour moi.

Et surtout : l’autre ne cesse pas de m’aimer parce qu’il ne me satisfait pas immédiatement.

C’est peut-être là une des acquisitions psychiques les plus précieuses de l’enfance.

IV. Le marché n’a pas inventé cette mutation, mais il sait admirablement l’exploiter

Meirieu insiste sur la rencontre entre cette nouvelle place accordée à l’enfant et le libéralisme marchand.

Le marché contemporain sait parfaitement répondre à la pulsion :

tu veux, donc prends ;

tu t’ennuies, donc regarde ;

tu attends, donc clique ;

cela ne t’intéresse plus, passe au suivant.

L’économie de l’attention repose largement sur une promesse : ne reste jamais trop longtemps dans le manque.

Une vidéo succède à une vidéo.

Une notification interrompt une pensée.

Une image chasse celle qui la précédait.

Un stimulus en appelle immédiatement un autre.

Le problème n’est évidemment pas l’écran en lui-même.

Il réside dans la transformation progressive de notre rapport au temps psychique.

Car penser exige souvent exactement l’inverse.

V. L’école demande ce que le monde contemporain désapprend

Apprendre suppose de rester quelque temps devant ce que l’on ne comprend pas.

De recommencer.

De ne pas abandonner immédiatement.

D’écouter une question posée par quelqu’un d’autre.

D’entendre une réponse qui ne nous était pas personnellement destinée.

D’attendre que l’enseignant ait terminé.

De laisser une idée se former.

L’école demande ainsi une opération devenue difficile : suspendre la réaction immédiate.

Philippe Meirieu reprend ici à Gabriel Madinier une expression particulièrement belle : l’intelligence procéderait d’une « inversion de la dispersion ».

Nous sommes dispersés.

Quelque chose attire notre regard ici, autre chose nous sollicite ailleurs, une sensation interrompt une idée.

Penser consiste à reprendre cette dispersion, à la rassembler, à relier ce qui semblait séparé.

L’intelligence ne serait alors pas seulement la rapidité de la réponse.

Elle pourrait être au contraire la capacité à ne pas répondre trop vite.

VI. L’individualisation comme « cloud »

L’école contemporaine accorde légitimement davantage d’attention aux singularités.

Les enfants n’apprennent pas tous de la même manière.

Ils n’ont ni le même rythme, ni les mêmes difficultés, ni les mêmes ressources.

Mais l’individualisation peut produire un étrange paradoxe lorsqu’elle devient le modèle exclusif de la relation pédagogique.

Chaque enfant apporte sa demande.

Chacune est légitime.

Mais toutes ensemble peuvent former comme un cloud de demandes individuelles, suspendu au-dessus de la classe.

L’enseignant passe d’une fenêtre à l’autre :

« Vous pouvez venir ? »

« C’est bon ? »

« Je fais quoi maintenant ? »

« Je n’ai pas compris. »

« Regardez ce que j’ai fait. »

Il répond à l’une, une autre s’ouvre.

Puis une autre.

Comme devant un écran saturé d’onglets, il finit par ne plus disposer d’un espace commun suffisamment stable pour penser avec la classe.

L’individualisation cesse alors de soutenir les singularités.

Elle risque de les isoler chacune dans une relation particulière à l’adulte.

VII. Individualiser n’est pas isoler

C’est là qu’une distinction devient essentielle.

Respecter la singularité d’un enfant ne signifie pas que tout enseignement doive être transformé en relation duelle.

Au contraire.

Un enfant peut entendre une explication donnée à un autre.

Il peut apprendre de l’erreur de son voisin.

Une question qui ne lui était pas venue peut soudain devenir la sienne.

Une hypothèse formulée par un camarade peut déplacer toute sa compréhension.

L'individualisation véritable pourrait donc consister non pas à retirer chacun du collectif, mais à permettre à chacun d'y trouver sa manière singulière d'entrer.

Le groupe n'est pas l'ennemi du sujet.

Il peut devenir l'un des lieux de sa construction.

VIII. Le groupe est nécessaire

C’est, me semble-t-il, le point décisif.

Une classe n’est pas vingt-cinq enfants partageant momentanément la même pièce et reliés séparément au même adulte.

Une classe est un groupe.

Un enfant pose une question.

Un autre propose une réponse.

Un troisième objecte.

Un quatrième raconte une expérience.

Le maître reprend les mots employés, rapproche deux propositions, fait apparaître une contradiction, introduit une distinction.

Et soudain, la question qui appartenait à un enfant devient un objet de pensée commun.

Quelque chose circule.

L’enfant découvre alors une expérience fondamentale : la pensée d’un autre peut transformer la mienne.

C’est beaucoup plus qu’apprendre à vivre ensemble.

C’est découvrir qu’on peut penser avec.

IX. Le groupe comme tiers

La psychanalyse permet peut-être de donner toute sa portée à cette expérience.

Dans une relation exclusivement duelle, l’enfant peut rester pris dans :

moi et l’adulte,

ma demande et sa réponse,

mon besoin et sa disponibilité.

Le groupe introduit un troisième terme.

Il y a les autres.

La règle.

La tâche.

Le savoir.

La parole qui circule.

Le maître n’est plus seulement celui qui me répond.

Il devient celui qui organise un espace dans lequel plusieurs sujets peuvent penser ensemble.

Le groupe fait tiers.

Et cette fonction tierce protège également l’enseignant.

Car lorsque le tiers disparaît, chaque enfant peut demander à occuper directement la relation à l’adulte.

C’est alors que revient le garçon de café.

X. La pensée se construit en escalier

Comprendre n’est pas recevoir une réponse.

La pensée se construit souvent en escalier.

Une première question permet de franchir une marche.

La réponse obtenue fait apparaître un problème qui n’était pas visible auparavant.

Une nouvelle question devient possible.

Puis une autre.

« Pourquoi ? »

« Qu’est-ce qui te permet de l’affirmer ? »

« Est-ce toujours vrai ? »

« Que se passerait-il dans le cas contraire ? »

« Quelqu’un pense-t-il autrement ? »

Le nombre de questions ne disperse pas nécessairement la pensée.

Au contraire : lorsqu’elles sont reliées les unes aux autres, les questions ouvrent le sens.

Chaque marche permet d’apercevoir quelque chose que la précédente ne permettait pas encore de voir.

XI. Mais l’escalier se construit à plusieurs

Il faut alors modifier légèrement notre image.

La pensée avance bien en escalier.

Mais personne ne construit seul toutes les marches.

Une marche peut être la question d’un enfant.

La suivante, l’objection d’un autre.

Une troisième, une hypothèse.

Une quatrième, une erreur.

Puis le maître introduit un concept qui permet soudain de relier ce qui semblait dispersé.

La pensée collective ne signifie pas que tout le monde pense pareil.

Elle signifie exactement l’inverse : les différences deviennent utilisables pour penser.

L’enfant fait alors une expérience essentielle.

Je n’apprends pas seulement parce que le maître sait quelque chose que j’ignore.

J’apprends également parce que quelqu’un d’autre a vu ce que je n’avais pas vu.

XII. Le maître n’est pas celui qui ferme la question

On pourrait imaginer le maître comme celui qui possède la réponse.

Mais les véritables maîtres sont peut-être ceux qui apprennent à mieux questionner.

Que faisons-nous lorsque nous lisons Freud, Winnicott, Lacan, Meirieu ou Madinier ?

Si nous cherchons seulement chez eux la bonne réponse, leurs textes deviennent rapidement des doctrines.

Mais si nous les interrogeons :

Que veut dire exactement cette formule ?

Jusqu’où reste-t-elle vraie ?

Que laisse-t-elle de côté ?

Que devient-elle lorsqu’on la confronte à la clinique ?

Alors les maîtres cessent d’être des autorités auxquelles nous devons obéir.

Ils deviennent des interlocuteurs de pensée.

Il en va probablement de même à l’école.

Le bon enseignant ne dit pas seulement :

« Voici la réponse. »

Il demande :

« Qu’est-ce qui te fait penser cela ? »

Et cette question peut être beaucoup plus féconde que la réponse qu’il aurait pu donner.

XIII. De « Maître, réponds-moi » à « Qu’en pensez-vous ? »

Le déplacement éducatif pourrait presque se résumer ainsi.

Au début :

« Maître, réponds-moi. »

Puis progressivement :

« Qu’est-ce que les autres en pensent ? »

Et peut-être un jour :

« Qu’est-ce que j’en pense, moi, après les avoir entendus ? »

Voilà un trajet de subjectivation.

L'enfant ne perd pas sa singularité en rencontrant le groupe.

Il la découvre autrement.

Il cesse progressivement d'exiger que l'adulte soit le garant permanent de sa pensée.

Il peut entendre.

Comparer.

Douter.

Revenir sur ce qu'il croyait.

Soutenir une hypothèse.

La modifier.

XIV. « Attends » : une petite parole devenue essentielle

Il faudrait peut-être réhabiliter un mot devenu difficile :

attends.

Attends que ton camarade ait terminé.

Attends avant de dire que tu ne sais pas.

Relis.

Cherche.

Écoute ce qui vient d’être expliqué.

Je viendrai ensuite.

Faire attendre un enfant ne signifie pas l’abandonner.

Cela peut lui transmettre une expérience psychique fondamentale :

je continue d’exister pendant que l’autre ne s’occupe pas de moi.

Je peux demeurer seul quelques instants avec une question.

Je peux chercher avant d’appeler.

Je peux supporter qu’une réponse t**de.

Et dans cet intervalle, parfois, apparaît précisément ce que l’immédiateté empêchait :

une pensée personnelle.

XV. Sortir l’enseignant du service à la demande

Nous pouvons maintenant revenir à notre garçon de café.

Il faudrait peut-être cesser de lui demander de courir plus vite.

L’enjeu n’est pas de perfectionner le service.

Il est de sortir l’enseignant de cette place.

Un professeur n’est pas un distributeur de réponses personnalisées.

Il n’est pas davantage chargé d’obtenir à chaque seconde l’attention complète de chacun.

Sa fonction est plus ambitieuse.

Il doit pouvoir créer les conditions pour que l’attention devienne possible, que les questions circulent, que les singularités rencontrent d’autres singularités et que quelque chose d’un savoir puisse devenir objet commun.

Autrement dit, il ne s’agit plus de servir vingt-cinq tables.

Il s’agit de faire exister une classe.

Conclusion — Faire groupe pour pouvoir penser

L’image de Philippe Meirieu nous conduit alors beaucoup plus loin que la seule fatigue enseignante.

Le « garçon de café » apparaît lorsque la relation éducative se fragmente en une multitude de demandes individuelles auxquelles l’adulte doit répondre immédiatement.

Mais l’enfant n’a pas seulement besoin qu’on reconnaisse sa singularité.

Il a besoin de rencontrer du commun.

Des autres qui ne pensent pas comme lui.

Une parole qu’il n’a pas produite.

Une question qui n’était pas la sienne.

Un temps qui n’est pas réglé uniquement sur son désir.

Une réponse qu’il devra attendre.

Le groupe n’efface pas le sujet.

Il lui offre des autres avec lesquels devenir sujet.

Et peut-être l’école conserve-t-elle là une fonction irremplaçable dans notre époque de flux, de zapping et d’individualisation permanente : transformer un nuage de sollicitations en une question commune ; transformer la dispersion en attention ; transformer l’attente en élaboration.

Alors la pensée peut commencer.

Non pas comme une réponse livrée à la bonne table.

Mais comme un escalier dont les marches se construisent peu à peu, par la parole de l’un, l’objection de l’autre, l’intervention du maître, le silence de celui qui réfléchit.

Une pensée que personne n’aurait pu produire exactement de la même manière tout seul.

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04/08/2026

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Marcher à côté de l’enfant
La posture parentale à l’épreuve du temps

À partir de La Démarche reggae du dromadaire, de Pierre Soletti, illustré par Clarisse Lochmann

Le dromadaire de Pierre Soletti avance à contretemps du monde. Il ne se précipite pas. Il ne cherche pas à rattraper ceux qui courent. Sa démarche est chaloupée, irrégulière, presque musicale. Elle épouse le désert plutôt qu’elle ne tente de le vaincre.

Cette démarche pourrait nous enseigner quelque chose de la position parentale.

Face à l’enfant, les adultes sont souvent tentés de hâter le pas. Ils voudraient qu’il comprenne plus vite, qu’il parle mieux, qu’il réussisse plus tôt, qu’il se sépare sans trop souffrir et qu’il devienne rapidement celui qu’ils imaginent déjà.

Mais l’enfant ne se développe pas en ligne droite. Il avance, s’arrête, revient sur ses pas, s’att**de, se balance entre dépendance et autonomie. Comme le dromadaire, il progresse selon une démarche qui lui appartient.

La difficulté du parent est alors de ne pas lui imposer son propre rythme.

I. Le vacarme du monde pressé

La vie familiale est souvent prise dans une succession d’horaires et d’obligations : se lever, s’habiller, partir à l’école, terminer les devoirs, se dépêcher de manger, ranger, dormir.

« Dépêche-toi » devient parfois la phrase la plus fréquemment adressée à l’enfant.

Le temps adulte est un temps organisé, mesuré, compté. Le temps de l’enfant est un temps vécu. Une fermeture éclair peut devenir une aventure. Une flaque d’eau suspend le trajet. Une question appelle dix autres questions.

Ce décalage produit de l’irritation.

L’adulte croit parfois que l’enfant ralentit volontairement, qu’il provoque ou qu’il refuse d’obéir. Pourtant, l’enfant ne cherche pas nécessairement à faire perdre du temps. Il habite simplement un temps qui n’est pas encore celui des adultes.

Le parent peut alors confondre accompagner et accélérer.

Or, faire grandir un enfant ne consiste pas à lui faire franchir au plus vite chacune des étapes de son développement. Grandir suppose aussi de pouvoir s’att**der suffisamment dans une expérience pour se l’approprier.

II. Tirer l’enfant devant soi

Certains parents marchent devant l’enfant en le tirant vers un avenir déjà écrit.

Ils anticipent ses compétences, ses goûts, sa réussite, parfois même son métier ou sa place sociale. L’enfant réel se trouve alors confronté à un enfant imaginaire : celui que ses parents avaient rêvé avant même de le connaître.

Il lui faut apprendre plus vite, être plus autonome, montrer ses talents, ne pas décevoir.

Sous couvert d’encouragement, le parent peut ainsi entraîner l’enfant vers une destination qui n’est pas encore la sienne.

L’enfant se met parfois à réussir pour conserver l’amour parental. Il devient très adapté, très raisonnable, très performant. Mais cette adaptation peut masquer une difficulté à reconnaître ses propres désirs.

Il avance, mais il ne sait plus très bien vers quoi.

Tirer un enfant devant soi, c’est risquer de lui faire perdre le contact avec ce qui, en lui, hésite, résiste ou demande encore du temps.

III. Pousser l’enfant par-derrière

D’autres parents se placent derrière l’enfant.

Ils le poussent, l’encouragent sans relâche, surveillent ses progrès et interprètent chaque arrêt comme un recul.

« Tu peux le faire. »

« Tu dois dépasser ta peur. »

« À ton âge, tu devrais déjà savoir. »

Ces phrases peuvent être soutenantes. Mais lorsqu’elles se répètent sans tenir compte de ce que l’enfant éprouve, elles peuvent devenir une pression.

L’enfant sent qu’il doit avancer pour rassurer l’adulte.

Il ne s’agit plus seulement de grandir : il doit prouver qu’il grandit.

Ses hésitations deviennent alors inquiétantes. Sa peur est considérée comme un obstacle à supprimer, sa lenteur comme un défaut, son besoin de dépendance comme une faiblesse.

Pourtant, une régression momentanée n’est pas nécessairement un échec. L’enfant peut avoir besoin de retrouver une position plus infantile avant de reprendre son mouvement vers l’autonomie.

Le développement n’est pas une marche militaire. Il possède quelque chose de la démarche reggae du dromadaire : un balancement, une reprise, un mouvement qui semble parfois latéral mais qui permet néanmoins d’avancer.

IV. Marcher au-dessus de lui

Le parent peut également adopter une position de surplomb.

Il explique l’enfant à l’enfant.

Il sait pourquoi celui-ci pleure, pourquoi il a peur, pourquoi il refuse, pourquoi il se met en colère. Il interprète ses gestes avant même que l’enfant ait pu leur donner un sens.

Cette connaissance supposée peut empêcher l’enfant de découvrir progressivement son propre monde intérieur.

Le poème nous dit que le dromadaire porte un monde qu’il ne racontera jamais, fait d’histoires qui ne rentrent pas dans les poches.

L’enfant porte lui aussi un monde qui ne se laisse pas entièrement saisir.

Ses silences ne sont pas forcément des secrets à forcer. Ses comportements ne sont pas toujours des messages qu’il faudrait immédiatement décoder. Certaines expériences demeurent longtemps sans mots.

Le parent doit pouvoir accepter de ne pas tout savoir.

Cette retenue ne signifie pas l’indifférence. Elle constitue au contraire une forme de respect : reconnaître qu’un enfant est un sujet distinct, possédant une intériorité qui ne se réduit ni aux attentes parentales ni aux explications des adultes.

V. Marcher à côté de l’enfant

La position parentale la plus difficile consiste peut-être à marcher à côté.

Ni devant pour tirer.

Ni derrière pour pousser.

Ni au-dessus pour savoir à sa place.

Marcher à côté suppose d’ajuster son pas sans renoncer à sa fonction d’adulte.

Le parent ne devient pas le camarade de l’enfant. Il conserve la responsabilité du cadre, des limites, de la protection et des décisions que l’enfant ne peut pas encore prendre.

Mais il ne transforme pas ce cadre en contrainte permanente.

Il indique la direction tout en laissant à l’enfant une manière singulière de parcourir le chemin.

Il peut dire : « Nous devons partir », sans humilier l’enfant qui peine à nouer ses chaussures.

Il peut poser une interdiction sans faire de la colère de l’enfant une attaque personnelle.

Il peut attendre qu’une parole vienne au lieu d’exiger immédiatement une explication.

Marcher à côté, c’est maintenir sa place tout en reconnaissant le rythme de l’autre.

VI. Ne pas remplir toutes les poches

Les parents cherchent naturellement à protéger l’enfant du manque. Ils voudraient lui éviter l’ennui, la solitude, la frustration, l’échec et la tristesse.

Ils remplissent alors ses journées, ses poches, sa chambre et parfois sa pensée.

Mais l’enfant a besoin de rencontrer un espace qui ne soit pas déjà occupé par les réponses parentales.

Dans le texte de Pierre Soletti, le dromadaire n’a jamais vu la mer, mais il sait qu’elle existe parce qu’elle lui manque.

Cette image dit quelque chose d’essentiel : le manque ne désigne pas seulement ce qui fait souffrir. Il ouvre aussi un espace pour le désir, l’imagination et la recherche.

Un enfant à qui l’on évite tout manque risque de ne plus savoir ce qu’il désire.

Il attend que l’adulte fournisse l’objet, l’activité, la solution ou la parole qui viendra combler l’inconfort.

Accepter qu’un enfant s’ennuie un moment, qu’il ne réussisse pas immédiatement ou qu’il éprouve l’absence ne signifie pas l’abandonner. Cela revient à lui permettre de découvrir ses propres ressources psychiques.

Le parent reste présent, mais il ne bouche pas toutes les ouvertures.

VII. La lenteur n’est pas l’absence de cadre

Respecter le temps de l’enfant ne signifie pas renoncer à toute exigence.

Le dromadaire avance lentement, mais il avance.

La lenteur n’est pas l’immobilité. Le respect du rythme de l’enfant ne consiste pas à le laisser seul décider de tout ni à supprimer les limites pour éviter les conflits.

Un enfant a besoin que les adultes organisent le temps lorsqu’il ne peut pas encore le faire. Il a besoin d’horaires, de règles et d’interdits qui rendent le monde prévisible.

Mais il importe que ces limites ne soient pas constamment présentées comme la preuve d’une insuffisance personnelle.

L’enfant peut être en ret**d sans être paresseux.

Il peut avoir peur sans être lâche.

Il peut échouer sans devenir un échec.

Il peut désobéir sans que toute la relation soit menacée.

Le cadre parental contient l’enfant lorsqu’il lui permet d’éprouver ses mouvements internes sans craindre de perdre l’amour de ses parents.

VIII. Supporter de ne pas connaître la destination

Les parents voudraient savoir ce que deviendra leur enfant.

Cette inquiétude est compréhensible. Mais elle peut conduire à observer chaque comportement comme le signe d’un avenir inquiétant : une difficulté scolaire annoncerait un échec futur, une solitude passagère deviendrait une incapacité relationnelle, une colère révélerait un caractère impossible.

L’enfant se retrouve alors enfermé dans une prévision.

Marcher à côté de lui suppose de renoncer à connaître trop tôt sa destination.

L’enfant ne porte pas seulement l’histoire de sa famille. Il porte aussi une histoire qui n’a pas encore été écrite.

Les parents lui transmettent une langue, des valeurs, des interdits, des blessures et des désirs. Mais quelque chose de l’enfant leur échappe nécessairement.

Cet écart n’est pas une défaite de l’éducation. Il en constitue peut-être la réussite : permettre à celui que l’on a accompagné de devenir un sujet que l’on n’avait pas entièrement prévu.

Conclusion

La démarche reggae du dromadaire nous rappelle que l’on peut avancer sans se précipiter.

Face au vacarme du monde pressé, le parent peut être celui qui ne transforme pas l’enfance en course contre le temps.

Il ne s’agit pas de ralentir artificiellement chaque mouvement, mais de reconnaître qu’un enfant ne peut pas être conduit comme un projet dont il faudrait respecter le calendrier.

La posture parentale consiste à donner une direction sans imposer une destination, à soutenir sans pousser, à protéger sans enfermer, à comprendre sans tout interpréter.

Marcher à côté de l’enfant, c’est accepter que son pas ne ressemble pas au nôtre.

C’est aussi reconnaître que les détours, les arrêts et les balancements font partie du voyage.

La tâche des parents n’est peut-être pas de faire arriver l’enfant le plus vite possible.

Elle est de lui permettre de laisser dans le sable une trace qui soit véritablement la sienne.

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

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